Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la Grande Place, chez

M. Bonnard, le marchand de blé, et, le soir, il sut par celui-ci, qui

le tenait de la cantinière elle-même, laquelle fournissait l'eau-de-vie

de la table des sous-officiers, que le colonel Filloteau s'était

déclaré son protecteur, et l'avait défendu contre certaines insinuations

peu bienveillantes du colonel Mailler de Saint-Mégrin.

L'âme de Lucien était aigrie; tout y contribuait.

La laideur de la ville, l'aspect des cafés sales et remplis d'officiers

portant le même uniforme que lui, et, parmi tant de figures, pas une

seule qui montrât, non pas de la bienveillance, mais tout simplement

celle urbanité que l'on voit à Paris, chez tout le monde.

Il alla voir le colonel Filloteau, mais ce n'était plus l'homme avec

lequel il avait voyagé; Filloteau l'avait défendu, et pour le lui faire

sentir, prit avec lui un ton d'importance et de protection grossière

qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.

«--Quoi! se disait-il, être protégé par cet homme dont je ne voudrais

pas pour domestique!»

Le logement qu'il avait choisi avait été occupé, avant lui, par M.

Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards

qui venait de quitter Nancy. Sans s'en douter, Lucien commit en cela

une inconvenance grave qui choqua beaucoup de ses nouveaux camarades:

un sous-lieutenant prendre ainsi d'emblée l'appartement d'un colonel!

M. Bonnard lui conseilla d'aller faire sa provision de liqueurs chez

Mme Berchu; sans le digne marchand de blé, jamais il n'eût eu cette

idée si simple, qu'un sous-lieutenant qui passe pour être riche et

qui débute au régiment, doit briller par sa provision de liqueurs.

«--C'est Mme Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, Mlle Sylviane;

c'est chez elle que le colonel de Busant se fournissait.

C'est cette belle boutique que vous voyez là-bas, auprès des cafés.

Cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à Mlle Sylviane.

C'est notre beauté, à nous autres, ajouta-t-il d'un

ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure.

À l'honnêteté près qu'elle possède, et que les autres n'ont pas, elle

peut fort bien soutenir la comparaison avec Mme d'Hocquincourt, de

Chasteller, de Puy-Laurens.»

M. Bonnard était l'oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays,

sans quoi il n'eût pas donné dans ces réflexions méchantes.

Les jeunes rédacteurs de l'_Aurore_, le journal républicain de la

Lorraine, venaient bavarder chez lui autour d'un bol de punch.

Éclairé par M. Bonnard, Lucien reprit son sabre et son colback, et

alla chez Mme Berchu où il acheta une caisse de kirschwasser, puis une

caisse d'eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date

de 1810.

Tout cela avec un air de nonchalance et d'indifférence pour les prix,

destiné à frapper Mlle Sylviane.

Il vit avec plaisir que ces grâces, dignes d'un colonel du Gymnase, ne

manquaient pas absolument leur effet.

La vertueuse Sylviane Berchu était accourue; elle avait vu par le

vasistas pratiqué au plancher de sa chambre, située au-dessus de la

boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin, n'était

autre que le jeune officier qui, la veille, s'était montré sur Lara,

à M. le Préfet.

Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis

que lui adressa Lucien.

«--Elle est belle, à la vérité, mais pas pour moi, se dit-il. C'est une

statue de Junon, copiée d'après l'antique, par un artiste moderne; les

finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives, mais il

y a de la fraîcheur allemande.

De grosses mains, de gros pieds, des traits réguliers, et force

minauderie; tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là

sont outrés de la fierté des dames de bonne compagnie!»

Tel fut le genre d'admiration que lui inspira Mlle Sylviane, la beauté

de Nancy, et, en sortant de chez elle, la petite ville lui sembla encore

plus maussade.

Il suivait tout pensif ces trois caisses de _spiritueux_, comme disait

Mlle Berchu, et cherchait un prétexte honnête pour en faire porter une

ou deux chez le colonel Filloteau.

La soirée fut terrible; le temps était couvert, et il faisait un petit

vent du nord froid et perçant.

Lucien était en uniforme, car il avait appris, parmi tant de devoirs à

remplir, qu'il ne fallait pas se permettre une redingote bourgeoise sans

une permission spéciale du colonel.

Sa ressource fut d'aller se promener à pied dans les rues sales de cette

ville, et de s'entendre crier. «Qui vive!» avec insolence à tous les

cent pas. Il chercha une boutique de librairie, mais ne put en trouver.

Il n'aperçut des livres que dans un seul magasin, et se hâta d'y entrer;

c'était la _Journée du chrétien_ exposée en vente chez un marchand de

fromages, vers une des portes de la ville. Il regardait les cafés à

travers les vitres ternies par la vapeur des respirations, mais il ne

put prendre sur lui d'y entrer; il se figurait une odeur intolérable.

Il entendait rire, et pour la première fois de sa vie, il fut envieux.

Il lit, durant cette soirée, de profondes réflexions sur les formes de

gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie.

«--Si au moins il y avait un spectacle, je ferais la cour à une

chanteuse, de la trouverais peut-être d'une amabilité moins lourde que

Mlle Sylviane, et au moins elle ne chercherait pas à m'épouser.»

Jamais il ne s'était autant ennuyé et n'avait vu l'avenir sous d'aussi

noirs aspects.

Le lendemain matin, le colonel Filloteau passa devant son logement et

vit, à la porte, Nicolas, le lancier qu'il lui avait donné pour soigner

son cheval.

«--Eh bien! qu'est-ce que tu dis du lieutenant? lui demanda-t-il.

«--Bon garçon, colonel, mais pas gai.»

Filloteau monta.

«--Je viens pour l'inspection de votre quartier, mon cher camarade, car

je vous sers d'oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j'y étais

brigadier, avant l'Egypte, ma foi, car je fus maréchal des logis

à Aboukir, sous Murat, et sous-lieutenant quinze jours après.»

Au mot d'oncle, Lucien avait tressailli; il se remit bientôt.

«--Eh bien, mon cher oncle, reprit-il avec gaîté, trop honoré du

titre. J'ai ici en visite trois respectables parentes que je veux avoir

l'honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses, la veuve

kirschwasser, de la Forêt-Noire...

«--Je la retiens pour moi, dit le Filloteau avec un gros rire, et,

s'approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.

«--Je n'ai pas eu de peine à amener le prétexte, pensa Lucien. Mais,

colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de

sa sœur, Mlle Cognac, de 1810, entendez-vous?

«--Parbleu, vous êtes un bon garçon, s'écria Filloteau, comme attendri,

et je dois remercier mon ami Déverloy de m'avoir fait faire votre

connaissance.

Mais parlons d'affaires; je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une

sorte de mystère et en se jetant pesamment sur un canapé qui gémit. Vous

faites de la dépense. Trois chevaux en trois jours! Je ne critique pas

cela. Bien, très bien. Mais que vont dire ceux de vos camarades qui n'en

ont qu'un, de cheval, et encore celui-là sur trois jambes!

Savez-vous ce qu'ils diront?

Ils vous appelleront républicain, et c'est par là, fit-il finement, que

le bât vous blesse!

Voulez-vous la réponse? Un beau portrait de Louis-Philippe, à cheval,

dans un beau cadre d'or, que vous placerez là, au-dessus de la commode,

à la place d'honneur.

Sur quoi, bien du plaisir, honneur.»

Il se leva avec peine du canapé.

«--À bon entendeur, un mot suffit, et vous ne m'avez pas l'air gauche.

Nicolas! Nicolas! appelle un de ces pékins qui sont là, dans la rue,

à ne rien faire, et fais escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz,

numéro 4, ces deux caisses de liqueur. Et f..., ne va pas me conter qu'un

des cruchons s'est cassé en route; pas de ça, camarade!

«--Mais, j'y pense, dit Filloteau à Leuwen, ceci est du bon bien de

Dieu; le cruchon cassé serait toujours cassé. Je vais suivre les caisses

à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade,»

et, montrant, avec son poing ganté, la place au-dessus de la commode:

«Vous m'entendez, un beau Louis-Philippe, là-dessus!»

Lucien croyait être débarrassé du personnage; Filloteau reparut à la

porte.

«--Ah çà, pas de ces bougres de livres dans vos malles, pas de mauvais

journaux, pas de brochures surtout; rien de la _mauvaise presse_, comme

dit Blessin.--À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et

ajouta à mi-voix:--Ce grand lieutenant grêlé qui nous est arrivé de la

Garde municipale de Paris,--et plaçant sa main, les doigts serrés en

mur sur le coin de la bouche,--il fait peur au colonel lui-même. Enfin

suffit! Tout le monde n'a pas des oreilles pour des prunes, n'est-ce

pas?»

«--Il est bon homme au fond, pensa Lucien. Ma caisse de kirsch m'a bien

servi.»

Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible de Sa Majesté

le roi Louis-Philippe.

Un quart d'heure après, il rentrait suivi d'un ouvrier chargé d'un

énorme portrait qu'il avait trouvé tout encadré et préparé pour un

commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Féron père,

député.

Il regardait tout pensif placer le clou et attacher le tableau.

«--Mon père me l'a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si

sage: «On dirait que tu n'es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple bien

appris, dont l'esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les

inventions utiles. Toi, tu crois les affaires plus grandes qu'elles

ne le sont; _tu tends tes filets trop haut._ Le public de Paris, en

entendant parler d'une bassesse ou d'une trahison adroite, s'écrie

toujours: «Bon, voilà un bon tour à la Talleyrand.»! Et il admire.»

Et moi qui songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions

difficiles pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal

d'élève chassé de l'École polytechnique! Cinquante francs de cadre, et

cinq francs de lithographie ont fait l'affaire! Voilà ce qu'il faut pour

ces gens-ci. Filloteau en sait plus que moi. C'est là la vraie

supériorité du génie sur le vulgaire: au lieu d'une foule de petites

démarches, une seule action, claire, simple, frappante, et qui réponde

à tout.

Et j'ai grand'peur d'arriver bien tard lieutenant-colonel!» ajouta-t-il

avec un soupir.

Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonnard lui remit deux lettres.

L'une était écrite sur du gros papier d'écolier et fort mal cachetée. Il

l'ouvrit et lut:

_Nancy. Département de......

le...... Mars, 183....._

«Monsieur le sous-lieutenant blanc-bec,

«De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour

être commandés par un petit muscadin de Paris. Attends-toi à des

malheurs; tu trouveras partout Martin-Bâton. Plie bagage au plus

vite et décampe. Nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble!

«FOUS-MOI-LE-CAMP. CHASSE-BAUDET. DURELAME».

Lucien était rouge comme un coq et tremblait de colère.

«--L'autre est une lettre de femme,» paraît-il.

Elle était écrite sur le plus beau papier et d'un caractère fort soigné.

«Monsieur,

«Plaignez d'honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont

obligés d'avoir recours.

«Le régiment est pavé de dénonciateurs et d'espions. Le noble métier de

la guerre réduit à être une école d'espionnage! tant il est vrai qu'un

grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de

détail. Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres

observations le fait suivant: Cinq lieutenants ou sous-lieutenants:

MM. D..., R..., B. L..., V... et B. I..., fort élégants et appartenant

aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs

séductions pour vous, ne sont-ils pas des espions à la recherche des

idées républicaines? Nous les professons au fond du cœur, ces opinions;

nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous

êtes prêt à leur faire, en temps et lieu, le même sacrifice.

«Quand le jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui

ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la

malheureuse France.

«Martius-Publius-Julius-Marcus-Vindex, qui tuera Blessin,--pour tous

ces Messieurs.»

Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d'ignoble et de

laideur, si vivement provoquée par la première.

«--Cette lettre sur mauvais papier, se dit-il, c'est la lettre anonyme

de 1780; les soldats étaient des mauvais sujets et des laquais chassés

et recrutés sur les quais de Paris; celle-ci est la lettre anonyme

de 183...

Publius! Vindex! Pauvres amis. Vous auriez raison si vous étiez cent

mille; mais vous êtes deux mille, tout au plus, répandus dans toute la

France, et les Filloteau, les Malher, les Déverloy même, vous feront

fusiller légalement et seront approuvés par l'immense majorité.

Il vaut mieux s'embarquer tous ensemble pour l'Amérique...

M'embarquerai-je avec eux?»

Sur cette question, Lucien se promena longtemps d'un air agité.

«--Non, se dit-il enfin, à quoi bon se flatter? Cela est d'un sot. Je

n'ai pas assez de vertu farouche pour penser comme Vindex. Je m'ennuierai

en Amérique, au milieu d'hommes parfaitement justes et raisonnables,

mais grossiers, et ne songeant qu'à leurs dollars. J'ai horreur du bon

sens bête d'un Américain. Je respecte Washington, mais il m'ennuie;

tandis que le jeune général Bonaparte, vainqueur au Pont d'Arcole, me

transporte bien autrement que les plus belles pages d'Homère et du Tasse.

Je ne suis pas républicain, mais je méprise les bassesses des Malher,

des Blessin. One suis-je donc? Peu de chose! Déverloy saurait bien me

crier: «Tu es un homme fort heureux que ton père t'ait donné une lettre

de crédit sur le receveur général de la Meurthe.»

Il est de fait que sous le rapport économique, je suis au-dessus de mes

domestiques.

Je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs

par mois.

Mais qu'est-ce qu'on estime dans le monde que j'ai entrevu? L'homme qui

a réuni quelques millions, ou qui achète un journal et se fait prôner

pendant huit ou dix ans de suite. N'est-ce pas là le mérite de M. de

Chateaubriand?

Le bonheur suprême quand on a de la fortune comme moi, n'est-il pas de

passer pour homme d'esprit auprès des femmes?

M. de Talleyrand n'a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête

par un mot heureux à l'orgueil outrecuidant de Mme la duchesse de

Gramont?

Excepté mes pauvres républicains, je ne vois rien d'estimable dans le

monde.

Mon mérite dépendra donc du jugement d'une femme ou de cent femmes du

bon ton! Quoi de plus ridicule? Que de mépris n'ai-je pas pour un homme

amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur et,

bien plus, son estime pour lui-même, des opinions d'une jeune femme qui

a passé la matinée à discuter chez Victorine le mérite d'une robe, ou à

se moquer d'un homme comme Monge parce qu'il a l'air commun.

Mais d'un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple comme il est de

nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs

élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV; et cependant...,

quel est l'homme marquant, dans un tel état de la société? Un duc de

Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie.»

Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il

s'agissait de sa religion: la vertu et l'honneur, et suivant cette

religion, sans vertu point de bonheur!

«--Sous le rapport de la valeur réelle de l'homme, quelle est ma place?

Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier? Qui

pourrais-je consulter?»

Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une

rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien

prise. Ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d'une

façon singulière. Il les regarda de loin et les vit revenir sur leurs

pas, avec une sorte d'affectation.

«--Ou je me trompe, se dit-il, ou ces messieurs pourraient bien être

_Vindex et Julius_; ils se seront placés là par honneur, comme pour

signer leur lettre anonyme.

C'est moi qui ai honte aujourd'hui, je voudrais les détromper. J'ai de

l'estime pour leurs opinions, leur ambition est honnête, mais je ne puis

préférer l'Amérique à la France. L'argent n'est pas tout pour moi, et

la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir.»

* * *

Ces réflexions sur la république empoisonnèrent plusieurs semaines de

la vie intime de Lucien.

Sa vanité, fruit amer de l'éducation de la meilleure compagnie, était

son bourreau.

Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec

feu; on eût dit un jeune protestant. L'abandon était rare chez lui, il

se croyait obligé à beaucoup de prudence.

«--Si tu te jettes à la tête d'une femme, jamais elle n'aura de

considération pour toi,» lui avait dit son père.

En un mot, la société lui faisait peur à chaque instant, et, comme

chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité

puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites

règles établies par notre civilisation, occupaient la place de tous les

goûts impétueux qui distinguaient les Français sous Charles IX.

Lucien était né à Paris, et devait à l'influence du climat une vanité

excessive. Mais il faut avouer aussi que cette vanité était réveillée

à chaque instant, au milieu d'hommes qui en savaient plus que lui sur

la chose unique dont il se permettait de parler avec eux.

Ses camarades lui faisaient sentir à chaque instant leur supériorité,

avec l'aigreur polie de l'amour-propre qui se venge.

Ces gens-là croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots;

aussi fallait-il voir leurs airs quand il se trompait sur la durée que

doit avoir, selon les ordonnances, le porte-carabine ou le sous-pied

d'un soldat de cavalerie légère.

Il restait immobile et froid au milieu de ces gestes affectés et de

tous ces faux sourires.

«--Ces gens ne peuvent avoir prise sur moi, se disait-il, qu'autant que

je parlerai ou agirai trop. _M'abstenir_ est le mot d'ordre; agir le

moins possible, le plan de campagne.»

Lucien riait et faisait usage avec emphase de ces termes de son

nouveau métier.

Pendant les huit ou dix heures qu'occupait chaque jour sa vie d'homme

public, impossible pour lui de parler d'autre chose que de manœuvres,

de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question

de savoir s'il valait mieux que les corps les achetassent directement

des éleveurs, ou s'il était plus avantageux que le gouvernement leur

donnât la première éducation dans les dépôts de remonte.

Le colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant pour lui

apprendre la grande guerre. Mais ce brave homme se crut obligé de faire

des phrases, et Lucien, pour le remercier, se mit à lire avec lui la

rapsodie intitulée _Victoires et Conquêtes des Français_, et les

excellents mémoires de Gouvion Saint-Cyr. Il choisissait les récits des

combats auxquels le vieux lieutenant avait assisté, et celui-ci,

enchanté, les reprenait et les racontait à sa manière.

Ces leçons furent trouvées ridicules par les camarades de Lucien: «Un

homme de vingt-trois ans, se mettre à étudier comme un enfant!»

Mais sa réserve et son sérieux glacial éloignèrent de lui toute

expression directe de cette opinion générale.

Il s'attendait à cet accueil ennemi; il eut repoussé comme un leurre

tout témoignage de bienveillance; mais néanmoins, cette haine contenue

mais unanime, qu'il voyait dans tous les yeux, lui serrait le cœur.

Quatre ou cinq jeunes officiers aux manières polies, et dont les noms

ne se trouvaient pas sur la liste des espions, fournie par les jeunes

républicains, avaient plus de politesse, mais peut-être un éloignement

plus profond, ou du moins témoigné d'une façon plus piquante.

Lucien ne retrouvait de sympathie que chez quelques sous-officiers, qui

le saluaient avec empressement et comme avec des manières particulières,

surtout lorsqu'ils le rencontraient dans une rue écartée.

Outre le vieux lieutenant, le colonel Filloteau lui avait encore procuré

un maréchal des logis pour lui apprendre les manœuvres.

«--Vous ne pouvez pas offrir à ce vieux brave moins de quarante francs

par mois,» et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à l'amitié

de Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix et Kléber, s'aperçut

bientôt que ce brave s'appropriait la moitié de la paye de quarante

francs indiquée pour le maréchal des logis.

Son seul plaisir consistait en un jeu d'enfant: il avait fait faire

une immense table de sapin, et sur cette table des petits morceaux de

bois de noyer, gros comme deux dés à jouer, représentant les cavaliers

d'un régiment, et placés l'un à côté de l'autre.

C'étaient là ses soldats, qu'il faisait manœuvrer deux heures par jour:

un de ses meilleurs moments!

Il avait refusé longtemps d'aller dîner le dimanche à la campagne avec

son hôte, M. Bonnard, le marchand de blé.

Un jour enfin il accepta, et il revint en ville en compagnie de M.

Gauthier, le chef des républicains, et le principal rédacteur du

journal l'_Aurore._ Ce M. Gauthier était un gros jeune homme, taillé en

hercule; il avait de beaux cheveux blonds qu'il portait trop longs,

mais c'était là sa seule affectation.

Des gestes simples, une énergie extrême qu'il mettait en tout, une bonne

foi évidente, le sauvaient de l'air vulgaire.

C'était un fanatique de bonne foi, mais à travers sa passion pour le

gouvernement de la France _par elle-même_, on apercevait une belle âme.

Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M.

Féron; Gauthier, le chef du parti contraire, loin de voler, vivait tout

juste de son métier d'arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal,

l'_Aurore_, il lui coûtait cinq à six mille francs par an, outre les

mois de prison.

Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien

voyait à Nancy.

«--Pourquoi ne vous appelez-vous pas Ludovic? Ce serait plus distingué.

«--Nous ne sommes pas à Paris, ici tout le monde se connaît. C'est comme

si, au-dessus de ma porte, sur l'écriteau: Gauthier, arpenteur breveté,

je mettais Gauthier, professeur d'analyse sublime.»

Il se trouva qu'en effet il était parfaitement en état de discourir sur

les découvertes les plus récentes en analyser et cette découverte fut un

trésor pour Lucien, qui aimait cette science avec passion.

Il passait des heures entières à discuter avec Gauthier les idées de

Fourier sur la chaleur de la terre.

«--Prenez garde. Je ne suis pas seulement géomètre, lui disait

l'arpenteur, je suis de plus républicain, et l'un des rédacteurs de

l'_Aurore._ Si le général Thérance ou votre colonel Malher découvrent

nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m'ont déjà

fait tout le mal qu'ils pouvaient, mais ils vous destitueront, ou vous

enverront à Alger.

«--En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, ou, pour parler

avec l'exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut aggraver

mon malheur; je crois, sans vanité, être parvenu au comble de l'ennui.»

La malveillance du colonel Malher pour Lucien n'était plus un secret

dans le régiment; peut-être ce brave homme désirait-il qu'un duel le

débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour le _vexer en

grand._

Un matin le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce

dignitaire qu'après avoir attendu trois grands quarts d'heure dans une

antichambre malpropre, au milieu de la poussière des bottes que ciraient

trois lanciers.

«--Ceci est fait exprès, se dit-il, et je ne puis déjouer cette mauvaise

volonté qu'en ne m'apercevant de rien.

«--On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres

et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez

avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non

riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM.

les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à

vous dire.»

Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.

«--Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la

mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un

combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas

la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de

naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»

Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre

relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du

régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 3 / 16 段