Revenons maintenant à la question plus générale de l'introduction du
bronze dans l'Europe moyenne, c'est-à-dire dans celle qui n'appartient
ni au bassin de la Méditerranée proprement dite, ni aux régions
Scandinaves, ni au versant de l'Océan glacial.
Disons-le d'abord: les anciens n'ont peut-être pas complètement ignoré
l'action exercée par la civilisation orientale sur les régions
illyriennes. Ils nous ont transmis à cet égard des renseignements rares
sans doute, mais intéressants, sinon à l'abri de toute critique, qui
sont rappelés par M. de Sacken[176]. Hérodien (VIII, 3, 19), dit-il,
nomme _Bel_ le dieu ou un dieu des Illyriens; et Tertullien (_Apol._,
24) dit que les Noriques adoraient Belen. Un autel de Bellenus, ou
Bellinus, a été trouvé près de Klagenfurth avec une inscription
constatant sa dédicace: or, Bel est un dieu asiatique. M. de Sacken
rapporte d'ailleurs avec toute apparence au culte ancien du soleil
l'usage d'allumer, au solstice d'été, les feux dits de la Saint-Jean,
retrouvant à la fois cet usage dans l'Irlande, la France[177], la
Haute-Autriche, la Carniole, l'Istrie, toute l'Allemagne du Sud, et,
enfin, la Petite-Russie (entre le Pripet et le Donetz). Il nie, contre
M. Nillson, que le séjour de quelques marchands phéniciens ait pu
imprimer des traces vastes et profondes dans les croyances et les
habitudes religieuses de grandes populations; il ajoute qu'il s'en faut
de beaucoup que ces traces soient bornées aux régions maritimes, et il
attribue cette communauté de coutumes à la communauté d'origine et de
croyance des populations elles-mêmes, émigrées d'Asie dans l'Europe
moyenne[178].
Il est vrai, deux objections peuvent ici être opposées: le nom de Bel
n'appartient point à la famille aryenne, à laquelle pourtant
appartiennent les populations celtiques, germaniques, scandinaves,
lithuaniennes et slaves, et, d'autre part, le culte du soleil se
retrouve chez tous les peuples païens. À celle-ci, la réponse est
facile: ce qui nous frappe ici, ce n'est pas la propagation du culte
solaire en lui-même, c'est l'identité du rite accompli, à une même date
solaire, chez des peuples de même race, depuis la mer d'Azof jusqu'au
golfe de Galway. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un des mille et mille
faits, linguistiques ou autres, qui démontrent d'une manière absolue que
la race celtique, aussi bien que les Germains et les Slaves, avait
apporté d'Orient et qu'elle _n'a jamais perdu_ la connaissance des
éléments de la civilisation matérielle et morale: c'est la conclusion
incontestable du livre entier de M. Pictet. Quant au nom de _Belen_,
retrouvé aussi en Gaule, mais qui peut n'être qu'une épithète, le
_doré_, pour signifier le soleil[179], ce n'est point au Bel assyrien
que le rapporte M. de Belloguet, mais bien au _Bhâla_ sanscrit, un des
noms de cet astre dans le plus ancien idiome connu[180] de la race
aryenne. M. Pictet, auquel il renvoie, ajoute ici un détail curieux:
c'est que l'irlandais a, seul de toutes les langues européennes,
conservé plusieurs des noms sanscrits du soleil[181], et parmi eux
_Béal_, reproduction exacte et sans nul suffixe du _Bhâla_ oriental.
Mais, sans aller si loin, nous pouvons reconnaître la _marche continue
de la même race_, emportant les traces d'une _même civilisation_, depuis
le bassin du Dniéper jusqu'aux rivages de l'Océan[182]. Rien
d'invraisemblable en soi à ce que des usages de la vie matérielle se
soient conservés chez elle, d'étape en étape, aussi bien que des
croyances et des rites. En fait, ces demi-barbares du Centre et de
l'Ouest ont-ils constamment _pratiqué_ la métallurgie, l'ont-ils _reçue_
des Étrusques, ou bien encore l'ont-ils _retrouvée_ depuis leur arrivée
en Europe? Ce sont là des questions aussi délicates qu'intéressantes que
soulève le docte conservateur du Musée des Antiques de Vienne. Engagés,
sur ses pas dans cette voie pleine d'attrait et de mystère, nous avons
reconnu, à l'aide de preuves certaines, le double fait d'une importation
méridionale et d'une fabrication locale dans le bassin du Danube
supérieur, mais sans être amenés peut-être jusqu'au temps où la race
celtique s'y établit: seulement nous allons voir bientôt et nous avons
déjà entrevu des motifs solides de croire que l'usage du bronze a été
directement apporté dans l'Europe moyenne par des Celtes sinon par eux
seuls. Nous avons étudié aussi les plus anciens bronzes de la vallée du
Rhône. Voyons maintenant à quelles conclusions il est possible d'arriver
en ce qui concerne l'ensemble de la Gaule.
M. Bertrand a intitulé deux des fragments qui composent son livre: _Le
bronze dans les pays transalpins_[183].--_La Gaule et l'Italie ont-elles
eu leur âge de bronze[184]?_ La contradiction entre ces deux titres
n'est qu'apparente. L'auteur connaît l'introduction très-ancienne, mais
exceptionnelle, du fer parmi les bronzes italiens, et il ne met point en
doute la découverte de bronzes étrusques en Bourgogne, en Suisse, en
Alsace, en Prusse rhénane, en Belgique[185]: dans le Wurtemberg, la
Bavière, l'Istrie, la Croatie, la Styrie, la Moravie et la Hongrie, M.
Bertrand n'ose affirmer qu'une certaine _analogie_ avec le style
étrusque; il étend d'ailleurs cette observation à des _pays éloignés_ du
parcours de l'émigration celtique: la Lithuanie, le Mecklembourg, la
Scandinavie[186]. Il reconnaît, d'autre part, qu'il existe, dans les
collections archéologiques, des bronzes gaulois de travail barbare, et
il combat la pensée du docteur Lindenschmidt et de son école qui
attribue au commerce étrusque, phénicien ou grec, l'importation de
_tous_ les objets de cette nature[187]. M. Bertrand ne pense pas que
l'influence grecque ait jamais dépassé, chez les Gaulois, le bassin du
Rhône, et il appuie son opinion sur le plus sûr des arguments, le style
des objets nombreux qu'on a rencontrés dans les fouilles. À plus forte
raison, ajoute-t-il, les Phéniciens et les Étrusques, moins
avantageusement placés que les Ioniens de Marseille pour exercer cette
influence, n'ont-ils pas dû avoir une grande action sur le développement
artistique et industriel de la Gaule centrale ou septentrionale[188]. Il
croit donc à une industrie du bronze vraiment nationale chez nous;
seulement, nous le verrons bientôt, il en restreint beaucoup
l'importance dans l'histoire générale de notre pays.
À bien plus forte raison encore rejette-t-il la pensée d'une action
antique, puissante et continue du commerce phénicien à l'égard des
peuples du haut et du moyen Danube, de la Bohême, du Mecklembourg, de la
Lithuanie et des presqu'îles Scandinaves, mais il est bien loin de nier
toute influence orientale. Sa pensée à cet égard m'avait déjà
singulièrement frappé quand je l'avais entendu lire cette note à
l'Académie des Inscriptions (3 octobre 1873). Elle n'est rien moins, à
mon avis, qu'une des idées les plus fécondes de la science moderne;
c'est la réponse à la grande question posée par M. de Sacken et que je
rappelais tout-à-l'heure.
«Il s'agit, dit M. Bertrand, dans la préface de ce morceau[189], de
savoir si, _en dehors du monde classique_, il a existé, oui ou non, _dès
l'antiquité la plus reculée_, une _civilisation_, autre sans doute, mais
à bien des égards très-développée, qui a fait sentir son influence sur
une _étendue de pays presque égale au monde connu des anciens_. Or,
l'existence de ce monde nouveau, _civilisé à sa manière, ne paraît plus
contestable_. La civilisation qu'il représente, bien que plongeant,
comme la civilisation classique; ses _principales racines_ en Orient,
n'a que de très-lointains rapports avec l'art hellénique ou étrusque, et
tout au plus dans la mesure de parenté, qui unit entre eux les divers
idiomes indo-germaniques.» Et dans la préface de son livre[190],
l'auteur, indiquant à l'avance l'_unité_ de cette civilisation étrangère
aux données classiques, écrivait ces mots: «Les palafittes des lacs de
Genève, de Neuchâtel, de Bienne et du Bourget semblent, à considérer la
similitude seule des objets, une colonie scandinave. Les armes ont la
même dimension, la même forme, les mêmes poignées étroites et souvent à
antennes. Les bijoux ont les mêmes motifs de décoration, les couteaux la
même forme. La Suisse est même, sous ce rapport, beaucoup plus près du
Danemark que la Hongrie. L'or y est seulement moins, abondant; on
s'aperçoit que ces populations ne sont plus à portée de l'Oural.»
En présence de cette immense et magnifique question, le devoir du
critique est tout tracé. Il résulte manifestement de l'importance et de
la nouveauté des aperçus une nécessité pour la science de les répandre
le plus promptement et le plus largement possible, avec les moyens d'en
mesurer la valeur; il nous faut, par conséquent, analyser
scrupuleusement ce court travail, en citer fréquemment le texte, puis
rechercher tout ce qui permettra d'en critiquer ou d'en confirmer les
aperçus.
«Un des grands arguments des partisans de la thèse _phoenico_ ou
_gréco-tyrrhénienne_, dit l'auteur, est la perfection de quelques-uns
des bronzes recueillis dans les stations ou sous les monuments les plus
incontestablement anciens des contrées dont il s'agit. Ce n'est donc
pas, dit-on, chez ces peuples que cette industrie est née... Or..., d'où
ces objets viendraient-ils, sinon du foyer de toute civilisation, du
bassin de la Méditerranée, de Sidon, de Tyr, de Chypre, d'Adria, de
Populonia ou de Marseille... Mais... soutenir que le problème n'a que
deux solutions possibles, la solution du bronze indigène et la solution
phoenico-étrusque, est une erreur évidente. En dehors de la Phénicie, de
la Grèce et de l'Étrurie, existaient, dans l'antiquité, plusieurs grands
centres de civilisation qu'il est plus que permis d'interroger, qu'il
faut interroger avant tout... Je veux parler des vastes contrées dont le
Caucase est comme la tête[191].» L'auteur rappelle, alors que les Grecs
attribuaient aux peuples de l'Asie-Mineure la première exploitation du
fer et du bronze; que «Strabon indique comme un des centres
métallurgiques les plus anciens le pays des Chalybes, dont Homère
vantait déjà les mines d'argent;» qu'Ézéchiel signale le commerce des
vases d'airain envoyés à Tyr par Tubal et Mosoch, c'est-à-dire par des
peuples voisins du Caucase[192], et il ajoute: «Jetez maintenant un
regard sur une carte du monde connu des anciens. Demandez-vous quelle
est la route la plus courte, la plus naturelle, du pays des Chalybes ou
des montagnes de la Phrygie, soit aux bords de la Baltique, soit au pied
des Alpes; vous reconnaîtrez sans peine que c'est la vallée du Danube
d'un côté, les vallées du Dniéper et de la Vistule de l'autre. M. A.
Maury a signalé depuis longtemps, dans un cours malheureusement non
publié, ces deux grandes voies de commerce entre l'Asie et l'Europe,
suivies par toutes les migrations de peuples depuis les temps les plus
reculés. De nouvelles découvertes confirment chaque jour l'exactitude de
ces idées[193].»
La date du _Xe siècle au moins_ avant notre ère, que l'auteur indique
sommairement comme étant celle de la première introduction dans diverses
régions de l'Europe occidentale des armes, bijoux et ustensiles de
bronze[194], n'est pas contradictoire avec le résultat auquel nous ont
conduit les fouilles de Hallstatt; l'idée générale de M. Bertrand est
d'ailleurs en parfait accord avec celle de M. de Sacken, qui reconnaît
l'origine asiatique de l'industrie du bronze et même des motifs
d'ornementation adoptés par les peuples de l'Europe moyenne; seulement,
l'auteur allemand incline à croire que leurs relations avec les peuples
de la Méditerranée ne furent jamais complètement interrompues[195]. Mais
M. Bertrand, mettant à part les objets d'importation méridionale et
probablement moins ancienne, s'attache à suivre la trace de
l'ornementation spéciale aux régions indiquées par lui, et il ajoute:
«Ces divers objets ont un cachet évident d'origine commune, à côté de
différences également sensibles, comme seraient les variétés d'une même
plante acclimatée dans des contrées diverses;--l'ornementation de ces
objets, qui n'admet que des lignes géométriques, à l'exclusion de toute
représentation d'être animé ou même de plante, indique qu'ils venaient
tous d'un même centre, ou que les pays où on les trouve pratiquaient des
religions analogues... Cette situation est tout à fait analogue à celle
qu'offre l'ensemble des langues indo-européennes, qui se montrent de
même à nous, en Europe, avec tant de variétés ressortant sur un fond
général uniforme[196].»
L'auteur fait ensuite ressortir aux yeux mêmes du lecteur, par des
rapprochements de dessins, la ressemblance d'ornementation entre des
colliers trouvés en Lithuanie et en Suisse, entre des épées de Suisse et
de Suède, comme de France et d'Irlande, entre des poignards de France et
du Mecklembourg[197]. Or, ajoute-t-il, «de même que les dialectes les
plus anciens sont ceux qui ont entre eux le plus d'éléments communs, on
entrevoit que ce sont les bronzes des époques les plus reculées qui nous
montrent les plus frappantes ressemblances et aux distances les plus
grandes, comme étant plus rapprochés de la source commune;» tandis que
l'art étrusque, soit hellénisé, soit romanisé, ne ressemble en rien aux
antiquités irlandaises, scandinaves ou lithuaniennes; et là même où l'on
peut reconnaître une analogie avec l'art étrusque, dans le bassin du
Danube et le voisinage de l'Adriatique, elle est d'autant moins sensible
que l'époque est moins ancienne[198]. Il invoque même, à l'appui de ce
sentiment sur l'existence de l'art transalpin et son origine orientale,
l'opinion de M. Conestabile, l'archéologue éminent de l'Étrurie[199].
En même temps que M. Bertrand lisait cette note à l'Institut, M.
François Lenormant achevait la rédaction ou commençait l'impression de
ses _Premières civilisations, études d'histoire et d'archéologie_,
ouvrage dans lequel il fait ressortir[200] une pensée du baron
d'Eckstein, dont le rapprochement avec les lignes précédentes est digne
d'un vif intérêt. Tous les peuples aryens, disait le savant danois,
depuis les Hindous jusqu'aux Celtes, en passant par les Germains, ont
attribué l'invention de la métallurgie à des êtres surnaturels,
différents de leurs divinités nationales et quelquefois même considérés
comme malfaisants, tandis que ces deux derniers caractères ne se
retrouvent plus, quant aux génies inventeurs de cet art, dans les
traditions des peuples appelés Touraniens. Il y a là une indication
aussi vague que l'on voudra, mais probable, d'un emprunt de cette
industrie fait ou renouvelé par les Aryens à une race étrangère. Mais,
en ce qui concerne spécialement le bronze, la géographie est bien
autrement décisive. La fabrication de cet alliage exigeait, nous l'avons
vu, des relations directes ou indirectes, mais permanentes, avec une
contrée renfermant des mines d'étain, puisque l'emploi du zinc pour cet
usage n'existait pas durant ces temps reculés, ainsi que le démontre
l'analyse des bronzes antiques[201]. Mais, comme les gisements d'étain
sont fort rares en Europe et ne s'y trouvent guère que dans l'extrême
Occident, comme des relations avec les îles Sorlingues ne peuvent pas
être supposées, lors de l'arrivée des migrations aryennes dans les
bassins du Dniéper et du Danube, il faut admettre que Celtes,
Lithuaniens et Scandinaves avaient conservé des relations commerciales
avec une région asiatique, au temps de leurs plus anciens bronzes, et
qu'ils étaient encore, comme le témoigne d'ailleurs l'identité
d'ornementation, sous l'influence d'une commune impulsion dans
l'exercice de cette métallurgie; il fallait donc que cet exercice eût
subsisté sans interruption depuis leur séparation. C'était donc la
civilisation de l'âge du bronze qu'ils _apportaient_ avec eux.
Seulement, il est très-douteux que la fabrication même de cet alliage
fût alors l'oeuvre des peuples européens; ils le tiraient plutôt d'Asie
tout fait, soit ouvré, soit en lingots; les _noms_ germaniques,
celtiques, lithuaniens et polonais de l'_étain_ n'ont rien de commun
avec ses dénominations asiatiques[202], tandis qu'un nom sanscrit de
l'_airain_ se retrouve en irlandais, et qu'une même racine verbale
(_bhrâs_, luire) a pour dérivés des noms de l'airain, en Scandinave, en
anglo-saxon, en anglais, en irlandais, en cymrique et même en français,
M. Pictet pensant, avec toute vraisemblance, que _bronze_ vient du
cymrique _près_[203].
Quel était ce centre asiatique de la fabrication du bronze, pour les
anciens peuples de l'Europe moyenne et septentrionale? M. de
Rougemont[204] signale l'existence d'un gisement d'étain dans le
district de Bamian, au milieu de l'Hindou-Kosch, l'ancien Paropamisus;
et il rappelle que Strabon (XVI, 2) constate l'existence de ce métal
dans la même contrée. Là fut sans doute exploité l'étain servant à
fabriquer le bronze dans la patrie commune des vieux Aryas, dans la
région voisine du plateau de Pamir. Il serait bien téméraire de dire
qu'il fût exporté de si loin vers le Dniéper et le Danube; mais il n'y a
rien que de vraisemblable à penser, comme M. Bertrand, que le centre de
cette exportation était au pied du Caucase, quand M. de Rougemont nous
assure[205] que la Géorgie contient des mines d'_étain_, ainsi que d'or,
d'argent, de fer et de _cuivre_. Il pense même (p. 171) trouver une
trace du séjour d'émigrés aryens dans ce pays, une preuve de ce fait
qu'une de leurs tribus s'y serait arrêtée pendant la marche, quand il
dit que les descendants de Tubal parlent, dans le Lazistan, une langue
voisine du géorgien, qui est, dit-il, une langue aryenne. Il est vrai
que le Tubal et le Mosoch bibliques sont issus de Japhet, comme les
Aryens; il est vrai encore que la langue caucasique nommée _ossèthe_ est
reconnue pour aryenne. C'est donc sur un fait réel et important pour la
présente question que M. de Rougemont appelle ici l'attention du
lecteur; seulement il en exagère les termes. Le géorgien proprement dit
est une langue à part, quoique son vocabulaire contienne beaucoup de
mots d'origine aryenne, et tel était déjà le cas de la langue parlée en
Arménie, avant l'arrivée peu ancienne des Arméniens proprement dits, par
la population que M. François Lenormant nomme Alarodienne, et que
l'arrivée des nouveaux envahisseurs refoula vers la Géorgie et le
Lazistan. C'est ce qu'il expose dans la deuxième de ses _Lettres
assyriologiques_[206], et ce qui peut nous suffire ici. Nous en
conclurons, en effet, que cette région a été réellement le séjour
antique de populations aryennes, dont les soeurs, connues sous les noms
de tribus moschienne et tibarénienne, y ont, comme nous l'avons vu, fixé
leur demeure et se sont appliquées à l'exploitation des métaux,
peut-être d'après les leçons données par les premiers habitants du pays,
tandis que la chasse, la guerre, l'amour des aventures entraînaient vers
l'Occident Slaves et Lithuaniens, Germains et Celtes; mais ils
conservaient avec ceux-là, grâce à la communauté originaire du langage,
et à une parenté non encore oubliée, les relations commerciales dont les
émigrants ne pouvaient méconnaître la nécessité, puisqu'ils étaient
accoutumés à l'usage du bronze, et qu'il leur était alors _impossible_
de le fabriquer dans leurs nouvelles patries, où l'étain n'existait
pas[207]. Graduellement échelonnés le long des grands fleuves de
l'Europe occidentale, qui leur offraient une route facile, non-seulement
de migration, mais de commerce, les nouveaux habitants du continent
européen entretenaient avec la côte Sud de la mer Noire des relations
permanentes, directes pour les habitants des bouches du Danube et du
Dniéper, indirectes pour les autres, mais par l'intermédiaire de peuples
d'une même race et d'idiomes voisins. Ce commerce des métaux était
incomparablement plus utile que celui de l'ambre, dont pourtant
l'existence aux temps préhistoriques de l'Europe centrale a laissé des
traces incontestées; et qui sait si des relations incessantes de cette
nature n'ont pas contribué grandement à maintenir, dans le cours des
siècles, la parenté si prochaine des idiomes slaves avec le lithuanien,
pour le bassin du Dniéper, et, pour les bassins du Danube, de l'Oder et
de la Baltique, la parenté non moins étroite des idiomes germaniques et
Scandinaves.