L'ÂGE DU BRONZE & DE LA PIERRE POLIE DANS LA GAULE OCCIDENTALE, CENTRALE
& SEPTENTRIONALE.
L'assemblage des deux parties de ce titre devra paraître un paradoxe à
ceux qui n'ont encore appris à connaître l'archéologie préhistorique que
par les assertions gratuites admises à circuler dans le monde sous le
nom de principes de cette science. Pourtant, je n'ai fait, en
l'écrivant, qu'indiquer les conclusions de M. Bertrand dans son fragment
intitulé: _De l'expression: âge de bronze, appliquée à la Gaule_,
communication au Congrès de Stockholm, qui forme les pages 206-14 de
l'_Archéologie celtique et gauloise_. J'ai déjà parlé des premières
pages de cette note en rendant compte d'une étude de M. Chantre sur les
bronzes de la vallée du Rhône; je me bornerai donc ici à la question
capitale de l'union ou de la séparation, chez nos ancêtres, de l'emploi
de la pierre et de l'emploi du métal.
La pensée de l'auteur, dans le paragraphe en question, est, en effet,
surtout de combattre un préjugé très-répandu et très-funeste au progrès
de la véritable science, le préjugé qui suppose que les âges de la
pierre, du bronze et du fer se sont produits spontanément et suivant un
ordre fatal, dans le genre humain en général et dans chaque pays en
particulier. Bien au contraire, en Grèce, en Italie, et, nous l'avons
vu, dans la vallée du Danube, l'usage du fer a été successivement
répandu par des migrations venues de l'Orient[208]; nulle part, au Sud
du Danube, on n'a trouvé la _preuve_ qu'une contrée tant soit peu
étendue ait jamais connu et généralement employé le bronze à l'exclusion
_absolue_ du fer[209], tandis que dans les contrées du Nord et de
l'Ouest de l'Europe l'usage du fer a été inconnu ou repoussé jusqu'à des
temps très-voisins de l'ère chrétienne[210]. Qu'un âge du bronze
proprement dit ait existé chez les Scandinaves, cela n'est pas contesté;
mais il n'en est pas de même pour la Gaule, où, malgré la connaissance
et l'usage du bronze, l'usage des instruments de pierre a subsisté
jusqu'à l'époque, peu antérieure à notre ère, où le fer y a _supplanté_
le bronze, sinon même encore par-delà.
«La période du bronze, à supposer qu'il y en ait eu une, disait M.
Bertrand dans sa préface[211], n'a donc été ni longue ni générale en
Gaule... Une couche indigène d'origine inconnue, au-dessus de laquelle
se sont superposées les tribus, de type septentrional, selon toute
probabilité[212], qui enterraient leurs chefs sous les dolmens, tel
paraît avoir été, en Gaule, jusqu'à l'arrivée des bandes armées de
l'épée de fer, le _substratum_ humain. Il ne faut faire exception que
pour les contrées qui furent plus tard l'Helvétie et la Narbonnaise, où
des groupes plus civilisés s'étaient établis de bonne heure. Ces groupes
paraissent avoir fourni, en France, une aristocratie restreinte... En
somme, l'_époque de transition_ séparant, en Gaule, l'âge de la pierre
polie de l'âge définitif du fer, deux âges très-nettement caractérisés
par un ensemble de faits archéologiques incontestable, est à la fois
_très-obscure_, mal définie, mal limitée.»
Quelle était cette civilisation antique de la Gaule, civilisation
antérieure à l'arrivée dans le Sud-Est des tribus auxquelles M. Bertrand
réserve spécialement le nom de celtiques, et qui, durant des siècles, y
ont vécu, à côté des anciens habitants? La réponse très-incomplète, il
est vrai, mais non pas incertaine et confuse, à cette question d'un si
vif intérêt pour nous, puisqu'il s'agit de nos ancêtres, sera fournie
surtout par une cinquantaine de pages[213] du livre de M. Bertrand,
intitulées: _Monuments dits celtiques_. Elles contiennent les
conclusions d'un Mémoire couronné en 1862 par l'Académie des
Inscriptions, et entré presque tout entier[214] dans divers articles du
_Dictionnaire d'Archéologie_ (époque celtique), que publie la
_Commission de la topographie des Gaules_. Il convient d'ajouter à ce
paragraphe ceux qui ont pour titres: _De la distribution des dolmens sur
la surface de la France_[215], et: _Un mot sur l'origine des dolmens et
allées couvertes_[216]. La question qui nous occupe en ce moment est là
en partie résolue par le résumé de faits positifs presque innombrables,
qui ont enfin permis à la science de sortir du domaine des conjectures,
d'écarter définitivement des hypothèses téméraires ou même
insoutenables, qui avaient usurpé son nom pour créer de toutes pièces
une _archéologie celtique imaginaire_. Déblayer un pareil terrain,
c'était certes beaucoup déjà, mais M. Bertrand a commencé à y
construire. Il y a tracé les grandes lignes d'une _archéologie
véritable_, méritant le nom d'histoire dans le sens large qu'on attribue
maintenant à ce mot.
Néanmoins, il n'y a pas lieu pour nous, du moins en ce moment, d'étudier
l'ensemble de ce travail. Ce que nous nous proposons dans le présent
paragraphe, c'est de reconnaitre, sur notre territoire, la transition de
la pierre au bronze: les sépultures seules doivent nous fournir ici les
éléments d'une réponse. Nous ne parlerons donc pas des menhirs isolés,
puisqu'on n'a jusqu'ici trouvé à leurs pieds ni débris humains ni
instruments de métal ou de pierre. Si quelques-uns, comme il est
probable, furent élevés en mémoire de morts illustres, on ne peut, en
général, les distinguer des bornes de propriétés ou des blocs
erratiques[217]; Mais, au contraire, _les dolmens_, auxquels d'ailleurs
sont quelquefois associés des menhirs, furent généralement, sinon
universellement des _tombeaux_, et ces tombeaux caractérisent par leur
contenu la civilisation de leur époque.
«Sous les dolmens non violés autrefois et demeurés intacts jusqu'à nos
jours, disait l'auteur[218], les instruments de _pierre_ dominent; le
_bronze_ est très-rare; le _fer_ n'apparaît jamais.» Il ajoute, il est
vrai, en note (1er février 1876): «Depuis cette époque, _quelques_ faits
nouveaux portent à croire que cette affirmation est _trop absolue_.»
Mais ceci n'a point d'importance pour la question de l'ensemble. Que
cinq ou six sépultures de l'âge des dolmens aient ou non contenu des
objets en fer, cela ne peut indiquer que des actes isolés de volonté
individuelle, puisqu'il est certain que le fer était _connu_ dans la
vallée du Rhône à l'époque où l'usage habituel du bronze se répandit sur
cette frontière. Plus loin[219], M. Bertrand disait encore: «Les objets
déposés sous les dolmens _avec les squelettes_[220] sont, en grande
majorité, des armes et ustensiles en silex; le bronze y apparaît
rarement, l'or à peine, le fer jamais. C'est l'indice d'un état social
tout à fait primitif et bien inférieur à celui que nous dépeignent les
récits des Grecs et des Romains, en nous parlant des Celtes et des
Gaulois.» Aussi regarde-t-il l'âge des dolmens comme antérieur aux temps
celtiques, du moins dans le sens qu'il donne à ce dernier mot, mais
cette conclusion ne signifie pas du tout qu'il les reporte à une
antiquité bien haute.
Les _tumulus_ isolés ou agglomérés sont aussi, le plus souvent, des
sépultures, mais avec cette distinction que les tumulus isolés, aussi
bien que les dolmens qu'ils recouvrent quelquefois, sont rencontrés
surtout dans la région Ouest et Nord-Ouest de la Gaule, celle qui nous
occupe en ce moment. Ils contiennent généralement des galeries et des
chambres, et la proportion des substances composant les objets qui s'y
trouvent enfouis diffère très-notablement de celles que nous
présentaient les dolmens apparents. Les tumulus contiennent plus
d'objets en bronze que d'instruments de pierre (2/5 seulement pour
ceux-ci); le fer s'y montre, quoique dans une faible proportion[221].
Dans l'Ouest comme dans l'Est, l'incinération est l'exception et
l'inhumation la règle pour les sépultures recouvertes par des
tumulus[222].
Trois conclusions d'une importance extrême résultent directement de ces
faits: 1° la connaissance et même l'usage du bronze coexistent, au temps
des dolmens, avec l'usage dominant des instruments de pierre; 2° le même
fait existe au temps des sépultures sous tumulus, mais avec des
proportions tout autres, quoique ce ne soit pas une proportion inverse,
puisque les tumulus contiennent encore 40 % d'objets en pierre, et que
ce chiffre est fort loin d'être atteint par le bronze des dolmens; 3° de
cette différence résultent logiquement une différence de temps et même
une distinction ethnographique, puisqu'on ne remarque pas de transition
insensible entre l'une et l'autre espèce de dépôts, comme elle aurait dû
se produire dans le cas d'un simple progrès. C'est ce que l'auteur
exprime en disant: «Les dolmens sont pré-celtiques; les tumulus sont
celtiques[223].» En d'autres termes, le genre de civilisation qui
dominait à Villanova, à Golasecca, dans la vallée du Rhône et dans
certaines habitations lacustres de cette dernière région a pénétré
tardivement, péniblement, imparfaitement dans la Gaule centrale et
occidentale, où se trouvait une population compacte, en possession d'une
civilisation tout à fait distincte et appuyée sur un ensemble de graves
enseignements religieux, le système des druides, reconnu pour immémorial
par les habitants du pays, et profondément enraciné dans leurs moeurs
publiques et privées, tandis qu'il était ignoré des Gaulois à l'Est du
Rhin. Les Celtes de M. Bertrand ont pu dominer la Gaule entière et y
former cette classe des nobles que décrit César, mais ils n'en ont
certainement pas renouvelé la population, qui leur a, paraît-il,
communiqué ses croyances; ils lui ont apporté l'usage, mais non pas à
beaucoup près l'usage exclusif du bronze (le fer, ou tout au moins
l'usage commun du fer, n'étant arrivé que par les Gaulois proprement
dits). Cet usage du bronze, les Celtes nouveaux venus semblent l'avoir
plus encore conservé que communiqué à l'ancienne population, puisque les
_tumulus_, sous lesquels on le rencontre en proportions considérables,
ne peuvent avoir été que des sépultures aristocratiques.
De tout ceci il résulte que, jusqu'à un temps voisin de Jules César, les
instruments de pierre furent d'un usage habituel dans la moitié
occidentale de la Gaule, sinon dans les deux tiers; je pourrais et
devrais même dire que l'usage en était dominant, car si le bronze
l'emporte dans une _faible proportion_ seulement, en ce qui concerne le
_mobilier des chefs_ ensevelis sous les tumulus, la conséquence
naturelle est que _l'usage des métaux_ était _exceptionnel_ encore pour
la masse de la population, pour les descendants des anciens indigènes,
lesquels, d'ailleurs, ont sans nul doute conservé pour eux-mêmes l'usage
des sépultures sous dolmens[224]. La simultanéité des dolmens et des
tumulus isolés de l'Ouest résulte d'ailleurs, ce semble, du fait signalé
plus haut que, si ces tumulus renferment souvent des galeries et
chambres funéraires, ils recouvrent quelquefois de simples dolmens. Ce
seront, si l'on veut, les tombeaux des membres d'une seconde
aristocratie, appartenant à la race vaincue.
À ce point de vue, nulle partie de la France peut-être n'offre plus
d'intérêt à l'archéologue que celle qui a formé les départements du Lot,
de l'Aveyron et de la Lozère. Ces départements ne contiennent pas, à eux
trois, moins d'un millier de dolmens[225], et, pour l'_Aveyron_ en
particulier, des faits d'un extrême intérêt ont été produits aux Congrès
de Paris et de Norwich, entre la rédaction du Mémoire de M. Bertrand
(1861) et la publication de son volume. Dans le Congrès de 1867, en
effet, M. E. de Cartailhac, en signalant le nombre considérable de
monuments en pierre brute que présentent ce département et les
départements voisins[226], ajoutait d'abord, pour en faire connaître le
caractère, que les dolmens de l'Aveyron, quelquefois, mais non toujours
recouverts d'un tumulus, paraissent avoir été des sépultures de famille,
puisqu'on a souvent trouvé, sous un seul d'entre eux, une vingtaine de
squelettes, hommes, femmes et enfants; que les haches en pierre polie,
bien que fréquemment rencontrées dans ce pays, et spécialement dans les
cavernes, n'y sont presque jamais découvertes dans les sépultures, mais
bien des pointes en silex finement taillées et barbelées; que des corps
incinérés s'y trouvent, quoique à l'état d'exception; que les ossements
d'espèces émigrées y manquent absolument, et que le _métal_ constitue la
matière de près d'un cinquième des objets trouvés sous ces _dolmens_.
Puis il insistait avec grande raison sur ce fait, si grave pour l'étude
des temps de transition auxquels nous ramenaient assez manifestement les
observations précédentes: «Ce métal est du bronze, dit-il. Encore rare
et précieux, il n'est employé que pour des bijoux à peu près
exclusivement, et la plupart de ces pièces copient exactement les perles
rondes et longues des pendeloques en pierre, à un point qui ne peut
laisser aucun doute sur le fait que les _hommes des dolmens_, à l'apogée
de l'industrie de la pierre polie, font pour la première fois usage du
bronze, qu'ils n'avaient pas d'ailleurs inventé. Si l'on veut tenir
compte de l'impossibilité de trouver du premier coup l'alliage; si l'on
remarque la _perfection_ de certains anneaux, bracelets ornés de
spirales et double hélice... on ne peut douter que la multitude n'ait, à
ce moment, _reçu_ le bronze d'un peuple qui lui _envoyait_ des lingots
et ses propres produits... Tout semble attester la lenteur avec laquelle
la pierre a fait place au métal[227].» C'est à la race aryenne que
l'auteur attribue la transmission du bronze à nos contrées occidentales;
il ne paraît pas croire que les hommes des dolmens lui aient eux-mêmes
appartenu[228].
Un an plus tard, à Norwich, M. E. de Cartailhac revenait sur ce sujet
avec des preuves nouvelles. Un dolmen sous tumulus de l'Aveyron, fouillé
par M. l'abbé Cérès, avait donné des ossements brûlés, des fragments
d'anneaux en bronze et des grains de collier en fer, posés sur la table
même, tandis que, dans l'intérieur du dolmen, tous les objets étaient en
pierre[229]. Dans un autre tombeau, fouillé aussi par M. Cérès, «on
trouva _pêle-mêle_ des _pointes en silex_, quelques morceaux de bois de
cerf, travaillés au moyen d'un instrument tranchant, des tessons de
poterie grossière, quatre _morceaux de fer_... et une centaine de grains
de collier en calcaire, jais, coquille, os, bronze et fer... Ce fait est
fort important, ajoute M. de Cartailhac, et, s'il était admis sans
contestation[230], il faudrait presque renoncer à l'âge du bronze dans
notre Aveyron, puisque les hommes des _dolmens_ y auraient vu l'aurore,
non-seulement de l'âge du bronze, mais encore, peu de temps après, de
l'âge du fer. Il est de fait que les objets en bronze sont extrêmement
rares chez nous, et que les musées en possèdent bien peu[231].»
On le voit, des observations faites dans une des régions les plus
abondantes en dolmens préludaient par des conclusions locales à celles
de M. Bertrand. Mais est-il possible d'aller plus loin et d'atteindre
ici, au moins comme limites, des dates chronologiques absolues? Ni M. de
Cartailhac, ni M. Bertrand ne l'auraient osé encore au printemps de
1876; nous paraissons devoir être plus heureux aujourd'hui, grâce à la
découverte de M. Kerviler, que l'auteur de l'_Archéologie celtique_ me
signalait un mois ou deux après la publication de son volume, et dont
l'importance le frappa davantage encore quand il se fut rendu sur les
lieux, découvertes que je vais analyser brièvement ici. Je résume les
trois articles dans lesquels M. Kerviler lui-même a décrit et interprété
cette découverte[232]. Elle a soulevé de vifs débats, dont il est
indispensable de bien connaître le point de départ.
Le bassin à flot de Saint-Nazaire, qui fut créé il y a vingt-cinq ans,
enferme par une digue une anse de la Loire, immédiatement au-dessus de
la ville. Les travaux faits en cet endroit pour enlever les alluvions
vaseuses n'avaient donné lieu à aucune découverte intéressante; mais
pour le bassin de Porhoët, compris entre la pointe de ce nom et celle de
la Ville-Halluard, qui termine le premier bassin, il n'en a point été de
même: des sondages récemment opérés y ont fait reconnaître une ancienne
vallée très-profonde à versants rocheux. «En étudiant la direction
générale de ces versants rocheux, dit M. Kerviler, je fus bientôt
très-frappé de voir qu'elle correspondait à peu près exactement avec
celle de la petite rivière du Brivet... qui, par un caprice bizarre, se
détourne brusquement à quelques kilomètres de Saint-Nazaire, pour
revenir presque sur ses pas et se jeter en Loire près du village de
Méans. J'eus aussitôt la pensée que cette brusque déviation du Brivet ne
devait être qu'un accident... Les sondages minutieux nécessaires aux
travaux ne tardèrent pas à venir confirmer mes prévisions. Je reconnus,
en effet, que les deux versants rocheux ne se rencontrent qu'à un niveau
inférieur de 30 mètres à celui des basses mers... tandis que le Brivet
actuel coule aujourd'hui à Méans sur un lit rocheux dont le niveau est à
peu près celui des basses mers.» Les eaux de la rivière n'ont donc,
selon toute apparence, été reportées par dessus cette espèce de seuil
que par un long envasement. Toute espèce de doute a disparu, d'ailleurs,
quand, par le forage d'un puits artésien, on a retrouvé, dans son lit
aujourd'hui comblé, les eaux de l'ancien Brivet, le niveau de ce puits
étant supérieur à celui des hautes mers et se trouvant ainsi formé par
la pression d'eaux supérieures[233]. C'était à cette embouchure que se
trouvait le _Brivates portus_ des anciens[234].
C'est dans cet ancien lit, au fond du nouveau bassin de Porhoët, qu'on a
trouvé des débris du plus puissant intérêt, et qu'on les a trouvés,
circonstance _capitale_ en ce qui concerne la _chronologie_ soit
absolue, soit relative des antiquités, dans des _dépôts si parfaitement
réguliers_ qu'il est impossible de supposer un remaniement, un
éboulement, un déplacement quelconque des couches d'alluvion et des
antiquités elles-mêmes. Voici maintenant quelles sont, avec quelques
crânes trouvés à la fin de 1874 et présentant des caractères analogues à
ceux des crânes trouvés dans les dolmens de la France
septentrionale[235], les antiquités trouvées à quatre mètres en
contre-bas de la basse mer:
1° Deux _épées de bronze_ à deux tranchants et à léger renflement,
ressemblant beaucoup à celles des cités lacustres de la Suisse et à
celles qu'on a trouvées dans quelques rivières de la Gaule et dans
quelques tumulus; 2° un poignard, également en bronze; 3° une aiguille
en os; 4° une douille de hache en _corne de cerf_, avec son manche en
bois[236]; «5° un grand nombre d'andouillers de bois de cerf, tous
détachés de la même façon du tronc principal (et par conséquent à
dessein) et paraissant avoir servi, les uns de bouts de lance, les
autres d'instruments aratoires, socs de petites charrues ou sarcloirs:»
comme ils sont fort usés à la pointe, la destination _agricole_ est la
plus vraisemblable; 6° des poteries fort grossières, avec un très-petit
nombre d'objets en pâte plus fine, noire et vernissée en noir; 7° des
pierres de mouillage, remplaçant les ancres chez des peuples
demi-barbares, les unes cylindriques, en granit du pays, les autres
triangulaires, formées d'une roche étrangère à la localité, ayant sans
doute appartenu à des navires étrangers, en sorte que cet usage devait
être alors répandu sur la côte de l'Océan; 8° des ossements d'animaux,
appartenant tous à la _faune actuelle_ de la Gaule, sauf l'_aurochs_,
qui vivait encore dans nos forêts _sous les Romains_ et même depuis; 9°
enfin, des troncs d'arbres grossièrement équarris[237].
«De tout cela, ajoute M. Kerviler, résulte la présence incontestable,
dans ces parages, alors que le fond de la baie était à quatre mètres
au-dessous de la basse mer, de peuplades se servant d'objets absolument
semblables à ceux qu'on désigne sous le nom de contemporains de l'âge du
bronze[238].» Ajoutons qu'il s'agit bien, on nous le dit ici, du temps
des _tumulus_ gaulois et du bronze des _cités lacustres_, en d'autres
termes, de l'établissement en Gaule du peuple celte proprement dit.
C'est donc, l'extension de sa domination ou de son influence jusqu'aux
bords de l'Atlantique qui est constatée ici; mais l'usage des douilles
non métalliques pour les bâches, des instruments aratoires en corne de
cerf, et celui des ancres de pierre avait continué à prévaloir. Le métal
est connu, il est employé, mais l'usage n'en domine pas: c'est la
conclusion que nous ont déjà fournie les fouilles faites dans les
dolmens. Maintenant, peut-on savoir à quelle période de la _chronologie
historique_ appartient cet état de choses, dans notre pays?
La masse argileuse comprise entre les versants rocheux de cet ancien lit
du Brivet est formée, nous l'avons vu, de couches d'alluvions
parfaitement stratifiées. Des divisions, distantes de 10 à 20
centimètres l'une de l'autre, et formées par des files de coquilles,
paraissent au savant ingénieur correspondre aux périodes irrégulières
des grandes crues de la Loire, et des couches de sable de 1 à 10
centimètres d'épaisseur, assez éloignées l'une de l'autre, à de grandes
et rares perturbations de même nature. «C'est, ajoute-t-il, dans une de
ces couches, située à 2 m 50 de hauteur _maxima_ au-dessus de la
précédente (c'est-à-dire de celle où ont été trouvés les vestiges d'un
âge du bronze), et par conséquent à 1 m 50 au-dessous des basses mers,
que les ouvriers trouvèrent, au mois d'août dernier (1876), des
fragments de _poterie rouge_ présentant les caractères incontestables de
l'_industrie gallo-romaine_. Des _anses d'amphores_ suivirent bientôt,
puis de la _poterie brune_ à filets creux réguliers, et enfin, pour
_fixer exactement la date_ de cette couche, un petit bronze assez
fruste, mais encore _très-lisible_, de l'_empereur Tetricus_.» D'où il
résulte que, dans la seconde moitié du III e siècle _après_
Jésus-Christ, le fond de la baie était encore à plus d'un mètre en
contre-bas des basses mers[239].
Les 6 mètres de vase _régulièrement stratifiée_ qui recouvrent ces
débris ont donc mis 1,600 ans à se former, ce qui donnerait 37
centimètres et demi par siècle, si la formation avait été uniforme
jusqu'à nos jours. En fait, il paraît impossible de nier que le dépôt
ait été plus rapide, puisqu'il n'y a plus là de courant et même depuis
un temps assez long; mais l'importance de ces calculs réside uniquement
dans la mesure du temps écoulé entre le dépôt détaillé ci-dessus et le
dépôt gallo-romain, mesure qui, comme le dit l'auteur, permet de trouver
enfin un de ces chronomètres naturels dont M. de Quatrefages avouait que
l'appréciation avait toujours jusqu'ici échappé à la véritable science.
Si l'on admet le _maximum_ extrême de seize siècles pour le dépôt de 6
mètres d'alluvions et la proportionnalité du temps pour la distance
entre les deux couches, on devra reporter la plus ancienne à une date de
_six à sept_ siècles avant Tetricus, c'est-à-dire à peu près au
commencement du IVe siècle avant notre ère, au temps, pour l'Italie, de
la prise de Rome par les Gaulois, et, pour la Grèce, de la première
jeunesse de Démosthènes, époque nullement préhistorique, comme on le
voit. Mais faut-il admettre cette _proportionnalité_? Écoutons les
raisons alléguées par M. Kerviler:
«Au-dessus du niveau des basses mers, les eaux chargées de vase n'ont
plus été en permanence à la même élévation.» Mais cette objection perd
son importance «devant un examen attentif des envasements dans les
petits golfes échelonnés le long de nos rivières.»--«On connaît cette
loi d'hydraulique générale qui veut que, dans tout liquide en mouvement,
contenant des matières solides en suspension, s'il y a diminution de
vitesse, il y ait aussitôt dépôt.» C'est là, ajoute-t-il, la cause des
barres qui se forment là où le courant des rivières rencontre la marée,
et le dépôt s'opère surtout dans les anfractuosités des rivières, où la
vitesse de l'eau n'est pas comparable à celle du chenal. L'observation
constate que l'élévation de la marée n'est presque pour rien dans les
dépôts de cette dernière espèce. «Il est vrai, dit encore M. Kerviler,
que plus l'alluvion augmente de hauteur, moins longtemps elle reste
soumise à l'action des eaux vaseuses; mais aussi la compression par
tassement devient évidemment beaucoup moindre.» Des calculs que l'on
devra rechercher dans l'original, et où l'auteur fait entrer le nombre
des heures de flot et la pesée des cubes d'un même volume de vase, pris
dans la partie supérieure du dépôt et à 9 mètres au-dessous, l'amènent à
affirmer que le calcul direct par la proportionnalité des épaisseurs
conduit à un résultat voisin de la vérité absolue.
Mais il a trouvé une démonstration plus saisissante dans l'observation
d'une coupure verticale de la vasière et de ses _stratifications_, faite
par lui-même en compagnie de M. Paul du Chastellier. «Sur 2 mètres de
hauteur, dit-il, où nous les observâmes au-dessus de la couche sableuse
des débris de l'âge de bronze, elles paraissaient avoir 3 millimètres
d'épaisseur; entre la plupart on apercevait très-nettement de minces
couches noires, qui se décomposaient au toucher en _débris végétaux_
très-aplatis.» L'ordre régulier et presque invariable des couches est
sable, argile, débris végétaux, ceux-ci représentant le détritus annuel
de l'automne. L'épaisseur de chaque couche varie sensiblement; mais, _en
prenant les moyennes_ entre les chiffres extrêmes donnés par M.
Kerviler, on arrive à un peu plus de 4 millimètres pour les trois dépôts
d'une même année, ou de 40 centimètres par siècle, qui, pour 2 mètres et
demi (distance entre les deux dépôts historiques), donneraient six
siècles environ. L'auteur, qui avait le dépôt sous les yeux, et qui par
conséquent pouvait mieux juger dans quel sens il devait forcer la
moyenne, s'arrête à 35 centimètres pour l'épaisseur d'un dépôt
séculaire, «y compris l'épaisseur supplémentaire des grosses couches de
gravier,» ce qui donne sept siècles pour le total, c'est-à-dire à peu
près le résultat du premier calcul, avec quelque chose en plus, et nous
reporte seulement à une époque contemporaine de la législation
décemvirale pour les Romains, au _siècle de Périclès_ pour l'histoire de
la grande civilisation hellénique. Si les prises de moyennes laissent
toujours dans l'esprit un certain degré d'incertitude sur les
conclusions générales, l'accord de ce résultat avec le précédent doit
produire une forte impression.
Du reste, il faut le dire une bonne fois, l'usage des _instruments de
pierre_ n'est pas par lui-même une preuve de la haute antiquité d'une
station. Cet usage _existe encore_ aujourd'hui, _dans la Grèce_
elle-même, pour les instruments d'agriculture appelés _alostra_,
signalés par M. Emile Burnouf à l'Académie des Inscriptions. Le
cimetière _mérovingien_ de Caranda, dans l'Aisne, a présenté un mélange
considérable d'objets de pierre et de métal. Si leur répartition entre
les tombes est mal connue[240], ce sont là pourtant des faits qu'il faut
rappeler pour arrêter l'archéologie dite préhistorique dans la voie
téméraire où elle s'était engagée. Il n'en est pas moins vrai que l'âge
des dolmens, identique en Gaule à celui de la pierre polie
habituellement employée, a précédé, chez nos aïeux, l'emploi ordinaire
ou même fréquent des métaux quels qu'ils soient. Mais l'existence, mais
la nature même des monuments mégalithiques suppose une _société
régulière_, employant des forces réunies considérables pour les honneurs
religieux à rendre à ses morts, et plus particulièrement, semble-t-il,
aux morts des familles qui les gouvernaient et qui s'étaient illustrées
chez elles. La domestication des animaux, l'agriculture, l'horticulture,
le tissage de lin, une céramique assez avancée étaient d'ailleurs, au
temps de la pierre polie, des arts communément pratiqués en Gaule[241].
«On ne construit pas, dit encore M. Bertrand, on n'entretient pas des
stations sur pilotis, sans une forte institution communale... La
présence du jade, de la jadéite, de la calais, de l'ambre, dans des pays
qui ne produisent aucune de ces matières, prouve l'étendue du
commerce... La force des traditions éclate dans l'homogénéité des
monuments et dans la constance de certains détails... On a cru que l'âge
de la pierre polie représentait une des phases normales et nécessaires
du développement de l'humanité dans la voie du progrès, quelque chose
d'analogue à ce qu'est, en géologie, un étage bien tranché dans la
succession des terrains antérieurs à l'ère récente. Ce point de vue ne
peut qu'égarer. Le perfectionnement du travail de la pierre chez les
populations septentrionales et occidentales de l'Europe tient uniquement
à leur isolement. Il est synchronique et même postérieur au
développement bien supérieur de populations du Midi qui n'ont point
traversé d'étapes semblables[242].»
Ces lignes, consignées par M. Bertrand dans la Préface où il résume les
résultats de ses longues années d'investigations, devraient être
désormais l'épigraphe de tous les travaux relatifs à ce qu'on appelle
l'âge ou les âges de la pierre.
À quelle race appartenaient les hommes des dolmens? N'avaient-ils pas
été précédés sur notre sol par une race différente? Ce sont là deux
questions soulevées par l'étude du livre de M. Bertrand et que lui-même
n'a pas négligées, mais qui n'appartiennent pas complètement peut-être à
l'objet de la présente étude. Cependant elles y tiennent de trop près et
sont trop intéressantes en elles-mêmes pour ne pas attirer notre examen.