Le lecteur bénévole est prié de considérer que notre héros est fort

jeune, fort neuf et dénué de toute expérience; tout cela ne l'empêchera

pas d'éprouver un sentiment pénible en nous voyant forcé d'avouer

qu'il avait encore la faiblesse de s'indigner pour des choses politiques.

C'était, à cette époque, une âme naïve et s'imposant elle-même; ce

n'était pas du tout une tête forte, ou un homme d'esprit se hâtant de

tout juger d'une façon très tranchante. Le salon de sa mère, où l'on se

moquait de tout, lui avait appris à persifler l'hypocrisie et à la

deviner assez bien. Du reste, il ne savait pas ce qu'il serait un jour.

Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification

qui finit par la mort du colonel Caron, était la dernière grande action

du gouvernement d'alors; elle servait de texte à tous les journaux de

l'opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible

pour un enfant, et il en possédait tous les détails comme s'il se fut

agi d'une démonstration géométrique. Revenu du saisissement causé par le

mot _Colmar_, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C'était un

beau vieillard de cinq pieds huit pouces, et se tenant fort droit: de

beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale.

Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi,

à collet droit et de coupe toute militaire.

«--C'est apparemment pour l'user,» se dit Lucien, et cette réflexion le

toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris.

L'absence d'affectation et la conversation sage et nourrie de faits de

M. de Serpierre achevèrent sa conquête; cette absence d'affectation

surtout lui sembla chose incroyable en province.

Pendant une grande partie de la visite, notre héros

avait prêté beaucoup plus d'attention à ce brave militaire qui lui

contait longuement ses campagnes de l'émigration et les injustices des

généraux autrichiens cherchant à faire écraser les corps d'émigrés,

qu'aux six grandes filles qui l'entouraient.

«--Il faut cependant s'occuper d'elles,» se dit-il enfin.

Ces demoiselles travaillaient autour d'une lampe unique, car cette

année-là l'huile était chère.

Leur manière de parler était simple. Elles ne penchaient point la tête

sur l'épaule aux moments intéressants de leurs discours; on ne les

voyait point constamment occupées de l'effet produit sur les assistants:

elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de

fabrique de l'étoffe dont leur robe était faite; elles n'appelaient

point un tableau _une grande page historique_, etc. En un mot, sans

la figure sèche et méchante de Mme de Serpierre, la mère, Lucien eût

été complètement heureux ce soir-là, et encore il oublia vite ses

remarques; ce fut avec un vrai plaisir qu'il en parlait avec Mlle

Théodelinde.

Pendant cette visite qui devait être de vingt minutes et qui dura deux

heures, Lucien n'entendit d'autres propos désagréables que quelques mots

haineux de Mme de Serpierre. Ses grands yeux ternes et impassibles

suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient.

«--Dieu! quel être!» se disait-il.

Par politesse, il abandonnait de temps à autre le cercle formé par les

demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l'ancien

lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu'il n'y avait de repos

et de tranquillité pour la France, qu'à la condition de remettre

précisément toutes choses au point où elles se trouvaient en 1789.

«--Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le

bon vieillard: _inde mali labes._»

Rien n'était plus plaisant, aux yeux de Lucien, qui croyait précisément

que c'était à compter de 1789 que la France avait commencé à sortir un

peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement

dans le salon. Lucien remarqua qu'ils prenaient des poses et

s'appuyaient élégamment d'un bras à la cheminée de marbre noir ou à une

console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de

ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils

se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s'ils eussent

obéi à un commandement militaire.

«--Ces mouvements sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles

de province», se dit-il, lorsqu'il fût arraché aux considérations

philosophiques par la nécessité de s'apercevoir que ces beaux messieurs

à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d'éloignement,

ce qu'il essaya de leur rendre au centuple.

«--Est-ce que vous seriez fâché?» lui dit Mlle Théodelinde en passant

près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question,

qu'il répondit avec la même candeur:

«--Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux

messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi, c'est

peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d'éloignement dont

ils m'honorent en ce moment.

«--Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

«--Il est fort bien et a l'air civilisé; mais ce monsieur qui s'appuie

à la cheminée d'un air si terrible?

«--C'est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux

voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après

la révolution de 1830. Ces messieurs n'ont pas de fortune; leurs

appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval

pour eux trois, et, d'ailleurs, leur conversation est singulièrement

appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous

autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et

chaussure, et autres choses amusantes. Ils n'ont plus l'espoir de

devenir maréchaux de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le

trisaïeul d'une de leurs grand'mères.

«--Votre description les rend aimables à mes yeux. Et ce gros garçon,

court et épais, qui me regarde de temps en temps d'un air si supérieur,

et en soufflant dans ses joues comme un sanglier?

«--Comment? Vous ne le connaissez pas? C'est M. le marquis de Sanréal,

le gentilhomme le plus riche de la province.»

La conversation de Lucien avec Mlle Théodelinde était fort animée; c'est

pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal, qui, contrarié de l'air

heureux de Lucien, s'approcha de Mlle Théodelinde et lui parla à

demi-voix, sans faire la moindre attention à lui. En province, tout est

permis à un homme riche et non marié. Notre héros fut rappelé aux

convenances par cet acte d'hostilité. L'antique pendule attachée au mur,

à huit pieds de hauteur, avait un cadran d'étain tellement découpé, qu'on

ne pouvait voir ni l'heure, ni les aiguilles; elle sonna, et Lucien vit

qu'il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

«--Voyons, se dit-il, si j'ai ces préjugés aristocratiques dont mon père

se moque tant tous les jours.»

Et il alla chez Mme Berchu, où il trouva le préfet qui achevait sa partie

de boston.

En le voyant entrer, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de

cinquante à soixante ans:

«--Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.»

Comme Mme Berchu n'écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase

avec _ma petite._

La tasse de thé prise, Lucien alla admirer une robe vraiment jolie que

Mlle Sylviane portait ce soir-là. C'était une étoffe d'Alger, qui avait

des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle; à la lumière

ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l'admiration de Lucien par une histoire

fort détaillée de cette robe singulière: elle venait d'Alger, il y avait

longtemps qu'elle l'avait dans son armoire, etc., etc. Et, ne se

souvenant plus de sa taille un peu colossale, elle penchait la tête

aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante.

«--Les belles formes! se dit Lucien pour prendre patience. Sans doute

elle aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793,

dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mlle

Sylviane aurait été toute fière de se voir ainsi promener sur un

brancard, portée par huit ou dix hommes, dans les rues de la ville.»

L'histoire de la robe rayée terminée, Lucien ne se sentit plus le

courage de parler. Il écouta M. le préfet qui répétait avec une fatuité

bien lourde un article des _Débats_ de la veille.

«--Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait

Lucien. Si je m'assieds, je m'endors; il faut fuir pendant que j'en ai

encore la force.»

Il regarda à sa montre dans l'antichambre: il n'était resté que vingt

minutes chez Mme Berchu.

Afin de n'oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour

ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des

amours-propres de province, il prit le parti de faire une liste de ses

amis de fraîche date. Il la divisa d'après les rangs, comme celle que

les journaux anglais donnent au public, pour les bals d'Almack.

Voici cette liste:

«Mme la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

«M. le marquis et Mme la marquise de Puy-Laurens.

«M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de

Dupoirier sur le code civil et les partages.

«M. le marquis et Mme la marquise de Sauves d'Hocquincourt; M. d'Antin,

ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourant habituellement

de peur.

«Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent

mille livres de rente.

«Le marquis de Pointcarré et sa fille, Mme de Chasteller, le meilleur

parti de la province, des millions et l'objet des vœux de MM. de Blancet,

de Goëllo, etc., etc. On m'avertit que Mme de Chasteller ne voudra jamais

me recevoir à cause de ma cocarde: il faudrait pouvoir y aller en habit

bourgeois.

«La comtesse de Marcilly, veuve d'un cordon rouge; un bisaïeul maréchal

de France.

«Les trois comtes Roller: Ludwig, Sigismond et André, braves officiers,

chasseurs déterminés et mécontents. Les trois frères disent exactement

les mêmes choses; Ludwig a l'air terrible, et me regarde de travers.

«Comte de Wassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et

d'esprit; tacher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets

bien tenus.

«Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans

un habit trop étroit; moustaches noires, répétant tous les soirs deux

fois que, sans _légitimité_, il n'y a pas de bonheur pour la France;

bon diable au fond; beaux chevaux.

«Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute

conversation particulière, car une première oblige à vingt autres et ils

parlent comme le journal de la veille:

«M. et Mme de Louvalle; Mme de Saint-Cyran; M. de Bernheim; MM. de

Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier,

Luzy, de Vincent, de Charlemont, etc.»

C'est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu'il

passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce

terrible homme lui adressait souvent ses improvisations passionnées.

Lucien était si neuf, qu'il ne s'étonnait ni de l'excellente réception

que lui faisait la bonne compagnie de Nancy, à l'exception des jeunes

gens, ni de la constance de Dupoirier à le cultiver et à le protéger.

Au milieu de son éloquence si insolente, celui-ci était un homme d'une

timidité singulière; il ne connaissait pas Paris et se faisait un

monstre de la vie qu'on y menait, et cependant il brûlait d'y aller.

Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses

sur M. Leuwen père.

«--Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner

gratis, des hommes considérables à qui je pourrai parler et qui me

protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas

isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses

parents; ils savent sans doute déjà que je le protège ici.»

Mmes de Marcilly et de Commercy, âgées l'une et l'autre de plus de

soixante ans et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser

souvent inviter à dîner, l'avaient présenté à toute la ville. Lucien

suivait à la lettre les conseils que lui donnait Mlle Théodelinde. Il

n'eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu'il s'aperçut

qu'elle était déchirée par un schisme violent.

D'abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un

étranger; mais l'animosité et la passion remportèrent, car c'est là un

des bonheurs de la province: on y a encore de la passion.

M. de Wassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne

de Henri V; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents,

n'admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le

règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.--Lucien allait

souvent dans ce qu'on appelait l'hôtel de Puy-Laurens; c'était une

grande maison, située à l'extrémité d'un faubourg occupé par des

tanneurs, et dans le voisinage d'une rivière de douze pieds de large et

fort odoriférante. Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des

remises et des écuries, on voyait régner une longue file de grandes

croisées avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d'elles; ces

petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi

de la pluie depuis vingt ans, ils n'avaient peut-être pas été lavés et

donnaient à l'intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on

trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant,

par principe politique, de la poudre et une queue; car il avouait

souvent, et avec plaisir, que les cheveux courts et sans poudre étaient

bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé et

s'appelait le marquis de Puy-Laurens. Durant l'émigration, il avait été

le compagnon fidèle d'un illustre personnage; quand ce personnage fut

tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses

courtisans appelaient _un ami de trente ans._ Enfin, après bien des

sollicitations, que M. de Puy-Laurens trouva souvent fort humiliantes,

il fut nommé receveur général des finances à...

Depuis l'époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un

emploi de _finances_, M. de Puy-Laurens, outré contre la famille à

laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses

principes étaient restés purs, et il eût, comme devant, sacrifié sa vie

pour eux.

«--Ce n'est pas parce qu'il est homme aimable, répétait-il souvent,

que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin,

qui était fils de Louis XV; il suffit.»

Il ajoutait, en petit comité:

«--Est-ce la faute de la _légitimité_ si le légitime est un imbécile?

Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa

ferme, par la raison que je suis un sot ou un ingrat?»

M. de Puy-Laurens abhorrait Louis XVIII.

«--Cet égoïste énorme a donné une sorte de légitimité à la révolution.

Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous,

ajoutait-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur,

disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci lui avait été

présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de

ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même

le serment! car ce serment, quand il le prêta, _il était sujet et ne

pouvait rien refusera son roi._»

Lucien écoutait toutes ces choses et d'autres encore, d'un air fort

attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme; mais

il avait grand soin que son air poli n'allât point jusqu'à l'approbation.

«--Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de

toutes ces variétés, que par la résistance.»

Quand Dupoirier était présent, il enlevait, sans façon, la parole au

marquis.

«--La suite de toutes ces belles choses, disait-il, c'est que l'on en

viendra à partager toutes les propriétés d'une commune également entre

tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux,

le code civil se charge de faire des petits bourgeois de tous nos

enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage

continu à la mort de chaque père de famille? Ce n'est pas tout; l'armée

nous restait pour nos cadets; mais, comme ce code civil, que

j'appellerai, moi, infernal, prêche l'égalité dans les fortunes, la

conscription porte le principe de l'égalité dans l'armée. L'avancement

est platement donné par une loi; rien ne dépend plus de la faveur du

monarque. Donc, à quoi bon plaire au roi? Or, monsieur, du moment où

l'on fait cette question, il n'y a plus de monarchie. Il ne nous reste

plus que la religion chez le paysan; car point de religion, point de

respect pour l'homme riche et noble; un esprit d'examen infernal; et, au

lieu du respect, de l'envie, et, à la moindre prétendue injustice, de

la révolte.»

Le marquis de Puy-Laurens reprenait alors:

«--Donc, il n'y a plus de ressource que dans l'appel des Jésuites,

auxquels, pendant quarante ans, l'on donnera, par une loi, la dictature

de l'éducation.»

Le plaisant, c'est qu'en soutenant ces opinions, le marquis se disait et

se croyait patriote, en cela bien supérieur au vieux coquin de Dupoirier

qui, en sortant un jour de chez M. de Puy-Laurens, dit à Lucien:

«--Un homme naît duc, millionnaire, pair de France; ce n'est pas à lui à

examiner si sa condition est conforme ou non à la vertu, au bonheur

général, et autres belles choses. Elle est bonne, cette condition, donc,

il faut tout faire pour la soutenir et l'améliorer, autrement l'opinion

le méprise comme un lâche ou un sot.»

«--Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fort

égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains, fous généreux

et ennuyeux, adorant l'avenir? Maintenant, je comprends mon père, quand

il s'écrie: «Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de

rente!»

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le

lecteur n'a endurés qu'une fois, étaient la profession de foi de tout

ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s'élevait un peu

au-dessus des innocentes répétitions des articles de la _Quotidienne_,

de la _Gazette de France_, etc. Après un mois de patience, Lucien arriva

à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles

propriétaires, parlant comme si eux seuls étaient au monde, et ne

parlant jamais que de haute politique, des avoines.

Cet ennui n'avait qu'une seule exception: il était tout joyeux quand,

arrivant à l'hôtel de Puy-Laurens, il était reçu par la marquise. C'était

une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être

davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus,

l'air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à

ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction

de parti. Elle frappait juste en général, et l'on riait toujours dans le

groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux; mais la place

était prise, et la grande occupation de Mme de Puy-Laurens était de se

moquer d'un fort aimable jeune homme, M. de Lanfort.

Les plaisanteries étaient sur le ton de l'intimité la plus tendre, mais

personne ne s'en scandalisait.

«--Voici encore un des avantages de la province,» se disait Lucien.

Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort; c'était presque

le seul de tous les _natifs_ qui ne parlât point trop haut. Lucien

s'attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla

jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des

sensations de la province et de l'urbanité de Paris. C'était, en effet,

à la cour de Charles X qu'elle avait achevé son éducation, pendant que

son mari était receveur général dans un département assez éloigné. Pour

plaire à son mari et à son parti, Mme de Puy-Laurens allait à l'église

deux ou trois fois le jour; mais, dès qu'elle y était entrée, le temple

du Seigneur devenait un salon. Lucien plaçait sa chaise le plus près

possible de Mme de Puy-Laurens, et trouvait ainsi le secret de faire la

cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d'ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut, depuis dix minutes, avec ses

voisins, un prêtre s'approcha et voulut hasarder des représentations:

«--Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu...

«--Est-ce à moi, par hasard, que s'adresse ce _madame?_ Je vous trouve

plaisant, mon petit abbé! Votre office est de sauver nos âmes, et vous

êtes tous si éloquents que, si nous ne venions chez vous par principes,

vous n'auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu'il vous plaira dans

votre chaire; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand

je vous interroge. Monsieur votre père, qui était laquais de ma

belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.»

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Ce fut

plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène.

Mais, par compensation, il l'entendit au moins raconter cent fois.

Il en arriva une grande brouille entre Mme de Puy-Laurens et M. de

Lanfort; Lucien redoubla d'assiduité. Rien n'était plus amusant que les

sorties des deux parties belligérantes. Elles continuaient à se voir

chaque jour; leur manière d'être faisait la nouvelle de Nancy. Lucien

sortait souvent de l'hôtel de Puy-Laurens avec M. de Lanfort; il

s'établit entre eux une sorte d'intimité. M. de Lanfort était

heureusement né, et, d'ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait

capitaine de cavalerie à la révolution de 1830, et avait été ravi de

quitter un métier qui l'ennuyait. Un matin qu'il sortait, avec Lucien,

de chez Mme de Puy-Laurens, où il venait d'être fort maltraité et

publiquement:

«--Pour rien au monde, disait-il, je ne m'exposerais à égorger des

tisserands ou des tanneurs, comme c'est votre affaire, par le temps qui

court.

«--Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondait

Lucien. Sous Charles X vous étiez obligés de faire les agents

provocateurs, comme à Colmar, dans l'affaire Caron, ou d'aller en

Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi

Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère

à des gens tels que vous et moi.

«--Il fallait vivre sous Louis XIV; on passait son temps à la cour dans

la meilleure compagnie du monde, avec Mme de Sévigné, M. le duc de

Villeroy, M. le duc de Saint-Simon et l'on n'était avec les soldats que

pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s'il y en avait.

«--Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais, moi, sous

Louis XIV, je n'eusse été qu'un marchand, tout au plus un Samuel Bernard

au petit pied.»

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la

conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse

qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées; on se

jeta dans la discussion de la nécessité d'un canal qui irait prendre les

eaux dans le bois de Baccarat. Lucien n'avait d'autre consolation que

d'examiner de près le Sanréal; c'était à ses yeux, le vrai type du grand

propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois

ans, avec des cheveux d'un noir sale et une taille épaisse. Il affectait

toutes sortes de choses, et, par-dessus tout, la bonhomie et le

sans-façon, mais sans renoncer pour cela, tant s'en faut, à la finesse

et à l'esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par

une fortune énorme pour la province, et une assurance correspondante, en

faisait un sot singulier. Il n'était pas précisément sans idées, mais

vain et prétentieux au possible, à se faire jeter parla fenêtre, surtout

quand il visait particulièrement à l'esprit. S'il vous prenait la main,

une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier; il criait

lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n'avait rien à dire. Il

outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser

aller, et l'on voyait qu'il se répétait cent fois le jour:

«--Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je

dois être autrement qu'un autre.»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 6 / 16 段