«--Si ce garçon-là avait passé quatre ans au régiment et fait deux

voyages à Prague, il vaudrait mieux que nos d'Antin et nos Roller. Du

moins, quand nous sommes entre nous, il ne fait pas de pathos.»

Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la

présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et

ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne Mlle

Prichard, dévote célèbre. Là, il s'assit sous prétexte de fatigue, il

entra en conversation d'un air sage et discret, et enfin s'abonna à la

_Quotidienne_, à la _Mode_, et au _Journal de Paris_, alors le plus

éhonté des ministériels.

La maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en

uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d'abonnements

et à de tels journaux.

Lucien avait compris que, dans un régiment juste milieu, tous les rôles

valaient mieux que celui de républicain, c'est-à-dire d'homme qui se bat

pour un gouvernement qui n'a point d'argent à donner. Plusieurs honorables

députés ne comprennent pas _à la lettre_ un tel degré d'absurdité, et

trouvent cela _immoral_[1].

«--Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas

ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces

gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre

la raison.

Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas;

il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle

d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.

On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en

montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu!

je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur

Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui

s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut

jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et

amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»

Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur

était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait

renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout

à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.

«--Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.

«--C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie

religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui

faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui

lui était si naturelle.

«--Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais?

«--Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher

le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je

dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à

la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous

arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.

«--N'avez-vous pas d'autres objections?

«--Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de

la part de vos camarades.

«--Bah! ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à

l'ordre, le premier samedi après notre arrivée, et d'un air significatif,

qu'il allait à la messe.

«--Et toutefois neuf de vos camarades ont manqué à ce devoir dimanche

dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries? On sait

dans Nancy comment vous les réprimez. Et d'ailleurs, votre sage conduite

a déjà porté ses fruits.

Pas plus tard qu'hier, comme on racontait chez M. le marquis de

Pointcarré que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson

de Schmidt, Mme de Chasteller a répondu que sa femme de chambre, qui

passe sa vie aux fenêtres sur la rue de la Pompe, lui avait dit que

c'était bien à tort que le colonel Malher vous avait fait une scène sur

cet article. Jamais elle ne vous avait vu entrer dans cette boutique, et

qu'à vous voir passer sur votre beau cheval, avec votre air élégant et

soigné, vous n'aviez pas l'air du tout... excusez les propos plus justes

qu'élégants d'une femme de chambre,--et le docteur hésitait.

«--Allons, allons, cher docteur, je ne m'offense que de ce qui peut me

nuire.

«--... Vous n'aviez pas l'air du tout d'un manant de républicain.

«--Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien avec un grand sérieux, que

je ne puis me faire à l'idée d'aller lire dans une boutique.--Ce dernier

mot fut lancé avec bonheur.--D'ici à peu de jours je pourrai vous offrir

le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture.

«--Je le sais, je le sais... dit le docteur avec un petit air de

satisfaction provinciale; Mlle la directrice de la poste, qui pense bien,

nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une _cinquième

Quotidienne_ dans Nancy.

«--Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se

moquerait-elle de moi?»

Ce mot de _cinquième Quotidienne_ avait été dit avec un accent contrit

bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.

«--Nous allons bientôt voir»; il passa un habit et suivit le docteur

au salut.

Cette cérémonie pieuse avait lieu aux _Pénitents_, jolie petite église

très proprement blanchie à la chaux et sans autre ornement que des

confessionnaux en bois de noyer bien luisant. Lucien s'aperçut bien

vite qu'il n'y avait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la

bourgeoisie de l'Est de la France est croyante.)

Il vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple, point mal mise,

qui, voyant une église ouverte, fit mine d'y entrer.

«--Passez, la mère, ceci est une chapelle particulière.»

L'offre était évidemment une insulte; la petite bourgeoise rougit

jusqu'au blanc des yeux et laissa tomber le sou. Le bedeau regarda s'il

n'était pas vu et remit le sou dans sa poche.

«--Toutes ces femmes qui m'entourent et le peu d'hommes qui les

accompagnent, ont une physionomie parfaitement convenable. Le docteur ne

se moque pas plus de moi que tout le monde; c'est tout ce que je

puis prétendre.»

Une fois sa vanité rassurée, Lucien s'amusa infiniment.

«--C'est comme à Paris, se dit-il. La noblesse se figure que la religion

rend les hommes plus faciles à gouverner, et mon père dit que c'est la

haine pour les prêtres qui a fait tomber Charles X. Ce n'est pas tout

d'être venu ici. Il faut y être comme tout le monde,» et il eut recours

au docteur.

Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à Mme la

comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs, portés dans un sac de

velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit

in-quarto superbe, et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette

reliure magnifique.

Un coin de l'écusson était occupé par l'aigle de la maison de Habsbourg.

Mme la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de

Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée, et, par une

conséquence peu claire, se croyait plus noble que l'empereur d'Autriche.

En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu'on le regardait, et

craignant par-dessus tout de rire, étudiait attentivement les alérions

de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid. Vers la

fin du salut, Lucien, dont la chaise touchait presque celle du docteur,

s'aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu'il

entendait la conversation qu'avaient avec lui cinq ou six dames d'un

âge mûr.

Ces dames s'adressaient au _bon docteur_, comme elles l'appelaient, mais

il était plus qu'évident que le but de ces dialogues était en l'honneur

du brillant uniforme dont la présence dans la chapelle des _Pénitents_

faisait événement ce soir-là.

«--C'est ce jeune officier millionnaire qui s'est battu il y a quinze

jours, disait une dame placée à côté du docteur.

«--Mais on le disait blessé à mort, répliqua sa voisine.

«--Le bon docteur l'a sauvé, ajouta une troisième, des portes du tombeau.

«--Mais ne le disait-on pas républicain?

«--Vous voyez bien que non: il est des nôtres.

«--Vous aurez beau dire, ma chère, on m'a juré qu'il est proche parent

de Robespierre, qui était d'Amiens. Leuwen est un nom du Nord.»

Lucien se voyait le sujet des conversations; il y avait plusieurs mois

que rien de semblable ne lui était arrivé.

«--J'occupe trop ces provinciaux, se dit-il, pour que tôt on tard, le

docteur ne me présente pas à ces dames qui me font l'honneur de me

croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées

à entendre les mêmes choses que je viens d'entendre ici, et on aura de

la considération pour moi.»

À ce moment, il était question d'une souscription en faveur du célèbre

M. Cochin[2], avocat du plus grand mérite, le Cicéron de la légitimité,

qui, deux ou trois fois par an, à la Chambre des députés, montrait un

talent de premier ordre et sauvait le parti du ridicule.

Comme tous les hommes occupés d'une grande pensée et qui ont l'âme

éloquente, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.

«--Je donnerais bien la pièce d'or, mais ce M. Cochin, après tout, n'est

pas né, dit la marquise de Marcilly. Je ne porte avec moi que de l'or,

et je prie le bon docteur d'envoyer sa servante chez moi, demain,

après la messe de sept heures et demie, je remettrai quelque argent.

«--Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur, commencera

justement la page 14 de mon grand registre à dos élastique, que j'ai

reçu ou plutôt que nous avons reçu de nos amis de Paris.

«--Et moi, dit Lucien tout haut, j'oserai prier M. Dupoirier de

m'inscrire pour quarante francs. Mais j'aurai l'ambition de voir mon

nom figurer immédiatement après celui de madame; cela me portera bonheur.

«--Bien, fort bien, jeune homme, s'écria Dupoirier d'un air paternel et

sacerdotal.

«--Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, les épithètes de cafard

vont pleuvoir, et gare au second duel. Mais comment le sauraient-ils?

Ils ne voient pas ce monde-ci. Tout au plus le colonel, par ses espions,

et ma foi, tant mieux! Cafard pour le gouvernement, vaut mieux que

républicain.»

Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à

faire; malgré un pantalon blanc, de la plus exquise fraîcheur, il fallut

se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des _Pénitents._

[Footnote 1: _Historique!_ (Note de Beyle.)]

[Footnote 2: Berryer.]

* * *

En sortant, il vit son pantalon terni sans ressources; mais ce petit

malheur était peut-être un mérite, et il affecta de marcher lentement,

et de façon à ne pas dépasser les groupes des dévotes qui s'avançaient

au petit pas dans la rue solitaire.

«--Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à

reprendre à ceci?»

Le docteur le rejoignit, et, comme dissimuler n'était pas le fort de

Lucien, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.

«--Votre colonel n'est qu'un plat juste milieu, un pauvre hère toujours

tremblant de trouver sa destitution dans le _Moniteur_, répondit le

docteur. Mais je ne vois pas ici le manchot libéral et décoré à Brienne,

qui lui sert d'espion.»

Vers la fin de la rue qu'il avait parcourue fort lentement, Lucien, qui

prêtait l'oreille aux propos qu'on tenait sur son compte, craignit que

sa joie ne se trahît; il fit un demi-salut, très grave aux dames dévotes

près desquelles il marchait, et serra la main avec affection an docteur.

Il monta à cheval et, passant devant le cabinet littéraire de Schmidt,

il remarqua l'officier libéral manchot qui, placé derrière la vitre,

lisait la _Tribune_ et l'épiait du coin de l'œil.

Le lendemain, il n'était question dans la haute société de Nancy, que

de la présence d'un uniforme dans la chapelle des _Pénitents_; ce fut un

jour de triomphe pour Lucien. Il n'osa hasarder la messe basse de huit

heures.

«--Cela aurait des conséquences, pensait-il; il faudrait m'y trouver

toutes les fois que je ne suis pas de service.»

Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou

livre de prières, magnifiquement relié par Müller. Il eut soin de

choisir le libraire de Mgr l'évêque, et il admira longtemps le portrait

de ce prélat. Il ne voulut point permettre que le livre saint fût

enveloppé dans du papier de soie: il trouva plus profitable de le porter

fièrement sous son bras gauche.

Il alla ainsi porter lui-même quarante francs à M. Dupoirier; il obtint

de lire la liste des souscripteurs pour M. Cochin, et remarqua que le

haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d'un _de_, et,

par un hasard sans doute arrangé, le seul nom de Lucien Leuwen fit

exception. En le reconduisant, Dupoirier lui dit d'un air profond:

«--Soyez assuré, cher monsieur, que votre colonel ne vous laissera plus

debout quand il aura à vous parler chez lui.»

Jamais prédiction ne sembla destinée à s'accomplir avec plus de

rapidité. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien salua de

loin à la promenade, lui fit signe d'approcher et l'invita à dîner

d'une façon embarrassée et trop polie.

Comme il allait s'éloigner:

«--Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel, deux

lieues ne sont rien pour de tels jarrets. Je vous autorise à pousser

os promenades jusqu'à Darney.»

C'était un bourg à quatre lieues de Nancy.

L'après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien. Dupoirier voulut

absolument le présenter chez Mme la comtesse de Commercy, la dame qui,

la veille, avait prêté pour lui le magnifique livre de prières.

Cette dame, d'un âge avancé, le reçut avec une distinction marquée.

Sa maison, située au fond d'une grande cour garnie de tilleuls taillés

en mur, était, il est vrai, d'un aspect fort triste, mais, du côté

opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin charmant et où il eût été

heureux de se promener.

Malgré ses bonnes dispositions, il ne put découvrir, dans ce que lui

disait la comtesse de Commercy, rien absolument dont il pût se moquer.

Elle ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas comme tous les

jeunes gens de bonne compagnie de Nancy qu'il avait aperçus dans les

rues. Il fut reçu dans un grand salon, tendu en damas rouge un peu

éraillé, garni de baguettes d'or et de portraits de famille.

D'immenses fauteuils, dont les bois contournés offraient une dorure

brillante, firent peur à Lucien quand il entendit Mme de Commercy dire

au laquais les paroles sacramentelles: «Un fauteuil pour monsieur.»

Heureusement, l'usage de la maison n'était pas de déplacer ces

vénérables machines; on lui avança un fauteuil moderne.

La conversation, comme l'ameublement, fut noble, monotone, lente, mais

sans ridicule.

Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés, du

faubourg Saint-Germain.

Quand il se leva pour prendre congé, Mme de Commercy put lui dire, sans

sortir du ton général de la visite:

«--Je vous avouerai, monsieur, que c'est pour la première fois que je

vois dans mon salon la cocarde que vous portez; mais je vous prie de

l'y rapporter souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir

un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d'ailleurs,

pense aussi bien, quoiqu'il soit encore dans la première jeunesse.»

Et tout cela pour être allé aux Pénitents! Il avait tellement envie

de rire que ce fut à grand'peine qu'il ne suivit pas l'idée folle qui

lui vint, de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la

maison qu'il trouva dans l'antichambre, rangés en haie sur son passage.

Il lut son devoir dans cette rangée de laquais.

«--Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c'est une

inconséquence grave de n'avoir qu'un seul domestique.»

Il pria M. Dupoirier de lui trouver trois garçons sûrs et surtout

pensant bien.

En rentrant chez lui, il était un peu comme le barbier du roi Midas:

il mourait d'envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages

à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six

domestiques.

«--Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un

saint-simonien bien pur.»

Quelques jours après, Mme de Commercy invita Lucien à dîner. Il trouva

dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien

précises, M. et Mme de Serpierre, avec une seule de leurs six filles,

M. Dupoirier et deux ou trois femmes âgées avec leurs maris, la plupart

chevaliers de Saint-Louis.

On attendait évidemment quelqu'un.

Bientôt un laquais annonça M. et Mme de Sauves d'Hocquincourt.

Lucien fut frappé: il était impossible d'être plus jolie et, pour la

première fois, la renommée n'avait pas menti. Il y avait dans ces yeux

un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur

du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un

défaut à cette femme charmante: quoique à peine âgée de vingt-cinq ou

vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l'embonpoint.

Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle

et à l'air hautain et taciturne, marchait après elle. C'était son mari.

M. d'Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa

droite. Elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait.

«--Ce rire de franche gaîté fait un étrange contraste, pensait Lucien,

avec l'air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous

appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d'ennemis n'aurait

pas cette jolie femme! Les sages mêmes la blâmeraient de s'exposer à

tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d'un peu de gêne.

La province offre donc des dédommagements. Au milieu de toutes ces

figures nées pour l'ennui, l'essentiel n'est-il pas que la jeune

première soit aimable? et, ma foi, celle-ci est charmante. Pour un

dîner comme celui-ci, j'irai vingt fois aux Pénitents.»

Lucien, en homme habile, chercha à être poli pour M. de Sauves

d'Hocquincourt, car celui-ci tenait à porter les deux noms, illustrés,

le premier sous Charles IX, et le second sous Louis XIV. Tout en

écoutant la parole lente, élégante et monotone de M. d'Hocquincourt,

Lucien examinait sa femme.

Elle était blonde, avec de grands yeux bleus, point langoureux et d'une

vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l'ennuyait, bientôt

après fous de bonheur à la première apparition d'une idée gaie, ou

seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur, avec des

contours fins, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse

admirable. Un nez, légèrement aquilin, complétait le charme de cette

tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les

nuances de passions qui l'agitaient.

Mme d'Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté de premier ordre;

à Nancy, c'est tout au plus si on convenait qu'elle était belle.

Lucien reconnut toute la haine qu'on lui portait, en voyant Mme de

Serpierre lui adresser la parole.

Il trouva un peu trop marqués la haine des dévotes et le _que m'importe_

de la jeune femme.

Vers la fin du dîner, il se sentit une véritable bienveillance pour

elle et pour le marquis d'Antin, son amant.

Le docteur Dupoirier eut le temps d'expliquer un peu Mme d'Hocquincourt

à Lucien qu'il voyait charmé de cette gaieté naturelle et simple au

milieu de tant de figures ennemies.

«--Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes

imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, est de lui

trouver des ridicules au bout de deux ou trois ans. Alors, en six

semaines, il lui inspire un ennui mortel, que rien ne peut vaincre, et

cet ennui met sa bonté à la torture. Car c'est le meilleur cœur du monde

et qui abhorre le plus de faire à quelqu'un une peine sérieuse. Ce

qu'il y a de plus plaisant, c'est que les deux derniers de ses amants

sont devenus amoureux d'elle au _tragique_, juste au moment où ils ont

commencé à l'ennuyer. Elle en était désolée, et ne savait comment se

défaire d'eux avec humanité.

«--Depuis combien de temps dure M. d'Antin? reprit Lucien avec un

intérêt qui n'échappa pas au docteur.

«--Depuis trente grands mois; tout le monde s'en étonne, mais il est

aussi fou qu'elle. Cela le soutient.

«--Et le mari?

«--Amoureux fou de sa femme, et amoureux au point de ne pouvoir devenir

jaloux! C'est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu'on lui

écrit.»

Après dîner, Mme de Commercy présenta formellement Lucien à Mme de

Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très

bornée et six filles à marier. Celle qui l'accompagnait avait des

cheveux d'un blond hasardé, près de cinq pieds et une ceinture verte

de six doigts de hauteur. Ce vert sur blanc, qui marquait admirablement

un corps plat, parut horriblement laid à Lucien.

«--Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes?»

Le docteur prit tout à coup un air de gravité qui parut ridicule à son

interlocuteur. Il parla longuement de la haute naissance et de la haute

vertu de ces demoiselles, choses fort respectables auxquelles Lucien ne

songeait pas. Le docteur alla jusqu'à dire:

«--À quoi bon mal parler de femmes qui ne sont pas jolies?

«--Ah! je vous y prends, monsieur. Voici une parole imprudente. Je vous

répondrai que, si je voulais mentir constamment et sur tout, j'irais

dîner chez un ministre; au moins il peut me donner de l'avancement. Mais

ne pas ouvrir la bouche sans mentir, au fond d'une province, dans un

dîner où il n'y a qu'une jolie femme! C'est trop héroïque pour votre

serviteur.»

Notre héros agissait mieux qu'il ne parlait. Car il se mit à faire une

cour assidue à Mme de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d'une

façon marquée la brillante Mme d'Hocquincourt.

Mlle de Serpierre, malgré ses cheveux rouges, se trouva simple,

raisonnable, et même pas méchante: ce qui étonna fort Lucien.

Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il

trouva celle-ci infiniment moins choquante.

«--Tant mieux, se dit-il, mon rôle sera moins pénible. Je ne puis me

tirer d'affaire qu'en suivant les conseils du docteur et en cultivant

les autels abandonnés.»

Mme de Serpierre fut si édifiée de la contenance de ce sous-lieutenant,

qu'elle le présenta à trois ou quatre femmes de la première qualité qui

vinrent après le dîner.

Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et

la personne que l'on _illustrait_ ainsi entendait tous ses détails.

«--Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment

ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait

une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces

détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je

leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce

qu'on appelle vivre dans le passé.»

Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval,

alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être

présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il

excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant

qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.

Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces,

l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.

Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez

honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.

Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument

un père noble d'une troupe de comédie de province.

Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre

du Lys.

Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un

gentilhomme de soixante ans.

Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été

lieutenant du roi, à Colmar.

À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie

simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de

faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger

à l'affaire du colonel Caron.

Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets; il était venu

fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille

de cinq pieds quatre pouces. Le mot honnête du vieillard sur Colmar

sanctifia toute la maison et, dès ce moment, il n'y eut plus là de

ridicule à ses yeux.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 5 / 16 段