jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera
pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer
qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques.
C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce
n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de
tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se
moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la
deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour.
Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification
qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action
du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de
l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible
pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut
agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le
mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un
beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de
beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale.
Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi,
à collet droit et de coupe toute militaire.
«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le
toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.
L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de
M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation
surtout lui sembla chose incroyable en province.
Pendant une grande partie de la visite, notre héros
avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui
contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des
généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés,
qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.
«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.
Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette
année-là l'huile était chère.
Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête
sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les
voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants:
elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de
fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient
point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans
la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût
été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses
remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle
Théodelinde.
Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux
heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots
haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles
suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.
«--Dieu! quel être!» se disait-il.
Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les
demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien
lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos
et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre
précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.
«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le
bon vieillard: _inde mali labes._»
Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément
que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un
peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.
Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement
dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et
s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une
console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de
ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils
se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent
obéi à un commandement militaire.
«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles
de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations
philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs
à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement,
ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.
«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant
près de lui.
Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question,
qu'il répondit avec la même candeur:
«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux
messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est
peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont
ils m'honorent en ce moment.
«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.
«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie
à la cheminée d'un air si terrible?
«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux
voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après
la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs
appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval
pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement
appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous
autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et
chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de
devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le
trisaïeul d'une de leurs grand'mères.
«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon,
court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur,
et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?
«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal,
le gentilhomme le plus riche de la province.»
La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est
pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air
heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à
demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est
permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux
convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur,
à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on
ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit
qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.
«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père
se moque tant tous les jours.»
Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie
de boston.
En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de
cinquante à soixante ans:
«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»
Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase
avec _ma petite._
La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que
Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait
des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière
ces couleurs faisaient fort bien.
La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire
fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait
longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se
souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête
aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.
«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute
elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793,
dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle
Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un
brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»
L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le
courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité
bien lourde un article des _Débats_ de la veille.
«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait
Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai
encore la force.»
Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt
minutes chez Mme Berchu.
Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour
ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des
amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses
amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que
les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.
Voici cette liste:
«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.
«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.
«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de
Dupoirier sur le code civil et les partages.
«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin,
ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement
de peur.
«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent
mille livres de rente.
«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur
parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet,
de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais
me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit
bourgeois.
«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal
de France.
«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers,
chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement
les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.
«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et
d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets
bien tenus.
«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans
un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux
fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France;
bon diable au fond; beaux chevaux.
«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute
conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils
parlent comme le journal de la veille:
«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de
Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier,
Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»
C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il
passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce
terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées.
Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception
que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes
gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger.
Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une
timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un
monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller.
Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses
sur M. Leuwen père.
«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner
gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me
protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas
isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses
parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»
Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de
soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser
souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien
suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il
n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut
qu'elle était déchirée par un schisme violent.
D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un
étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un
des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.
M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne
de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents,
n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le
règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait
souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une
grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des
tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et
fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des
remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes
croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces
petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi
de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et
donnaient à l'intérieur une lumière jaune.
Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on
trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant,
par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait
souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient
bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et
s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été
le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut
tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses
courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des
sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes,
il fut nommé receveur général des finances à...
Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un
emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à
laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses
principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie
pour eux.
«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent,
que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin,
qui était fils de Louis XV; il suffit.»
Il ajoutait, en petit comité:
«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile?
Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa
ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»
M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.
«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution.
Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous,
ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur,
disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été
présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de
ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même
le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne
pouvait rien refusera son roi._»
Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort
attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais
il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.
«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de
toutes ces variétés, que par la résistance.»
Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au
marquis.
«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en
viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre
tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux,
le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos
enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage
continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée
nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que
j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la
conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement
est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du
monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où
l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste
plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de
respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au
lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de
la révolte.»
Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:
«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites,
auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature
de l'éducation.»
Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et
se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier
qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:
«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à
examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur
général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc,
il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion
le méprise comme un lâche ou un sot.»
«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort
égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux
et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand
il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de
rente!»
Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le
lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout
ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu
au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_,
de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva
à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles
propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne
parlant jamais que de haute politique, des avoines.
Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand,
arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était
une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être
davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus,
l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à
ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction
de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le
groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place
était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se
moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.
Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais
personne ne s'en scandalisait.
«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.
Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque
le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien
s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla
jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des
sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet,
à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que
son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour
plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église
deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple
du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près
possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la
cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.
Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses
voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:
«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...
«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve
plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous
êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes,
vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans
votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand
je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma
belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»
Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut
plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène.
Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.
Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de
Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les
sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir
chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien
sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il
s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était
heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait
capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de
quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien,
de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et
publiquement:
«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des
tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui
court.
«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait
Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents
provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en
Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi
Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère
à des gens tels que vous et moi.
«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans
la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de
Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que
pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.
«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous
Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard
au petit pied.»
Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la
conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse
qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se
jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les
eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que
d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand
propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois
ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait
toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le
sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse
et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par
une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en
faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais
vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout
quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main,
une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait
lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il
outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser
aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:
«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je
dois être autrement qu'un autre.»