(APPENDICE)
À QUELLE RACE APPARTENAIENT LES HOMMES DES DOLMENS?--QUE SAIT-ON DES
PREMIERS HABITANTS DE LA GAULE?
La question ethnographique concernant les hommes des dolmens, cette
question que nos pères avaient à peine posée, tant alors elle paraissait
simple, a été vivement agitée dans ces dernières années, où des
documents nouveaux ont été produits en nombre considérable. On a même
soulevé hardiment la question de l'antiquité réelle des dolmens, au-delà
ou en deçà de la limite des temps classiques, dans notre Occident
lui-même. Résumons d'abord les opinions récemment produites, et nous
chercherons ensuite ce que chacune peut contenir de vérité. Avant tout,
voyons ce qu'a dit M. Bertrand, dans le volume qui a été l'occasion de
ce Mémoire.
§1.--_Opinions diverses sur l'ethnographie et l'époque des constructeurs
de dolmens_.
M. Bertrand a fait remarquer, non-seulement que les dolmens se trouvent
presque tous en dehors du territoire gaulois proprement dit[243], mais
encore qu'ils se trouvent en dehors des contrées désignées comme
celtiques par les anciens (avant César), et spécialement en dehors des
routes commerciales, indiquées par Strabon comme traversant la France
actuelle[244]. Il fait aussi observer que, contrairement à ce qui s'est
passé dans les contrées Scandinaves, l'inhumation était le mode habituel
de sépulture dans notre pays, aussi bien sous les tumulus que sous les
dolmens[245]. D'autre part, nos dolmens sont quelquefois recouverts par
des tumulus[246], ce qui peut indiquer la pénétration réciproque des
deux civilisations; et la transition d'une période historique à une
autre est là d'autant mieux marquée que le fer, le bronze et la pierre
se trouvent tous les trois sous les tumulus, quoique dans des
proportions fort inégales, signalant d'une part la prédominance des
Celtes, _plus nouveaux venus_, sur les anciens habitants, de l'autre des
relations encore très-limitées avec les _derniers arrivés_, les Gaulois
armés de fer. M. Bertrand est d'ailleurs disposé à croire que, là où les
tumulus sont isolés dans les régions à dolmens, la civilisation celtique
a plutôt été apportée par le contact que par l'invasion[247]. Il
s'agirait ainsi du simple ascendant d'une civilisation supérieure,
exercé par les Celtes du Sud-Est sur les populations de la Transalpine
occidentale.
«Les dolmens, ajoute M. Bertrand[248], se trouvent dans les îles, sur
les côtes septentrionales et occidentales de la Gaule, à partir de
l'embouchure de l'Orne jusqu'à l'embouchure de la Gironde. Ils se
groupent surtout sur les points et caps s'avançant dans la mer. Dans
l'intérieur, on les rencontre en majorité à proximité des cours d'eau
navigables; et l'on remarque qu'ils sont plus nombreux généralement à
mesure que l'on s'approche de nos principales rivières et de leurs
affluents. Les populations qui ont élevé les dolmens doivent donc,
ajoute-t-il, avoir remonté les fleuves sur des radeaux ou des barques,
ou suivi leurs rives. Cette loi est générale, ou du moins les exceptions
sont si rares qu'elles peuvent être négligées.» L'auteur énumère, un peu
plus loin[249], les contrées septentrionales, étrangères à la Gaule, où
l'on trouve des dolmens _nombreux_, appartenant en conséquence à une
civilisation _indigène_. Cette énumération nous présente deux groupes
assez bien liés: Hollande, Hanovre, Oldenbourg, Holstein, Sleswig,
Jutland, Mecklembourg, province de Magdebourg, Prusse occidentale, Suède
méridionale, île de Séeland; puis: îles de l'Ecosse occidentale, île
d'Anglesey, pays de Galles, partie Sud de l'Angleterre et côte, surtout
orientale, de l'Irlande. L'auteur indique rapidement les dolmens trouvés
en Asie[250] et consacre un paragraphe spécial à ceux de la province de
Constantine[251]; mais il regarde tous ceux-là comme en dehors de ses
conclusions, en ce qui concerne la race qui a élevé les nôtres. Sa
conclusion, du moins celle qu'il adoptait en 1861, lorsqu'il rédigeait
son Mémoire sur les _Monuments dits Celtiques_, était que les dolmens de
l'Occident sont l'oeuvre de populations de race incertaine, nommée par
lui hyperboréenne[252], populations arrivées de la Baltique dans les
Îles Britanniques; de là elles «étaient venues s'abattre sur l'Armorique
et avaient pénétré dans l'intérieur du pays, en remontant le cours des
rivières qui s'y jettent[253].» Mais il ajoutait en note, au 1er février
1876: «Nous croyons aujourd'hui que la civilisation de la pierre polie a
bien suivi cette route; mais nous serions moins affirmatifs sur la
migration des populations. Nous ne croyons plus à une race des dolmens.»
Et quelques mois plus tard (7 novembre 1876) il écrivait à l'auteur du
présent Mémoire, qui lui avouait se sentir enclin à reconnaître, dans
les auteurs des dolmens, des tribus appartenant à la race celtique: «Tu
as raison pour les Hyperboréens. Le Huérou disait déjà qu'il prouverait
quelque jour que les Celtes et les Hyperboréens se confondaient sous
bien des rapports. Tu vois aussi que, sur ma carte, ils sont tous
représentés par une même teinte jaune. Mon article _Celtes_[254] ne
porte que sur les premières tribus celtiques connues des Grecs de
Marseille. Tu peux donc développer ton idée: tu ne feras que tirer les
conséquences légitimes contenues dans les faits. Je suis bien aise de te
voir à ce point de vue.»
J'ai dû citer cette communication d'Alexandre Bertrand pour _prendre
date en son nom_, et constater ainsi qu'il avait d'avance donné en
quelque sorte satisfaction à notre confrère, M. l'abbé Hamard, lequel,
dans la _Préface_ de sa traduction de J. Fergusson[255], s'attache à
revendiquer nos dolmens pour la race celtique. Voyons rapidement comment
M. Hamard appuie sa pensée.
Il accorde sans peine au savant directeur du Musée de Saint-Germain que
les dolmens n'appartiennent nullement aux tribus gauloises proprement
dites, et que l'on doit expliquer ainsi leur absence presque totale des
départements orientaux de la France. Mais il fait observer avec raison
que l'on en trouve partout dans le reste de la Celtique de César, et
spécialement un grand nombre dans le coeur de cette Celtique, dans le
centre religieux de la Gaule druidique, c'est-à-dire dans le pays des
Carnutes, et cela malgré les progrès considérables de l'agriculture, qui
a dû en détruire beaucoup. L'auteur ajoute que, les Celtes de la
Transalpine centrale et occidentale n'ayant été connus des Romains que
fort tard, on ne peut pas juger d'après les historiens de Rome de ce
qu'était la civilisation celtique durant les premiers siècles de son
établissement dans nos contrées. Il ajoute même, _à l'encontre_ de la
construction des dolmens par une race qui serait _venue du Nord
s'établir chez nous en remontant les fleuves_: 1° que toutes les
populations, toutes les races ont une inclination bien naturelle à se
grouper le long des cours d'eau; 2° que la région montagneuse de la
Celtique contient beaucoup de ces monuments.
Puis, quittant le terrain des objections et arrivant aux preuves
directes, M. Hamard énonce ce fait, que les dolmens se trouvent (en
Europe) surtout là où les langues celtiques se sont conservées jusqu'à
nos jours; que la tradition les rapporte aux Celtes; que les figures
gravées sur la céramique des dolmens sont analogues à celles des plus
anciennes _monnaies_ trouvées dans le même pays et spécialement _dans
les dolmens d'Arzon_. Il dit encore, sur le témoignage de M. H. Martin,
que des _inscriptions_ en caractères _ogham_ ont été trouvées en Irlande
dans l'intérieur de certains dolmens, et que, pour l'une d'elles, les
lignes de caractères se trouvant engagées entre les pierres du monument,
il est impossible de la supposer postérieure au monument lui-même.
Enfin, ajoute M. Hamard, si les dolmens ne sont pas celtiques, que
sont-ils? Avant les Celtes, les Ibères, que l'on croit de race finnoise,
ont occupé une partie de nos contrées; or, ni les Ibères, ni les
Finnois, n'ont élevé de dolmens dans les contrées qu'ils continuent
d'occuper.
M. Fergusson, l'auteur anglais que M. l'abbé Hamard a traduit, va plus
loin et cherche à établir les dates, approximatives sans doute, mais non
pas seulement relatives, de la construction des dolmens, tant
armoricains que britanniques: il les croit postérieurs à l'établissement
de l'Empire romain. Comment est-il parvenu à une conclusion si
radicalement opposée à tous les sentiments qui avaient été conçus
jusqu'ici?
Une observation importante, plus frappante selon moi que tout son
système, l'a conduit à penser, indépendamment de tout calcul de siècles,
que l'érection de ces dolmens n'occupe pas une place reculée dans
l'ordre des migrations successives des populations européennes. Il dit,
en effet, qu'un seul groupe de 'monuments mégalithiques existe, en
Angleterre (dans le Kent), à l'Est d'une ligne qui serait tracée de
l'embouchure de l'Humber à la baie de Southampton, c'est-à-dire dans les
pays jadis peuplés par les Belges[256], et que pas un seul monument de
cette nature n'existe dans le pays des anciens Belges continentaux[257].
Comme les dolmens sont très-nombreux à l'Est et au Sud-Ouest de cette
dernière région, l'auteur conclut que les constructeurs de dolmens
furent _coupés en deux_ par l'invasion des Belges avant l'époque où ils
se livrèrent à ce genre de constructions, puisque, dit-il, s'il en était
autrement, il serait demeuré, dans le territoire occupé par les nouveaux
arrivants[258], des monuments de cette espèce, antérieurs à l'occupation
belge. C'est dans le même ordre d'idées que s'est placé le traducteur
quand il a dit[259]: «Selon toute apparence, les Celtes ne
construisaient pas encore de dolmens lorsque les Gaulois les expulsèrent
de l'Est de la Gaule; autrement on eût trouvé, dans ces régions, des
restes de ces monuments.» Réduites à ces termes, les observations des
deux archéologues doivent être prises en sérieuse considération.
Mais l'auteur anglais ne s'en tient pas là. Il croit que le contact et
l'exemple des Romains ont seuls donné aux habitants de l'Armorique
l'idée d'élever des monuments de pierre, au lieu d'employer seulement la
terre ou le bois, les Armoricains n'ayant eu d'ailleurs aucun penchant à
imiter le style architectural des conquérants, avec lesquels leur
contact ne fut jamais bien intime, pas plus que les Indiens
d'aujourd'hui n'ont l'idée d'imiter l'architecture anglaise[260]. Le
silence complet de César et de Pline sur les monuments mégalithiques lui
persuade qu'il n'en existait pas de leur temps, dans nos contrées[261];
et, selon lui encore, la présence d'une croix sur le demi-dolmen de
Kerland, en Bretagne, est une preuve que le monument lui-même fut élevé
après la prédication du christianisme[262]. Ce qui est plus frappant,
c'est la trouvaille de _tuiles gallo-romaines_ et de produits de la
crémation, _avec des têtes de flèches en pierre, sans nulle trace de
métal_, dans un dolmen sous tumulus, à Crubelz[263]; c'est encore la
trouvaille, faite dans un tumulus peu éloigné de ce dolmen, de deux
statuettes de Latone, en terre cuite, et de _monnaies_ de Constantin II
(347-40), à 30 centimètres _au-dessous_ du dépôt ordinaire d'objets en
pierre[264]. «_Beaucoup_ d'autres _monnaies romaines_, ajoute
l'auteur[265], ont été découvertes dans les monuments français; mais on
ne tient aucun compte de leur témoignage. Dans celui de _Manné er
Hroëk_,... à 800 mètres environ de Locmariaker, l'on a trouvé, près de
la surface, onze médailles romaines, depuis Tibère jusqu'à Trajan, et
cela sans aucune trace de sépulture secondaire.» Cet usage se rapportait
sans doute à des rites superstitieux, et l'auteur fait observer à ce
sujet qu'on ne trouve, parmi les monnaies ainsi enfouies, aucun type
appartenant ni aux peuplades gauloises ou bretonnes, ni à l'époque
purement chrétienne, «ce qui eût dû arriver, semble-t-il, si leur
présence (celle des monnaies) était vraiment accidentelle[266].» La date
de ces monnaies, appartenant toutes au temps de l'Empire romain, est
certainement un indice précieux. Enfin, il existe à
Saint-Germain-sur-Vienne, près de Confolens (Charente), un dolmen de
grande dimension, reposant sur des colonnes de style roman, composées
chacune de trois parties séparées et appartenant manifestement, d'après
leur ornementation, au XIe et au XIIe siècle. Alors encore les habitants
de cette contrée avaient donc eu l'idée ou d'élever ou tout au moins de
décorer un dolmen[267].
Il est vrai et même manifeste que c'est là une exception. Mais l'auteur
croit pouvoir généraliser sa pensée et attribuer les dolmens à l'ère
chrétienne, en comparant ceux de notre Bretagne avec ceux des Îles
Britanniques et surtout de l'Irlande. Il y a, selon lui, une
ressemblance frappante entre les sépultures du Manné-Lud et de
Gavr'innis (Morbihan) et celles de certains monuments irlandais[268]. Et
comme «il est certain, ajoute-t-il, que les monuments de la Boyne ont
été érigés dans les quatre premiers siècles de l'ère actuelle, il
s'ensuit que ceux de Locmariaker ne peuvent pas appartenir à une époque
notablement différente[269].»
Il semble qu'on doive conclure de ces observations que M. Fergusson
attribue les dolmens aux Celtes. Il n'en est rien cependant, parce qu'il
croit reconnaître la trace d'une racé différente dans la coïncidence
fréquente entre la présence des dolmens et la finale _ac_ des noms
topographiques, tant dans la France occidentale que dans l'Ouest de
l'Angleterre[270], Il dit que, dans ce dernier pays, les dolmens,
presque tous réunis dans le Cornouailles, le pays de Galles et les îles
d'Anglesey et de Man, appartiennent à la race des anciens Silures, qu'il
considère comme ibérienne[271]; en Irlande aussi, il croit à l'existence
d'une ancienne, migration espagnole[272]; et, quant à la France, il
pense qu'entre la basse Loire et les Cévennes cette race, étrangère aux
Celtes, a conservé, pendant tout le moyen-âge, un goût artistique d'un
caractère spécial, d'après le style de ses églises[273].
§2.--_Examen de ces opinions_.
Il est clair que la question serait grandement simplifiée dans son
ensemble, s'il fallait accepter les conclusions chronologiques qui
viennent d'être exposées; mais il s'en faut bien qu'elles soient
démontrées. Si, en effet, on étudie les divers passages où l'auteur
cherche à découvrir la date approximative des monuments irlandais[274],
on reconnaîtra le vague singulier de ses raisonnements, l'incertitude
extrême de ses hypothèses, plus ou moins directement établies sur ce que
le traducteur appelle l'«inextricable fouillis» des annales de
l'Irlande[275]. Reste, il est vrai, le fait, mentionné plus haut, d'une
inscription en caractères ogham engagée dans un monument mégalithique de
ce pays. M. Fergusson dit, en effet[276], que cette écriture
alphabétique, bien rudimentaire, ne peut guère être regardée comme ayant
existé beaucoup avant l'ère chrétienne, au IIIe siècle de laquelle
l'écriture alphabétique proprement dite a pénétré dans ce pays, bien
que, jusqu'au VIe au moins, elle y ait été fort peu usitée[277]. Tout
cela est encore assez vague; puis M. Fergusson, qui s'intéresse beaucoup
aux monuments irlandais et parle avec détail de ceux du Nord-Ouest, ne
dit pas un mot du fait rapporté par M. H. Martin; et M. Brash, auteur
d'une dissertation spéciale sur les inscriptions en ogham au Congrès de
Norwich, n'en avait pas parlé davantage. Il semble donc qu'il convienne
d'apporter ici une certaine réserve, en considérant que la nature même
de ces caractères peut quelquefois faire illusion à l'aspect de
capricieuses entailles ou d'inégalités naturelles dans les pierres en
question. Je suis aussi très-inégalement frappé des ressemblances entre
certaines sculptures rudimentaires, bretonnes et irlandaises, qui ont
été mentionnées par M. Fergusson; nulle part cette ressemblance n'est
manifeste et décisive.
Peu importe, d'ailleurs, tel ou tel fait particulier, puisqu'il est bien
constaté, nous l'avons vu tout-à-l'heure, que le dolmen de Crubelz a été
érigé au temps de l'Empire romain. Je n'en dirai pas autant du
demi-dolmen de Kerland: la présence d'une croix ne signifie
très-probablement pas autre chose que la prise de possession par le
christianisme d'un monument païen; c'est au XIXe siècle, si je ne me
trompe, qu'une croix a été placée sur le grand menhir du Champ-Dolent,
près de Dol. Le fait du dolmen de Confolens est plus significatif en
lui-même; mais, encore une fois, il est tellement exceptionnel dans
l'âge féodal, qu'on n'en peut tirer aucune conclusion générale. Le
silence de César et de Pline, outre que c'est un argument purement
négatif, appartient à des temps incomparablement moins curieux que le
nôtre de ce qui concernait les races alors appelées barbares. Celles-ci
n'intéressaient César qu'au point de vue politique; Pline avait une
vraie curiosité d'érudit, mais il n'avait pas, que je sache, voyagé
lui-même dans les pays à monuments mégalithiques; or ses compatriotes
s'en préoccupaient fort peu.
On doit donc conclure de tout ceci que, si l'usage d'ériger des dolmens
n'avait pas disparu sous la domination romaine, rien ne prouve qu'il
n'ait pas existé avant elle et même longtemps avant elle. Rien
absolument ne permet de donner une date au commencement de cet usage;
mais était-il celtique, et quel état social supposait-il? Voilà ce qu'il
s'agit maintenant d'examiner.
_Divide, defini, concede, negato, probato_,
disait la logique des écoles. Ces cinq éléments essentiels d'une
discussion serrée seront tous nécessaires dans la _démonstration_ à
faire; car il faut s'entendre sur ce qu'on doit _appeler_ des Celtes,
bien _distinguer_ à quels Celtes on veut attribuer des dolmens, afin
d'éviter tout malentendu sur la concession que l'on réclame et
l'_erreur_ qu'on veut écarter. Personne ne le conteste, en effet: les
tribus celtiques que M. Bertrand nous montre apportant l'usage du bronze
dans la Transalpine, vers le temps de la fondation de Rome, ont trouvé
ce pays peuplé; mais rien ne prouve que des _tribus de même race_ ne les
aient pas précédées dans cette région, comme elles-mêmes y précédèrent
les Gaulois, qui étaient aussi [Grec: Keltichou ganous], dit
Plutarque[278], et que les anciens finirent par confondre avec les
Celtes proprement dits.
Ce qui donne lieu de penser qu'il y eut effectivement, en Gaule,
plusieurs migrations successives de diverses tribus d'une même race,
c'est que les Celtes se sont conservés purs jusqu'à nos jours,
précisément dans les contrées où durent subsister en grand nombre les
anciens habitants du pays, les invasions ultérieures ne pouvant les
refouler plus loin:
_Sistimus hic tandem_ NOBIS _ubi defuit orbis_,
c'est-à-dire dans la presqu'île de Bretagne, dans la partie occidentale
de la Grande-Bretagne, qu'on appelle très-improprement pays de Galles,
puisqu'elle n'a jamais été peuplée de Galli, et dans l'Irlande (sauf les
colons anglo-écossais des temps modernes); ajoutons-y l'Ecosse du
Nord-Ouest et du Nord, où les Scots d'Irlande ont émigré en grand nombre
dans le commencement du moyen-âge, et dont on ne reconnaît plus les
anciens habitants, les Pictes. L'étroite communauté de langage entre les
habitants de l'Irlande et ceux des Highlands, la fraternité certaine de
langage entre eux et les indigènes des deux Bretagnes, l'invraisemblance
extrême d'une invasion _ultérieure_ de tous ces pays par une _même_
population qui aurait _partout_ établi l'usage _exclusif_ de sa langue,
ne permettent pas de dénier à tous ces peuples l'appellation de Celtes,
dans le sens non-seulement linguistique, mais ethnographique du mot.
Pour rejeter cette conclusion, il faudrait refuser le nom de Celtes aux
Irlandais et aux Bretons eux-mêmes, en d'autres termes nier leur
communauté de race avec les populations celtiques de la Cisalpine et du
bassin du Rhône; il faudrait, par conséquent, nier que les noms
géographiques de ces dernières contrées et les mots conservés de leur
ancien langage doivent s'expliquer par ce que nous appelons aujourd'hui
les langues celtiques[279], si non même exclure de la famille ainsi
appelée tous les noms qui indiquent la présence des Gaulois proprement
dits, depuis la mer Noire jusqu'à la Marne. Il n'est pas un linguiste
qui ne recule devant des conséquences telles que celles-là.
Chez nous donc, à l'Ouest de la Seine et des. Cévennes, on peut admettre
que, depuis les premiers temps de la pierre polie en Occident, le _fond_
de la population n'a pas été renouvelé. Les hommes du bronze y purent
obtenir, par la supériorité de leurs armes, de leurs connaissances ou de
leurs croyances, une prédominance incontestée; mais ils se fondirent
plus ou moins avec des hommes issus de la même race et dont la langue ne
différait pas complètement de la leur. C'est cet ordre de rapports que
nous avons cru reconnaître dans la distinction entre les tombes
aristocratiques et plébéiennes de la Gaule occidentale. C'était
probablement des rites de l'ancienne race que provenait l'usage
d'ensevelir, avec les morts, des _armes de pierre_, usage dont nous
avons cru reconnaître encore la trace _vers la fin de l'Empire romain_.
De même, l'usage de l'ensevelissement sous les dolmens subsista dans
cette région; s'il est très-exceptionnel en Écosse et dans l'Angleterre
proprement dite, où il ne se rencontre d'ailleurs que dans les comtés
occidentaux[280], c'est que les Scots émigrés, devenus chrétiens,
changèrent leur mode de sépulture, et que les plus anciens habitants de
l'Angleterre avaient été de bonne heure refoulés vers l'Ouest par les
Belges, qui n'élevaient pas de dolmens, pas plus que n'en avaient élevé
les Pictes. Que des coutumes considérées comme sacrées aient subsisté,
malgré les modifications successives apportées par des événements
politiques à la condition du pays, depuis des temps inconnus jusqu'au
commencement du Bas-Empire, il n'y a là rien de surprenant[281]. Le
changement complet des rites funéraires par suite de la prédication de
l'Évangile y a seul mis fin; ainsi s'expliquent à la fois la très-longue
durée possible de l'érection des dolmens et le caractère primitif de la
plupart des objets qu'ils recouvrent. Mais la découverte de
Saint-Nazaire ne permet pas d'étendre cette remarque jusqu'à nier la
prolongation de l'usage commun d'instruments non métalliques, jusqu'à un
temps peu éloigné de l'arrivée des Romains en deçà des monts.
Maintenant faut-il admettre que la race celtique a occupé tous les pays
à dolmens? C'est une question bien différente de la première, bien plus
compliquée et dont l'affirmative est beaucoup moins vraisemblable. Ce
n'est pas, en effet, seulement dans l'Europe occidentale et dans le Nord
de l'Europe centrale que se trouvent ces monuments. C'est _par milliers_
qu'on les rencontre en Algérie[282]; ils se retrouvent en Asie[283], et
_jusque dans l'Inde_, où l'on en construit _encore aujourd'hui_[284]. Ne
faut-il pas dès lors renoncer à soutenir que des races diverses n'ont pu
se rencontrer, sans le savoir, pour imaginer et employer une telle forme
de sépulture, bien simple après tout, bien peu difficile à imaginer,
provenant du type naturel de la chambre sépulcrale, imitation
rudimentaire de l'habitation des vivants[285], et qui fut souvent
recouverte d'un tumulus[286]? De même, les cercles de pierre se
retrouvent à la fois dans l'Afrique française et dans les Îles
Britanniques[287], bien qu'on n'en voie à peu près nulle part dans les
contrées intermédiaires. Il y a plus: on trouve à la fois en Danemark et
en Algérie des _ensembles_ de monuments mégalithiques singulièrement
semblables entre eux[288].
La question _générale_ de l'origine des dolmens paraît donc être
insoluble et à jamais insoluble, si l'on veut en faire une question
d'ethnographie spéciale. Il n'est pas même démontré que ceux de
l'Allemagne du Nord et ceux de l'Europe occidentale appartiennent à une
même race; aussi l'opinion que l'arrivée des Belges a coupé cette race
en deux avant qu'elle ait commencé à élever de tels monuments[289]
n'est-elle rien moins que démontrée. Il serait étrange qu'après avoir
été définitivement séparées les unes des autres, les populations
voisines de la Baltique et de la mer du Nord et celles des bords de
l'Océan eussent séparément conçu de semblables créations, uniquement
parce qu'elles formaient, quelques générations auparavant, une
population de même race et contiguë. Mais, d'autre part, rien ne prouve
que les Celtes arrivés les premiers dans l'extrême Occident, les
populations _proto-celtiques_, si l'on veut employer ce mot, de
préférence à celui de _préceltiques_, ne soient pas venues d'Orient par
le versant de la Baltique et de la mer du Nord, comme ceux qui nous
apportèrent le bronze vinrent par le bassin du Danube. Peut-être aussi
furent-elles réellement séparées en deux groupes au temps où l'usage des
dolmens _commençait_ à se répandre chez elles; de là les dolmens trouvés
dans les montagnes du Luxembourg, au coeur du pays belge. Dans tous les
cas, une grande réserve nous est prescrite par la saine critique.
Gardons-nous des erreurs, si nous ne pouvons, avec certitude, arriver
ici à la pleine vérité.
§3.--_Les prédécesseurs des hommes des dolmens, en Gaule_.
Dans tous les cas, la période des plus anciens dolmens ne peut remonter,
dans nos contrées, plus loin que l'usage de la pierre polie, et M. Al.
Bertrand démontre qu'il y a eu solution de continuité, tout au moins en
Gaule, entre cet âge et celui de la pierre taillée[290]. Nulle part, en
effet, le mélange ou la ressemblance des instruments de l'une et de
l'autre catégorie ne correspond au mélange ou à la ressemblance des
instruments de bronze avec ceux de pierre polie; nulle part on ne trouve
un indice de la transition supposée[291]. D'autre part, l'instinct de
l'art, le talent merveilleux avec lequel les hommes de la pierre taillée
reproduisaient, sur des os ou des bois de renne, des figures du règne
organique, la figure du renne lui-même, comme l'auteur en met sous nos
yeux des exemples saisissants, montrent chez eux l'existence d'une
civilisation réelle, quoique très-différente de celle qui existait dans
la Gaule au temps des guerres puniques[292]. Peut-être est-ce par le
fait d'une tradition doctrinale, comme l'a pensé M. Bertrand, que les
Celtes de la pierre polie n'ont laissé aucun monument des arts
représentant la vie organique[293]; d'autre part, les contemporains de
l'âge du renne[294] dans nos contrées ne paraissent avoir connu ni
l'agriculture, ni l'usage de nos animaux domestiques. Sans doute, ces
conditions d'existence, applicables seulement à des populations errantes
et peu nombreuses, puisqu'elles vivaient de chasse, ont amené, bien plus
facilement que pour des populations compactes, où leur disparition, ou
leur complète et rapide absorption par les proto-Celtes,--si même on ne
doit les considérer comme antédiluviennes.
Nous ne chercherons donc pas ici à reconnaître une transition que tout
indique n'avoir point existé. Il y a eu assurément un progrès accompli
d'une époque à l'autre, mais non pas un progrès résultant du
développement spontané d'une même race. Alors, comme aux temps
postérieurs, une population plus civilisée a apporté, par voie de
migration, un état meilleur; seulement, elle ne l'a probablement cette
fois apporté que pour elle-même, tandis que la civilisation du bronze a
été communiquée à une population antérieurement existante au lieu
d'arrivée de l'émigration. Mais, dans l'un et l'autre cas, la lumière
est venue d'un foyer toujours allumé et situé vers l'Orient; nulle part
nous ne pouvons apercevoir des hommes de l'âge de pierre passant par
leurs propres efforts à l'âge des métaux, et ce résultat négatif, mais
si important, est en effet la conclusion suprême du livre entier de M.
Bertrand.
Nous ne voyons, d'ailleurs, aucun moyen de déterminer l'époque où l'une
des civilisations de la pierre s'est substituée à l'autre; rien même ne
démontre que l'usage de la pierre polie ait exclu chez une même
population celui de la pierre habilement taillée, pour les instruments
dont l'emploi ne réclamait pas l'une plutôt que l'autre, pas plus que la
connaissance du bronze n'a subitement exclu l'usage de la pierre. Si la
pierre polie se trouve seule dans les dolmens, c'est que les dolmens
étaient la sépulture de personnages d'une certaine importance, et qu'on
y enterrait avec les morts des objets d'une destination sacrée[295].
Terminons enfin par un dernier appel à la prudence, puisque nous avons
vu combien est fausse la voie dans laquelle on s'est longtemps obstiné,
et dans laquelle plusieurs s'obstinent encore à maintenir les
investigations de la science. À l'exemple de M. Al. Bertrand, je
m'imposerai une extrême réserve sur tout ce qui touche aux relations
qu'on a voulu établir entre l'archéologie préhistorique et la géologie;
comme lui, plus que lui peut-être, je serais trop peu compétent pour
m'étendre sur une pareille matière, me bornant à rappeler que les
savants sont encore assez loin de s'entendre tous sur les évolutions
climatologiques de la période présente, sur les conditions de la
présence du rhinocéros et du renne dans nos contrées. M. Bertrand
incline même à croire, d'après des observations modernes faites dans la
grande presqu'île scandinave, que le départ de ce dernier animal
pourrait bien avoir eu pour cause la propagation de la race bovine[296];
et M. l'abbé Hamard a cité un passage de César qui constate l'existence
du renne, dans le bassin du Rhin, au temps de la conquête des
Gaules[297]. Ceci ne veut pas dire que les glaciers n'aient pas eu en
Europe, depuis même qu'elle est peuplée[298], beaucoup plus d'extension
qu'aujourd'hui, mais seulement qu'il faut se garder avec soin de
conclusions qui ne dérivent pas _rigoureusement_ des faits observés.
Qu'on me permette donc d'énoncer ici quelques principes auxquels il est
nécessaire d'être fidèle.
Le premier et le plus important peut-être, c'est d'exclure de toute
argumentation archéologique tout objet qui peut absolument sans doute
être considéré comme un caillou façonné par l'homme, mais qui peut tout
aussi bien, sinon mieux, avoir conservé sa forme naturelle ou avoir
éclaté par suite de causes purement physiques. Le second c'est que,
reconnût-on pour des pierres taillées à éclats non-seulement
quelques-uns des types, mais tous les types proposés, il faudrait encore
refuser nettement d'en tirer la conséquence qu'on a voulu induire du
rapprochement de ces types, savoir qu'ils se seraient succédé l'un à
l'autre dans un ordre invariable, et cela dans tous les pays. Il n'y a
là ni un fait acquis (bien au contraire), ni même, disons-le bien haut,
une hypothèse vraisemblable. Il faudrait soumettre l'homme à un instinct
de développement rigoureusement fatal, analogue à l'instinct permanent
des animaux, pour admettre _à priori_ que les différentes familles
humaines ont successivement et parallèlement donné à la pierre chacune
des formes signalées, sans franchir d'intervalle, ou sans admettre une
transition en sens contraire, parfois au moins aussi naturelle que
l'autre, ou enfin sans arriver de plein saut à une forme moins
grossière. Et pour entrer plus avant dans la question, fût-on, ce qui
n'est pas, dépourvu de toute donnée historique sur l'origine du genre
humain, de tout souvenir de son premier âge; fût-on réduit à raisonner
sur de simples analogies, il faudrait encore reconnaître cette vérité:
Si les populations atteintes par les témoignages de l'histoire ou
accessibles dans leurs migrations à ceux de l'archéologie ont marché
d'Orient en Occident, pourvues déjà d'une civilisation réelle, quoique
imparfaite; si la connaissance et le goût de l'imitation de la nature
par l'art sont manifestes chez celle même que nulle tradition historique
ne nous laissait entrevoir, il n'existe aucune raison de croire qu'un
état complètement différent, dépourvu des lumières de l'intelligence et
des conditions de la société, ait jamais été celui des premiers
habitants de nos contrées ou de toute autre. Si un type d'instruments
est parfaitement grossier, j'allais dire informe, il n'existe aucune
raison d'affirmer qu'il soit l'oeuvre d'êtres humains; s'il porte des
traces certaines d'une industrie intelligente, on n'a pas le droit de le
rapporter à un état bestial. Ce qu'on peut et doit admettre, c'est que
les premiers émigrés en Europe trouvèrent, dans un climat relativement
sévère et probablement beaucoup plus sévère qu'aujourd'hui, à cause des
forêts qui la couvraient, des _obstacles_ considérables à la
_conservation_ de la civilisation matérielle qu'ils apportaient avec
eux. Ils furent, en conséquence, obligés d'employer à lutter contre ces
obstacles et à conserver leur vie la presque totalité de leur
intelligence et de leur activité. Leur course aventureuse, rapide
peut-être, peut bien n'avoir pas laissé d'établissements derrière elle;
on n'a pas ici des stations échelonnées comme celles du bronze; ces
hommes avaient perdu toute communication avec la mère-patrie orientale,
toute tradition métallurgique aussi, car, nous l'avons vu, la
fabrication du bronze fut longtemps liée par une nécessité rigoureuse à
des communications directes ou indirectes, mais incessantes avec l'Asie,
qui contient les seules mines d'étain alors connues: l'exploitation de
celles de Cornouailles ne put exister qu'après la découverte de l'art si
difficile, si laborieux à conquérir, de la navigation maritime. Une fois
perdue, l'industrie du métal ne fut jamais retrouvée dans l'Europe
occidentale par cette première race, ni même par celle qui la suivit,
jusqu'à l'arrivée des Phéniciens et des Étrusques d'un côté, des Celtes
proprement dits de l'autre. Les Phéniciens furent peut-être les premiers
auteurs de l'exploitation des mines d'étain britanniques; les Celtes
introduisirent l'étain asiatique dans la vallée du Danube et peut-être
aussi dans celle de l'Oder.
Ainsi deux mots résument, en ce qui concerne l'histoire générale des
origines, les conclusions qu'on peut raisonnablement tirer des faits
établis. L'homme est un être social: c'est la maxime d'Aristote; l'homme
est un être enseigné: c'est une maxime plus moderne, mais non moins
générale dans son application. Si nos études, bien dirigées, apportent
un solide appui à ces deux grands principes d'observation philosophique,
les esprits les plus sévères ne pourront désormais les considérer comme
des amusements frivoles. Qu'il me soit permis, en terminant, de leur
adresser un appel, pour qu'ils apportent en plus grand nombre un
concours actif à nos études d'observation et à nos efforts pour en tirer
de solides conséquences.