«--Dans cette maudite ville, dévots comme jeunesse, tout le monde enfin,

se moque du préfet et du général. Si l'on écrit là-dessus un peu

nettement au maréchal, il répond qu'on manque de zèle. Les prêtres mènent

la noblesse comme les servantes, comme tout ce qui n'est pas républicain.

Il y a le café Mouton, où se rassemblent les jeunes gens; c'est un

véritable club.

Si quatre ou cinq soldats passent devant, on crie: «Vive la ligne!» si

un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler.

Si c'est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par

exemple, il n'y a pas d'insultes indirectes qu'il ne faille subir.

Et dire que c'est un officier blessé à Brienne et à Waterloo qui est

obligé d'éviter les pékins.

«--Depuis les Glorieuses, il n'y a plus de pékins, dit le comte V...

avec amertume. Faisons trêve à tout ce qui est personnel.»

Il rappela le baron Thérance el ordonna au capitaine Blessin de rester.

«Quels sont les meneurs ici?» demanda-t-il.

Le général répondit:

«--MM. de Pointcarré et de Puy-Laurens sont les chefs apparents, et une

espèce d'intrigant qu'on appelle le docteur Dupoirier; c'est le premier

médecin de la ville. Le prêtre Olive mène toutes les femmes pieuses,

depuis la plus jolie jusqu'à la plus laide. Cela est réglé comme un

papier de musique. Voyez si, au dîner que le préfet nous donnera, il

y aura un seul invité hors des administrateurs payés. Informez-vous si

un seul de ceux qui ne sont pas nobles est admis chez Mme d'Hocquincourt

ou chez Mme de Puy-Laurens.

«--Quelles sont ces dames?

«--C'est de la noblesse riche. Mme d'Hocquincourt est la plus jolie

femme de la ville. Il y a aussi les maisons de Puy-Laurens, de Marcilly,

où M. l'évêque est reçu comme un général en chef; et du diable si jamais

un seul d'entre nous y met le nez.

Savez-vous où M. le Préfet passe ses soirées? Chez une épicière, Mme

Berchu; le salon est dans l'arrière-boutique. Ah! voilà ce qu'il n'écrit

pas au ministre.

Enfin, il n'est pas jusqu'à Mme Grandet...

«--Quelle Mme Grandet?

«--La receveuse générale. Une femme riche et fort jolie.

«--Comment? Serait-ce Mme Grandet, de Paris. Mme Grandet de la place de

la Madeleine?

«--Précisément. Elle passe ici plusieurs mois et mène le plus grand

train. Elle nous reçoit bien le dimanche, mais en nous invitant chaque

fois.»

La physionomie du général N... avait changé depuis qu'il était question

de Mme Grandet.

«--Et quel est l'amant de Mme Grandet? dit-il.

«--Aucun, mon général, aucun. Pas le plus petit soupçon sur sa vertu.

Elle aussi se confesse au grand vicaire Olive. Cent vingt mille livres

de rente et pas encore vingt-six ans!»

Le comte N... eut beaucoup de peine à renvoyer le baron Thérance qui

trouvait du soulagement à ouvrir son cœur. Il se promit bien de ne lui

jamais parler que de choses militaires.

[Footnote 1: C'est un républicain qui parle. (Note de Beyle).]

[Footnote 2: Soult, le maréchal. Le nom est biffé dans le texte.]

* * *

Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183...,

et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers fit

son entrée à Nancy. Il était précédé par un corps de musique magnifique

et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de

l'endroit. Trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des

chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes

formant le premier rang, étaient des nègres, et le trompette-major avait

près de sept pieds. Nancy parut atroce à Lucien. La saleté, la pauvreté,

la mesquinerie semblaient y avoir élu domicile. Les rues étroites, mal

pavées, formées d'angles et de recoins, n'avaient de remarquable qu'un

sale ruisseau, où coulait avec peine une eau boueuse qui semblait une

décoction d'ordures. Le cheval du lancier qui marchait à la droite de

Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse

que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua

que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses

nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir.

La vue de ces sourires qui voulaient être malins, coupa les ailes à

l'imagination de Lucien.

«--Il faudra avoir un duel et il vaut mieux l'engager tout de suite

pour avoir plus vite la paix. Où trouver un témoin?»

En levant les yeux, il vit une vaste maison moins disgracieuse que

celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là. Au milieu

d'un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet.

«--Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux!»

Il se confirmait dans cette idée, lorsque la persienne vert perroquet

s'entr'ouvrit, et une jeune femme blonde, à l'air simple et un peu

dédaigneux, parut. Elle venait voir passer le régiment.

L'arrivée d'un régiment est un grand événement en province.

Les maisons de Nancy, la boue noire, les duels, le lieutenant-colonel,

le mauvais pavé qui faisait glisser la rosse qu'on lui avait donnée,

peut-être exprès, tout disparut.

Lucien, cherchant à deviner quelque chose sur cette jeune femme qui

regardait, à demi cachée par le rideau, ne put arriver à une autre

conclusion, sinon qu'elle avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, et des

yeux trop grands.

Du reste, était-ce de l'ironie, ou une certaine disposition à ne rien

voir avec sang-froid, qui donnait à ces yeux une physionomie si

particulière? Le second escadron se remit en mouvement tout à coup;

Lucien, tout en regardant la dame, donna un coup d'éperon à son cheval

qui glissa et le jeta par terre. Il se releva, donna un grand coup du

fourreau de son sabre à la rosse, et sauta en selle. L'éclat de rire fut

général. La dame aux cheveux cendrés souriait encore quand déjà il était

remonté.

«--Quoique ça, c'est un bon lapin,» dit un vieux maréchal des logis à

moustache blanche.

«--Jamais cette rosse n'a été mieux montée,» dit un lancier.

Lucien était rouge et affectait une mine simple.

À peine le régiment fut-il à la caserne, et le service réglé, que Lucien

courut à la poste aux chevaux au grand trot.

«--Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier, comme vous

voyez, et je n'ai pas de cheval; cette rosse qu'on m'a prêtée au

régiment, peut-être pour se moquer de moi, m'a déjà jeté par terre,

comme vous voyez encore, ajouta-t-il en soupirant et regardant des

vestiges de boue qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus

du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable, ou

connaissez-vous un cheval passable à vendre dans la ville? Il me le

faut à l'instant.

«--Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans.

C'est pourtant ce que je ne ferai pas» dit M. Bouchard, le maître de

poste: et il regardait ce jeune monsieur élégant pourvoir de combien de

louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.

«--Vous êtes officier, monsieur; je me permettrai de vous demander si

vous avez fait la guerre?»

À cette question qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie

ouverte de Lucien changea rapidement.

«--Il ne s'agit pas de savoir si j'ai fait la guerre, monsieur le maître

de poste, mais si vous avez un cheval à vendre.» Cela fut dit d'un ton

ferme et hautain.

«--Monsieur, reprit Bouchard d'un ton mielleux et comme si rien ne

s'était passé entre eux, j'ai été plusieurs années brigadier et ensuite

maréchal des logis aux cuirassiers, blessé à Waterloo dans l'exercice

de ces fonctions; c'est pourquoi je parlais guerre.

Quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix ou douze louis,

peu dignes d'un officier bien mis et requinqué comme vous; bons tout

au plus à faire une course. De vrais bidets, quoi!

Mais si vous savez manier un cheval, notre jeune préfet, M. Féron, a

votre affaire. Cheval anglais, vendu par un vieillard qui habile le pays

et bien connu des amateurs; jarret superbe, épaules admirables, valeur

trois mille francs, lequel n'a jeté par terre M. Féron que quatre fois,

par la grande raison que ledit préfet n'a osé le monter que quatre fois.

La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale,

composée en partie de vieux troupiers; moi, par exemple, maréchal des

logis.......

«--Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur. Je l'achète à

l'instant.»

Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté

à lui couper la parole, enlevèrent l'ancien sous-officier.

«--Marchons, mon lieutenant,» dit-il avec tout le respect désirable, et

il se mit à suivre à pied la rosse dont Lucien n'était pas descendu.

Il faillit aller chercher la préfecture. Elle était dans un coin reculé

de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie

habitée.

C'était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets

de l'Empire.

Le pavillon habité par le préfet était entouré d'un jardin anglais.

Ces messieurs arrivèrent à une porte en fer.

Des entresols où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte

à colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait

M. Féron.

M. Bouchard sonna; on fut longtemps sans répondre.

À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et les

fit entrer dans un salon mal en ordre; il est vrai qu'il n'était qu'une

heure.

Le valet de chambre répétait les phrases habituelles, d'une insolence

administrative, sur les difficultés de voir M. le préfet, et Lucien

allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels:

«--Nous venons pour une _affaire d'argent_ qui intéresse M. le préfet.»

L'importance du valet parut se scandaliser, mais il ne remuait pas.

«--Hé, pardieu, c'est pour vous faire vendre votre _Lara_ qui jette si

bien par terre votre M. le préfet,» ajouta l'ancien maréchal des logis.

À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs

d'attendre.

Après dix minutes, Lucien vit s'avancer gravement un jeune homme de

quatre pieds et demi de haut, l'air à la fois timide et pédant. Il

semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde,

qu'elle en était sans couleur.

Ces cheveux, d'une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient

partagés au sommet du front par une raie parfaitement tracée et qui

divisait la tête en deux parties égales, à l'allemande.

À l'aspect de cette figure qui prétendait à la fois à la grâce et à la

majesté, la colère de Lucien disparut, une envie de rire folle la

remplaça et sa grande affaire fut de ne pas éclater.

Il y eut un silence.

M. Féron, flatté de l'effet produit, et sur un militaire encore, demanda

à Lucien ce qu'il y avait pour son service; mais ce mot fut lancé en

grasseyant et d'un ton à se faire répondre une impertinence.

«--Monsieur, dit-il en regardant la robe de chambre unique dans laquelle

le jeune préfet se drapait, on dit que vous avez un cheval à vendre; je

désire le voir, je l'essaie un quart d'heure et je le paye comptant.

«--Les affaires urgentes et graves dont je suis accablé, répondit le

préfet, comme récitant une leçon apprise par cœur, m'ont, je le crains

bien, rendu coupable d'impolitesse. J'ai lieu de craindre que vous n'ayez

attendu. Ce serait bien coupable à moi,--et il se confondit en excuses.

«--Je respecte, comme je le dois, les occupations nombreuses de Monsieur

le préfet. Je désire voir seulement le cheval et l'essayer en présence

du «groom» de Monsieur le préfet.»

La supposition polie qui lui donnait un groom, fit beaucoup de plaisir

au jeune magistrat.

«--La bête est anglaise, lion demi-sang bien prouvé, mais je dois avouer

qu'elle n'est soignée dans ce moment que par un domestique français.»

Les ordres donnés, le jeune magistrat salua Lucien en grasseyant, et

rentra dans ses appartements.

«--Et dire qu'un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue

dimanche, s'écria Bouchard comme se parlant à lui-même. Cela ne fait-il

pas suer?»

À peine le cheval anglais fut-il hors de l'écurie, d'où la pauvre bête

ne sortait que trop rarement à son gré, qu'il se mit à galoper, à faire

les sauts les plus singuliers, s'élançant de terre les quatre pieds à

la fois, la tête en l'air, comme pour grimper sur les platanes qui

entouraient la cour de la préfecture.

«--La bête n'est pas mal, dit Bouchard en se rapprochant d'un air

sournois, mais depuis huit jours M. le préfet ni son valet de chambre

ne l'ont fait sortir, et peut-être il ne serait pas prudent...»

Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans le regard du

maître de poste. Il eut toutes les peines du monde à monter à cheval,

puis à le maîtriser.

Il partit an galop, mais sut bientôt le radoucir au trot. Emporté par

la beauté et la vigueur de ses allures, il ne se fit pas scrupule de

faire attendre le maître de poste goguenard. Il ne revint qu'une

demi-heure après et trouva le domestique tout effrayé de ce retard.

Quant à M. Bouchard, il s'attendait bien avoir revenir le cheval tout

seul; il examina de près l'uniforme de Lucien, mais ne put y découvrir

aucun mauvais symptôme de chute. Le marché fut bientôt conclu.

«--Vous voyez que je ne me laisse jeter par terre qu'une fois par jour,

dit Lucien; ce qui me désole, c'est que ma première chute a eu lieu

précisément sous ces fenêtres aux persiennes vertes que vous voyez

là-bas... à cette espèce d'hôtel.

«--Ah! dans la rue de la Pompe, répondit Bouchard. Il y avait une jolie

dame à l'une de ces fenêtres.

«--Oui, monsieur, elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable

de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison,

encore. Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela. Connaissez-vous

cette dame?

«--C'est Mme de Chasteller, une veuve qui a des millions; la fille de

M. le marquis de Pointcarré, un de nos _ultra._ Ils sont venus bouder

ici depuis les journées de Juillet, et, ajouta Bouchard en baissant la

voix, il est en grande correspondance avec Charles X. Le fameux docteur

Dupoirier, le médecin du pays, est son bras droit, ou plutôt, M.

Dupoirier, qui est une fine mouche, mène en laisse tant M. de Pointcarré

que M. de Puy-Laurens, l'autre commissaire, au nom de Prague... Car l'on

conspire ici, et ouvertement encore. Il y a aussi l'abbé Olive, qui est

un espion.

«--Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m'oppose pas à ce

que M. l'abbé Olive soit un espion; tant d'autres le sont bien. Dites-moi

un peu ce que c'est que cette jolie femme, Mme de Chasteller?

«--Ah! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval? Elle

en a vu bien d'autres monter et tomber de cheval! Elle est veuve d'un

des généraux de brigade, attachés à la personne de Charles X. Il

était grand chambellan ou aide de camp, un grand seigneur enfin, qui,

après les Journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que

le peuple était dans les rues. Mais bon enfant, quoique ça, point

insolent, au contraire. Quand il arrivait de certains courriers de

Paris, il voulait qu'il y eut toujours des chevaux réservés pour lui à

la poste, et il payait bien. Il faut que vous sachiez qu'il n'y a que

dix-neuf lieues d'ici au Rhin. Il avait de fières peurs...

«--Et sa veuve? dit Lucien.

«--Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qui

s'appelle de Babylone. Quel nom! Vous devez connaître ça, vous,

monsieur. Elle a quatre-vingt mille livres de rentes en 3 p. 100. C'est

la plus jolie de ces dames du haut ton, c'est-à-dire avec Mme

d'Hocquincourt, qui est aussi jolie qu'elle. Mme de Chasteller est

toujours triste, elle se meurt d'ennui...

Mme d'Hocquincourt est bien plus gaie et a beaucoup plus d'esprit. Elle

mène son mari par le bout du nez, et change d'amants sans se gêner.

Maintenant, c'est M. d'Antin qui se ruine avec elle; sans cesse je lui

fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de

Bureviller que vous voyez là-bas, au bout de la plaine. Un joli endroit.

Là se trouve le café du _Chasseur vert._ C'est le Tivoli de l'endroit.»

Lucien fit faire un mouvement à son cheval qui alarma le bavard. Il lui

sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore, un beau jeune

homme de Paris, riche et généreux!

«--Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, qui a ri un peu

en vous voyant tomber de cheval, on plutôt quand votre cheval est tombé,

ce qui est bien différent, cette dame, chaque semaine, pour ainsi dire,

refuse une proposition de mariage.

M. de Blancet, son cousin, le comte Ludwig Roller, M. de Goëllo, s'y

sont cassé le nez. Pas si bête de se marier en province.

Pour se désennuyer, elle a pris bravement M. Thomas de Busant de Sicile,

le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards que vous venez

remplacer dans notre garnison. Celui-là lui faisait une cour serrée.

Il ne bougeait pas de chez elle; il est vrai qu'il était de fort bonne

maison.

Car les dames de notre ville n'aiment pas déroger; elles sont sévères en

diable sur ce point, et, il faut que je vous le dise, mon cher monsieur,

avec tout le respect que je vous dois, moi qui n'ai été que sous-officier

de cuirassiers, quoique, à la vérité, j'aie fait dix campagnes en dix

ans, je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de

brigade, et qui vient d'avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût

agréer les hommages d'un simple sous-lieutenant--si aimable qu'il fût.

Le mérite n'est pas grand'chose dans ce pays-ci; c'est le rang qu'on a

et la noblesse, qui font tout.

«--En ce cas, je suis _frais_, pensa Lucien. Adieu, monsieur, dit-il à

Bouchard en mettant son cheval au trot. J'enverrai un lancier prendre

la rosse dans votre écurie.»

* * *

Lucien alla voir le colonel Filloteau et s'informa des petits devoirs

de convenance que devait remplir, un premier jour, un sous-lieutenant

arrivant au régiment. Il alla faire deux ou trois visites, et ce signe

d'une éducation parfaite eut tout le succès désirable.

À peine libre, il revint passer sous les fenêtres de Mme de Chasteller,

dans la rue de la Pompe. Quelques appels de bride invisibles donnèrent

au cheval du préfet, étonné de l'insolence de son cavalier, des petits

mouvements d'impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain

Lucien se tenait immobile en selle, et même un peu raide, les persiennes

restèrent fermées. Il reconnut parfaitement la fenêtre d'où l'on avait

ri en le voyant tomber. Elle était assez petite et appartenait au

premier étage d'une assez grande maison qui avait une porte avec grille

de fer donnant sur une rue voisine nommée des Vieux-Jésuites.

Au-dessus de la porte de cette sorte d'hôtel il lut en lettres d'or,

sur un marbre noirâtre:

_Hôtel de Pointcarré_

«--Au diable la provinciale! se dit Lucien. Où est la promenade de

cette sotte ville?»

En moins de trois quarts d'heure, grâce au trot de son cheval, il fit

le tour de Nancy et de ses chefs-d'œuvre.

Il n'aperçut d'autre promenade qu'une longue place traversée aux deux

bouts de fossés puants, charriant les immondices de la ville, et où

végétait mal une centaine de petits tilleuls rabougris et soigneusement

taillés en éventail.

«--Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade!», pensait Lucien,

le cœur serré par tant de laideur.

Il y avait pourtant de l'ingratitude dans ce sentiment de dégoût

profond; car pendant sa promenade il avait été remarqué par Mmes

d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, et même Mlle Berchu, la reine des

beautés bourgeoises.

«--Maman, maman, s'était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet,

célèbre dans toute la ville, c'est _Lara_, à M. le préfet. Mais cette

fois le cavalier n'a pas peur.

«--Il faut que ce soit un jeune homme bien riche,» avait dit Mme Berchu,

et cette idée avait bientôt absorbé l'attention de la mère et de la

fille.

Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez

Mme d'Hocquincourt: on célébrait la fête d'une des princesses exilées.

À côté d'une dizaine d'imbéciles, amoureux du passé et craignant

l'avenir, il y avait sept ou huit anciens officiers de la garde de

Charles X, licenciés après les journées de Juillet.

Ces jeunes gens, pleins de feu, aimant la guerre par-dessus tout, se

croyaient obligés de bouder et ne s'amusaient guère. Ce genre de vie

ne les rendait pas bien indulgents pour les jeunes officiers de l'armée,

et cette envie se trahissait par un mépris affecté.

Sans s'en douter, Lucien, passant deux fois devant l'hôtel

d'Hocquincourt, fut examiné et jugé de pied en cap par tout ce qu'il y

avait de plus pur à Nancy, soit du côté de la naissance, soit par les

bons principes.

«--Le cheval de ce pauvre petit préfet doit être bien étonné de se voir

monter avec hardiesse, dit M. d'Antin, l'ami de Mme d'Hocquincourt.

«--Ce petit jeune homme n'est pas... élégant à cheval, mais il monte

bien, dit M. de Wassignies.

«--C'est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de

chandelles, qui s'appellent des héros de Juillet, dit M. de Goëllo, un

grand jeune homme blond, mais sec et pincé, et déjà couvert de rides.

«--Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo, dit Mme de Puy-Laurens,

l'esprit du pays. Les pauvres Juillet ne sont plus à la mode depuis

longtemps; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu.

«--D'un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne

derrière le dos du ministre, crient chut! ou éclatent de rire à propos

d'un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le

dos du ministre.»

C'était l'élégant M. de Lanfort, l'ami de Mme de Puy-Laurens, qui, par

cette belle phrase, développait la pensée de son amie.

«--Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet, avec la haute

paye que le papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.

«--Il est raide et affecté. Que son cheval fasse une pointe un peu

sèche, et il est par terre, observa quelqu'un.

«--Et ce serait pour la seconde fois de la journée, cria M. de Sanréal,

de l'air triomphant d'un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un

fait curieux à dire.»

C'était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays. Il eut

le plaisir rare pour lui de voir tous les yeux se tourner vers les

siens, et ne manqua pas de se faire longtemps prier avant de raconter

l'histoire de la chute de Lucien.

«--Vous aurez beau dire, s'écria Mme d'Hocquincourt, comme Lucien

passait une troisième fois sous ses fenêtres, c'est un homme charmant,

et, si je n'étais pas en puissance de mari, je l'enverrais inviter

prendre du café chez moi.»

M. d'Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et

pieuse en pâlit d'effroi.

«--Mais, ma chère, un homme sans naissance! dit-il à sa belle moitié.

«--Allons, je vous en fais le sacrifice, répondit-elle en se moquant

et lui serrant la main tendrement. Et vous, homme puissant et

savant,--en se tournant vers Sanréal,--de qui tenez-vous cette histoire

de chute?

«--Rien que du docteur Dupoirier, dit Sanréal, piqué de cette

plaisanterie sur l'épaisseur de sa taille; rien que du docteur Dupoirier

qui se trouvait chez Mme de Chasteller, précisément à l'instant où ce

héros de votre imagination a pris par terre la mesure d'un pot.

«--Vous n'êtes pas envieux du tout. Est-ce sa faute s'il n'est pas

fait sur le modèle de Bacchus revenant des Indes? Attendez qu'il ait

vingt ans de plus, et vous pourrez lutter de grâces avec lui.»

Le lendemain, le régiment fut réuni et le colonel Malher fit reconnaître

Leuwen et sa qualité de sous-lieutenant.

À la fin de la parade, à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes

vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade. Lucien se tira fort

bien de toutes ces cérémonies, plus nécessaires qu'amusantes. Par

exemple, le colonel Malher, en lui donnant l'accolade devant le front du

régiment, avança mal son cheval qui, au moment de l'embrassade, s'éloigna

un peu de celui de Leuwen.

Lucien montait le fameux cheval anglais et, par un mouvement léger de la

bride et des jambes, fit suivre à sa monture le meme mouvement.

«--Et ils disent que ces anglais n'ont point de bouche, dit le maréchal

des logis La Rose; ce blanc-bec sait au moins se tenir; on voit qu'il

s'est préparé à entrer au régiment.»

Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la lèvre de Lucien

trahit à son insu un peu d'ironie.

«--_Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela!_» pensa le

colonel. Et, sans s'en douter, Leuwen eut un ennemi placé de façon à lui

faire beaucoup de mal.

* * *

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier · 第 2 / 16 段