La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades

sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et

faisait trois lieues à l'heure.

«--Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que

la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à

un rayon de deux lieues.»

Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des

accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon

de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de

Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à

trois lieues de distance.

Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter

l'adjudant par la fenêtre.

«--Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et

sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par

la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?

«--Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»

Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:

«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour

avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»

Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe _je m'ennuie_,

les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une

visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy,

chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards.

Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent,

en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur,

comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du

coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.

Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre

apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans

l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs.

Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au

point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le

savoir-vivre de la personne qui l'emploie.

«--Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait

Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.

N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme

d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au

fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme

des amis.

Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de

Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait

voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!

Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert

à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»

Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.

M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne

bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et

les mêmes prétentions à la bonhomie.

Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font

réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en

être convenus, uniquement par envie et méchanceté.

Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de

fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.

Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?

Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers

supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.

«--Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant

mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi

ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du

moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je

demande des lettres d'introduction à mon père.»

Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors

de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au

bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.

«--Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement

l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de

bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes

les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la

vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer

une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»

Il écrivit donc à son père.

Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut

de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le

papier le plus exigu possible.

«Très aimable sous-lieutenant,

«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans

doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent

quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de

la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un

saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons

des noblaillons de Nancy.

«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et

n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.

«Mon cher Lucien, _studiate la matematica_, et devenez profond. Votre

mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.

«FRANÇOIS LEUWEN.»

Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour

l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se

prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis

dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où

l'on riait beaucoup.

«--Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.

Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans

la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique

pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.

Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.

«--Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il

peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais

j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a

confié.»

Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:

«--Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet

littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de

Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les

plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous

lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!

Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez

des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui

êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron

Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription

à l'amende de la _Tribune..._

Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien

semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer

une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier

général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une

fois a manqué son état.»

Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou

trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de

sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût,

et d'écrire sa démission.

La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes

plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à

reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.

«--Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se

contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est

vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la

chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la

politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes

de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la

France.

«--Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que

le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»

Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait

tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.

«--Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce

long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.

«--Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire.

Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.

«--Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on

sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que

personne. Hier, monsieur, vous avez lu le _National_, et vous n'avez

ouvert ni le _Journal de Paris_, ni les _Débats_ qui tenaient le milieu

de la table.

«--Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à

raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.

À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à

convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal

la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°,

qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt;

3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand

feuilleton de six colonnes sur _Don Juan_ de Mozart.

Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en

avait-il?) du feuilleton.

Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux

de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi

de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire

au silence sur tous les points de l'accusation.

«--J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans

la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos

amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante

louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.

Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à

citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant

dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma

foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»

Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la

caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:

«--Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous

les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet

littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier

à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma

cravache.»

Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.

Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien

pliée; il n'y vit qu'un seul mot: _Renégat._

En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments

de lanciers de l'armée.

«--Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces

pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que

je pense?»

Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois

officiers:

«--Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même

chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à

l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé,

etc...

«--Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je

désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais

fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»

Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit

bientôt vingt officiers autour de lui.

Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir

même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.

On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans

que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.

Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.

* * *

Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se

faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des

Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.

«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se

trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810,

kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»

Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre

par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son

éloquence et de son ostracisme.

De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce

docteur pourrait bien être le _factotum_ de la ville, et, dans tous les

cas, un intrigant amusant à voir.

«--Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce

M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.

«--Mais vous n'êtes pas en danger.

«--Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations

avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites

en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et

peut-être nous amuserons-nous un peu.

«--Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce

qu'un docteur en médecine...»

Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier

Billars.

Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper

familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus

singulière que celui-ci était couché.

Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre,

assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche

qui n'en finissait plus.

Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés

par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une

vivacité d'hyène ou de bête féroce.

Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine

aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier.

Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits

travers.

Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas

tomber lui-même dans quelque ridicule.

«--Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs

élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une

éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non

pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse

et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de

maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain

est la bataille de Marengo!

«--Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se

scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon

cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts

de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne

confier qu'à une personne à la fois.»

Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à

se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.

Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.

«--Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un

tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus

vite.

«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera

palpiter tous les cœurs français--le mien, monsieur, tout comme le

vôtre--vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux,

et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.

«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme

sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de

l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à

la patrie.

«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul

genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»

Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître

offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre

raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait

donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les

moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de

l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières

qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les

gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du

courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur

quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si

imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait

depuis six semaines:

«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire

intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la

croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent

à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher

et à m'en priver?»

Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux

partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne

parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une

foule de phrases inconvenantes.

Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette

absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.

Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il

ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa

qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la

_goutte volante_, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur

tous les symptômes.

Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis

sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de

flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.

Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.

«--Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme _né

sous un chou_; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve

en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole

des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison _Henri V et

Cie_, ou dans la maison _Carel et Cie?_ En attendant que je puisse faire

un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison _Philippe_, la

seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous

l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon

métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la

république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner

le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je

saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je

m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce

qui me fera les meilleures conditions.»

À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air

intimidé.

«--Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il

avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là.

«--Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,--et comme

le docteur semblait étonné:

«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes

amis?»

Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler

devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la

conscience, de l'honneur, etc.

«--Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua

Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie,

nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si

jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans

les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien,

par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le

raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je

n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans

la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans

sa mise de fonds.

«--Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur

de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,»

ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.

«--Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre

goutte volante.»

Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.

«--Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui

passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il

récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de

quelques-uns de ces athées de l'Institut.

«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui

est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en

viendrons à bout.»

* * *

Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la

porte de Lucien.

Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il

comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer

qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au

besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé

de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes

de Nancy.

«--Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse

surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de

réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon

intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil...

«--Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas

de partage égal entre les frères?

«--Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la

démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient,

elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.

Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces

enfants?

Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants

à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits

sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question

secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon

gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.

Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si

vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut

donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne

culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un

arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là

toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des

familles nobles de Nancy....»

Bientôt le docteur en fut à répéter que Mme d'Hocquincourt était la

femme la plus séduisante de la ville, qu'elle avait plus d'esprit que

Mme de Puy-Laurens, enfin, que Mme de Chasteller était un fort bon parti.

«--Mon cher docteur, répondit Lucien, si j'étais d'humeur à me marier,

mon père a mieux que cela pour moi. Il est tel parti, à Paris, qui est

aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.

«--Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec

emphase, la naissance...

«--Certainement, cela a son poids. Une jeune personne qui porte le nom

de Montmorency, de La Trémoille, dans ma position, cela peut bien

équivaloir à cent mille francs, même deux cent mille. Mais, mon cher

docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues.

«--Comment, monsieur, reprit Dupoirier indigné, Mme de Commercy, cousine

de l'empereur d'Autriche, qui descend des maisons de Lorraine...?

«--Absolument, cher docteur, Paris ne connaît la noblesse de province

que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle.

Si je tenais absolument au mariage, mon père me déterrerait quelque

banquière (?) hollandaise, enchantée de régner dans le salon de ma mère,

et fort empressée d'acheter cet avantage avec un million.»

Au son de ce mot de million, un changement parut sur la physionomie du

docteur.

Il crut Lucien absolument sans cœur et commença à estimer notre héros.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 4 / 16 段