Aussitôt la physionomie de Mme de Serpierre changea entièrement et prit

l'expression de la plus haute sévérité.

«--Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent pas faire

l'entretien de jeunes filles; elle nous a apporté de Paris des manières

bien dangereuses pour votre bonheur futur, et pour votre considération

dans le monde. Malheureusement, sa fortune, et le vain éclat dont elle

l'environne, peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes, et vous

m'obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle en se tournant vers Lucien,

en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de Mme de Chasteller.

«--L'exécrable femme! pensa Lucien. Nous nous amusions un peu, par

hasard, et elle vient tout déranger. Et moi qui ai écouté tous ses contes

tristes pendant une heure et avec tant de patience!»

Il s'éloigna avec l'air le plus hautain et le plus sec qu'il put trouver

dans sa mémoire. Il rentra chez lui, et fut tout content d'y rencontrer

son hôte, le bon M. Bonnard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui, et sans songer le moins du monde à l'amour, Lucien

prit les soins d'un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant.

Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis

la porte de l'hôtel de Pontlevé. Lorsque ce domestique vint lui dire que

Mme de Chasteller venait d'entrer à la Propagation, petite église du

pays, il y courut. Mais cette église était si exiguë, et les chevaux

de Lucien, sans lesquels il s'était fait une loi de ne jamais sortir,

menaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme

était si remarquée, qu'il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne

put pas bien voir Mme de Chasteller qui s'était placée au fond d'une

chapelle assez obscure. Il crut remarquer beaucoup de simplicité chez

elle. Le dimanche suivant, il vint à pied à la Propagation; mais, même

ainsi, il était mal à son aise; il faisait trop d'effet.

Il eût été difficile d'avoir l'air plus distingué que Mme de Chasteller;

seulement, Lucien, qui s'était placé de façon à la bien voir comme elle

sortait, remarqua que, lorsqu'elle ne tenait pas les yeux strictement

baissés, ils étaient d'une beauté si singulière que, malgré elle, ils

trahissaient sa façon de sentir actuelle.

«--Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l'humeur à

leur maîtresse. Quoi qu'elle fasse, elle ne peut pas les rendre

insignifiants.»

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes.

«--Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu'il faut faire l'honneur de

ces regards touchés?»

Cette question qu'il se fit gâta tout son plaisir.

«--Je ne croyais pas les amours de garnison sujettes à ces

inconvénients.»

Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l'âme

de Lucien; et il tomba dans une rêverie profonde.

«--Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait

charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un pareil être. Je

ne puis pas me dissimuler qu'il y a une cruelle distance d'un

lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant; et une distance,

alarmante encore, du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de

Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, à ce petit nom bourgeois de

Leuwen. D'un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais

doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province.

Peut-être même, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière... Non,

reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne

sauraient exister avec une physionomie si noble. Et quand elle les

aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont point

ridicules chez elle, parce qu'elle les a adoptées en étudiant son

catéchisme, à six ans; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments.

La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis

des voitures. Mais pourquoi ces vaines délicatesses? Il faut avouer que

je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m'enquérir de qualités si

intimes? Je voudrais passer quelques soirées dans le monde où elle va

le soir.... Mon père m'a porté le défi de m'ouvrir les salons de Nancy!

J'y suis admis. Cela était assez difficile, mais il est temps d'avoir

quelque chose à faire au milieu de ces salons. J'y meurs d'ennui, et

l'excès d'ennui pourrait me rendre inattentif, ce que la vanité de ces

hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais. Pourquoi ne me

proposerais-je pas, afin d'avoir _un but dans la vie_, comme dit Mme

Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme?

J'étais bien bon de penser à l'amour et de me faire des reproches! Ce

passe-temps ne m'empêchera pas d'être un homme estimable et de servir la

patrie, si l'occasion s'en présentait. D'ailleurs, fit-il en souriant

avec mélancolie, _ses propos aimables_ m'auront bien vite guéri du

plaisir que je suppose trouver à la voir; avec des façons un peu plus

nobles, avec les propos convenus d'une autre position dans le monde, ce

sera le second tome de Mlle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote

comme Mme de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie en me parlant des

titres de ses aïeux, comme Mme de Commercy qui me racontait hier en

brouillant toutes les dates, et, qui plus est, bien longuement, comme

quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier à la

guerre contre les Albigeois et fut connétable d'Auvergne... Tout cela

sera vrai; mais elle est jolie. Que faut-il de plus pour passer une

heure agréable? Il sera même curieux d'observer philosophiquement comment

des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle

physionomie. C'est qu'au fait, rien n'est ridicule comme la science

de Lavater.»

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu'il

y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait Mme

de Chasteller, ou dans le sien, si elle n'allait nulle part.

«--Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d'assaut des

salons de Nancy.»

Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d'amour fut

éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s'était moqué si souvent

de l'étal piteux où il avait vu Edgar, un de ses cousins! Faire dépendre

l'estime qu'on se doit à soi-même de l'opinion d'une femme qui s'estime,

elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François

Ier, quelle complication de ridicule! Dans ce conflit, l'homme est plus

ridicule que la femme. Malgré toute cette belle logique, M. de Busant

de Sicile occupait l'âme de notre héros tout autant, pour le moins, que

Mme de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des

questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l'accueil dont il

avait été l'objet. M. Gauthier, M. Bonnard et leurs amis, et toute la

société de second ordre, exagérant tout, comme à l'ordinaire, ne savaient

rien de M. de Busant, sinon qu'il était de la plus haute noblesse et

qu'il avait été l'amant de Mme de Chasteller. On était loin de dire les

choses aussi clairement que dans les salons de Mmes de Commercy et de

Puy-Laurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on

semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il

ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet

avec son amie Théodelinde, et c'était, en vérité, le seul être qui

semblait ne pas désirer le tromper. Lucien n'arriva jamais à savoir la

vérité. Le fait est que c'était un fort brave et fort honnête

gentilhomme, mais sans aucune sorte d'esprit. À son arrivée à Nancy, se

méprenant sur l'accueil dont il était l'objet, et, oubliant sa taille

épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s'était porté amoureux

de Mme de Chasteller. Il avait constamment ennuyé elle et son père de

ses visites, et jamais elle n'avait pu parvenir à rendre ces visites

moins fréquentes. Son père, M. de Pointcarré, tenait à être bien avec

la force armée de Nancy. Si ses correspondances, bien innocentes, avec

Charles X, étaient découvertes, qui serait chargé de l'arrêter? Qui

pourrait protéger sa fuite? Et si, tout à coup, l'on apprenait que la

république était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le

peuple du pays? Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout

ceci. Il voyait constamment M. Dupoirier éluder ses questions avec une

adresse admirable. Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse:

«Cet officier supérieur descend d'un des aides de camp du duc d'Anjou,

frère de Saint-Louis, qu'il a aidé à conquérir la Sicile.» Il sut quelque

chose de plus par M. d'Antin, qui lui dit un jour:

«--Vous avez fort bien fait d'occuper son logement; c'est un des plus

passables de la ville. Ce pauvre M. de Busant était fort brave, pas une

idée, d'excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners

dans les bois de Burviller, au _Chasseur Vert_, à un quart de lieue

d'ici; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce

qu'il était ivre.»

À force de s'occuper des moyens de rencontrer Mme de Chasteller dans un

salon, le désir de briller aux yeux des habitants de Nancy, que Lucien

commençait à mépriser plus peut-être qu'il ne fallait, fut remplacé,

comme mobile d'action, par l'envie d'occuper l'esprit, si ce n'est l'âme,

de ce joli joujou.

«--Cela doit avoir de singulières idées, pensait-il, une jeune _ultra_

de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée

de Paris, dans les journées de juillet 1830.»

Telle était, en effet, l'histoire de Mme de Chasteller. En 1814, après

la première Restauration, M. le marquis de Pointcarré fut au désespoir

de se voir à Nancy et de n'être pas de la cour.

«--Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre la

noblesse de cour et nous autres. Mon cousin, de même nom que moi, parce

qu'il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme

colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante.»

C'était là le principal chagrin de M. de Pointcarré, et il n'en faisait

mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux

élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en

comptant la sienne. Il s'enfuit à Paris, déclarant qu'il quittait à

jamais la province après cet affront, et emmenait sa fille, âgée de cinq

ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie.

M. de Puy-Laurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa

fille au couvent du Sacré-Cœur; M. de Pointcarré suivit le conseil et en

sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint

ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés

à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux:

M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu'il ne

l'était, parce qu'il manquait tout à fait de cheveux, mais il avait une

vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu'au genre

doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquèrent le vers de Boileau sur

les romans de son époque:

Et, jusqu'à _je vous hais_, tout s'y dit tendrement.

Mme de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens

qui font tant d'effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit

d'une position fort agréable: elle avait les loges de la cour aux Bouffes

et à l'Opéra, et, l'été, deux appartements, l'un à Meudon, et l'autre à

Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s'occuper jamais de politique et

de ne pas lire les journaux. Elle ne connaissait de la politique que les

séances publiques de l'Académie française, auxquelles son mari exigeait

qu'elle assistât parce qu'il avait de grandes prétentions au fauteuil; il

était grand admirateur de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de 1830 vinrent troubler ses innocentes pensées. En

voyant le peuple dans la rue,--c'était son mot--il se rappela les

meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution.

Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu'il y avait de plus sûr, et

vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy. M. de

Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même

amusant dans les positions ordinaires de la vie, n'avait jamais eu la

tête bien forte: il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite

de la famille qu'il adorait.

«--Je vois là le doigt de Dieu!» disait-il en pleurant, dans les salons

de Nancy; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille

livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été

faite par le roi, à l'époque des emprunts de 1817, et les salons de

Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent

mille francs ou deux millions. Lucien eut toutes les peines du monde à

réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de Mme de Chasteller,

la haine dont on l'honorait dans le salon de Mme de Serpierre et le bon

sens de Mlle Théodelinde, rendirent plus facile la tâche de Lucien.

Dix-huit mois après la mort de son mari, Mme de Chasteller osa prononcer

ces mots: retour à Paris.

«--Quoi, ma fille! lui dit le grand M. de Pointcarré, avec le ton et les

gestes d'Alceste indigné dans la comédie; vos princes sont à Prague et

l'on vous verrait à Paris? Que diraient les mânes de M. de Chasteller?

Ah! si nous quittons nos pénates, ce n'est pas de ce côté qu'il faut

tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si

nous pouvons mettre un pied devant l'autre, allons à Prague; etc.»

M. de Pointcarré avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps

de Louis XVI, qui passait alors pour de l'esprit.

Mme de Chasteller avait dû renoncer à l'idée de Paris. À ce seul mot,

son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par

compensation, Mme de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie

calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans

Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Elle allait voir, le plus

souvent qu'elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, Mme de Constantin,

qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy; mais M. de

Pointcarré en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les

brouiller. Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait

rencontré la calèche de Mme de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.

Le jour d'une de ces rencontres, sur le minuit, il était aller fumer ses

petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là, il

continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants

trouvaient auprès de Mme de Chasteller. Il s'efforçait de bâtir quelque

espérance sur l'élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait

cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois; mais,

en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d'autres. Il ne

s'était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu'il l'avait

vue à la messe, Mme de Chasteller, qui pour lui cependant n'avait qu'une

existence en quelque sorte idéale, avait changé de manière à son égard.

D'abord il s'était dit, après s'être fait conter son histoire:

«--Cette jeune femme est vexée par son père; elle doit être blessée de

l'attachement que celui-ci affiche pour sa fortune. La province l'ennuie;

il est tout simple qu'elle cherche une distraction dans un peu de

galanterie honnête.»

Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes,

même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons:

«--Mais, que diable, se dit-il, je suis un vrai nigaud; je devrais me

réjouir de ce bon vouloir pour l'uniforme.»

Plus il insistait sur ce motif d'espérer, plus il devenait sombre.

«--Aurais-je la sottise d'être amoureux!» se dit-il enfin à demi-haut;

et il s'arrêta, frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement,

à minuit, il n'y avait là personne pour observer sa mine et se moquer

de lui.

Le soupçon d'aimer l'avait pénétré de honte; il se sentit dégradé.

«--Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j'aie l'âme

naturellement bien petite et bien faible! Quoi! pendant que toute la

jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma

vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules

de Corneille! Voilà le résultat de cette vie sage et raisonnable que

je mène ici.

_Qui n'a pas l'esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur._

Il valait bien mieux, comme j'en avais l'idée, aller enlever une petite

danseuse à Metz! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse

à Mme de Puy-Laurens ou à Mme d'Hocquincourt. Je n'avais pas à craindre,

auprès de ces dames, d'être entraîné au delà d'un petit amour de société.

Si cela continue, je vais devenir fou et plat. C'est bien autre chose

que le _saint-simonisme_ dont m'accusait mon père! Qui est-ce qui

s'occupe des femmes aujourd'hui? Quelque homme comme le duc de..., l'ami

de ma mère, qui, au déclin d'une vie honorable, après avoir payé sa

dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant

son vote, s'amuse à faire la fortune d'une petite danseuse. Mais moi! à

mon âge! Quel est le jeune homme qui ose seulement parler d'un

attachement sérieux pour une femme? Si ceci est un amusement, bien; si

c'est un attachement sérieux, je suis sans excuse; et la preuve que je

mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n'est pas un simple

amusement, c'est ce que je viens de découvrir: le faible de Mme de

Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m'attriste.

Je me crois des devoirs envers la patrie! Jusqu'ici je me suis

principalement estimé parce que je n'étais pas un égoïste uniquement

occupé à bien jouir du gros lot qu'il a reçu du hasard; je me suis

estimé parce que je sentais avant tout l'existence de ces devoirs

envers la patrie, et le besoin de l'estime des grandes âmes. Je suis

dans l'âge d'agir; d'un moment à l'autre la voix de la patrie peut se

faire entendre: je puis être appelé. Je devrais occuper tout mon esprit

à découvrir les intérêts véritables de la France, que des fripons

cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme, ne suffisent

point pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c'est

le moment que je choisis pour me faire l'esclave d'une petite ultra de

province! Le diable l'emporte, elle et sa rue!»

Lucien rentra précipitamment chez lui; mais le sentiment d'une honte vive

lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne;

il attendait avec impatience l'heure de l'appel. L'appel fini, il

accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades; pour

la première fois, leur société lui était agréable. Rendu enfin à

lui-même:

«--J'ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si

pénétrants, mais si chastes, le pendant d'une danseuse de l'Opéra, moins

les grâces.»

De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur Mme de

Chasteller. Quoi qu'il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse

obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison

à Nancy.

«--Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s'ennuyer

beaucoup. Son père la force à bouder Paris; il veut la brouiller avec

une amie intime; un peu de galanterie est la seule consolation pour

cette pauvre âme.»

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de

notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position: il

aimait, sans doute avec l'envie de réussir, et cependant il était

malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de

cette possibilité de réussir. La journée fut cruelle pour lui; tout le

monde semblait d'accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de

la vie agréable qu'il avait su mener à Nancy. On comparait cette

existence avec la vie de café et de cabaret que menaient le

lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d'escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts; car le nom de Mme de Chasteller

était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant; et cependant son

cœur s'obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté. Il ne trouva

plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées

élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes

les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s'être amusé

de ces pauvretés; il oubliait l'excès d'ennui dont elle l'avait distrait.

Pendant les jours qui suivirent, il fut extrêmement agité. Ce n'était

plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait

des moments où il se méprisait de tout son cœur; mais, malgré ses

remords, il ne pouvait s'empêcher de passer plusieurs fois le jour dans

la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien eut fait dans son cœur une découverte si

humiliante, comme il entrait chez Mme de Commercy, il y trouva établie,

en visite, Mme de Chasteller. Il ne put dire un mot, il devint de toutes

les couleurs, et, se trouvant le seul homme dans le salon, il n'eut pas

l'esprit d'offrir son bras à Mme de Chasteller pour la reconduire à sa

voiture. Il sortit de cette maison se méprisant un peu plus soi-même. Ce

républicain, cet homme d'action, qui aimait l'exercice du cheval comme

une préparation au combat, n'avait jamais songé à l'amour que comme à un

précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber.

D'ailleurs, il croyait la passion extrêmement rare, partout ailleurs

qu'au théâtre. Il s'était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme

l'oiseau sauvage qui s'engage dans un filet et que l'on met en cage;

ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec

furie contre les barreaux de sa cage.

«--Quoi! ne pas savoir dire un seul mot; quoi! oublier même les usages

les plus simples! Ainsi ma faible conscience cède à l'attrait d'une

faute, et je n'ai même pas le courage de la commettre!»

Le lendemain, il n'était pas de service; il profita de la permission

donnée par le colonel et s'enfonça fort loin dans le bois de Burviller...

Vers le soir, un paysan lui apprit qu'il était à sept lieues de Nancy.

«--Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne me l'imaginais!

Est-ce en courant les bois que je pourrai trouver la chance de rencontrer

Mme de Chasteller et de réparer ma sottise?»

Il revint précipitamment à la ville; il alla chez les Serpierre. Mlle

Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait

besoin ce jour-là d'un regard ami. Il était bien loin d'oser lui parler

de sa faiblesse; mais, auprès d'elle, son cœur trouvait quelque repos.

M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la

République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France, se

gouvernant elle-même, lui semblait indigne d'attention et puéril.

Dupoirier eût fait un conseiller parfait. Outre ses connaissances

générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la

semaine avec la personne que Lucien avait tant d'intérêt à connaître.

Mais Lucien n'était attentif qu'à ne pas lui donner l'occasion de le

trahir. Comme il racontait à Théodelinde ce qu'il avait fait dans sa

longue promenade, on annonça Mme de Chasteller. À l'instant il devint

emprunté dans tous ses mouvements; il essaya vainement de parler. Le

peu qu'il dit était à peu près inintelligible.

Il n'eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au

lieu de galoper en avant sur l'ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée

le plongea dans le trouble le plus violent; il ne pouvait donc répondre

de rien sur son propre compte! quelle leçon de modestie! Quel besoin

d'agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine

probabilité, mais d'après des faits!

Il fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant. Mme

de Serpierre le présentait à Mme de Chasteller, et accompagnait cette

cérémonie des louanges les plus excessives.

Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot

poli, tandis qu'on exaltait surtout son esprit aimable, admirable

d'à-propos et d'élégance parisienne. Enfin Mme de Serpierre elle-même

s'aperçut de l'état où il se trouvait. Mme de Chasteller eut recours à

un prétexte pour faire sa visite excessivement courte.

Quand elle se leva, Lucien eut bien l'idée de lui offrir son bras

jusqu'à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte, qu'il

trouva imprudent d'essayer de quitter sa chaise, il craignait de donner

une scène publique. Mme de Chasteller eût pu lui dire:

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 8 / 16 段