XI.

«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par

l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié

plusieurs fois de terminer.

«--Napoléon, dis-je, vous a désigné dans _Werther_ un passage qui ne se

soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son

avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»

«--Devinez!» dit Goethe avec un mystérieux sourire.

«--J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les

pistolets à Werther, sans dire un mot à Albert, sans lui communiquer ses

pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez

pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'était suffisant en

face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami.»

«--Votre observation, dit Goethe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce

passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire.

Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la

sienne[13].»

[Note 13: «Dans ses _Souvenirs_, M. de Müller éclaircit ce point.

Napoléon aurait blâmé Goethe d'avoir montré Werther conduit au suicide,

non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, mais aussi

par les chagrins de l'ambition froissée.

«C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de

l'amour immense de Werther pour Charlotte.»

«Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le récit que Goethe a donné

lui-même de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes de

journal. Il n'a jamais consenti à les développer. Peut-être craignait-il

de voir s'élever encore à cette occasion de nouveaux soupçons sur son

patriotisme, soupçons qui l'impatientaient et le blessaient vivement.

«Les souverains étaient réunis à Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de

Weimar y fit venir Goethe. Il assista aux représentations données par la

troupe de la Comédie-Française. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur

l'instigation de Maret, invité chez l'Empereur. Il se rendit au palais à

onze heures du matin. Laissons-le parler:

«Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.--La foule s'éloigna. Je

fus présenté à Savary et à Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet

de l'Empereur. Au même instant on annonça Daru, qui fut immédiatement

introduit. J'hésitais à entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre.

L'Empereur est assis à une grande table ronde et déjeûne; à sa droite,

un peu éloigné de la table, se tient debout Talleyrand; à sa gauche,

assez près de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des

contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste

debout devant lui à la distance convenable. Il me regarde avec

attention, puis il dit:

«--Vous êtes un homme!»

«Je m'incline. Il demande:

«--Quel âge avez-vous?

«--Soixante ans.

«--Vous êtes bien conservé... Vous avez écrit des tragédies?»

«Je réponds de la façon la plus brève.--Daru prend alors la parole. Par

une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire

tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littérature

allemande; il était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et

avait édité Horace. Il parle de moi à peu près comme en parlent les

personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur

manière de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions

du français, et entre autres que j'avais traduit _Mahomet_ de Voltaire.

L'Empereur dit:

«--Ce n'est pas une bonne pièce.»

«Et il exposa avec beaucoup de détails l'inconvenance qu'il y avait à

montrer ce conquérant faisant de lui-même un portrait complétement

défavorable. Il amena ensuite la conversation sur _Werther_, qu'il

disait avoir étudié à fond. Après différentes remarques d'une entière

justesse, il me désigna un certain passage et me dit:

«--Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme à la nature.»

«Et il soutint son opinion par de longs développements d'une parfaite

justesse.--Je l'écoutai, gardant une expression de physionomie sereine,

et lui répondis avec un sourire gai:

«--Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la

trouve tout à fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque

de vérité. Mais, ajoutai-je, on doit peut-être pardonner au poëte

d'employer un artifice difficile à apercevoir, quand par là il arrive à

des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple

et naturelle.»

«L'Empereur parut satisfait de cette réponse; il revint au drame, et fit

des observations très-remarquables, en homme qui a considéré la scène

tragique avec la plus grande attention et à la façon d'un juge

d'instruction. Il avait vivement senti combien le théâtre français

s'éloigne de la nature et de la vérité. Il parla aussi avec

désapprobation des pièces dans lesquelles la fatalité joue un grand

rôle. Il dit qu'elles appartenaient à une époque sans lumières.

«--De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalité? La

politique, voilà la fatalité!»

«Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire

des contributions. Je fis quelques pas en arrière, et me tins près du

cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais passé bien des

heures, tantôt de plaisir, tantôt d'ennui... L'Empereur se leva, vint

vers moi, et, par une sorte de manoeuvre, me sépara des autres personnes

au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et me parlant

à demi-voix, il me demanda si j'étais marié, si j'avais des enfants, et

me fit toutes les questions habituelles sur ma situation personnelle. Il

m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille ducale, avec la

duchesse Amélie, avec le duc, la duchesse, etc.--Je lui fis les réponses

les plus simples. Il parut content de ces réponses, qu'il traduisait

dans son langage, en leur donnant plus de précision que je n'avais pu

leur en donner.--Comme remarque générale, je dirai que dans toute cette

conversation j'eus à admirer la variété de ses paroles d'approbation:

rarement, en écoutant, il restait immobile; il faisait un mouvement de

tête significatif, ou disait: _oui_, ou: _c'est bien_, et d'autres

phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de remarquer que,

lorsqu'il avait exprimé une opinion, il ajoutait presque toujours:

_Qu'en dit monsieur Goethe?_...

«Je demandai bientôt par signe au chambellan si je pouvais me retirer.

Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.»

«Telle est cette entrevue célèbre. D'après M. de Müller, Napoléon, en

parlant de la tragédie, aurait encore ajouté:

«--La tragédie doit être l'école des rois et des peuples; c'est là le

but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple,

vous devriez écrire la _Mort de César_, et d'une façon digne du sujet,

avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'oeuvre la

plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César

lui aurait donné, comme tout aurait reçu une tout autre forme, si on lui

avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris,

j'exige absolument cela de vous. Là, le spectacle du monde est plus

grand; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésies!»

«Lorsque Goethe se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier

et à Daru, avec un accent réfléchi:

«--Voilà un homme!»

«Il était dans le caractère de Goethe de ne pas communiquer facilement

ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette

audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda

les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les

paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression.

L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et

très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son

établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en

pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça

au projet de s'y rendre.--C'est seulement peu de temps avant sa mort que

je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de

Müller.)

«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec Goethe,

et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée au-dessus de

l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de Shakspeare,

«qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque,» il dit à

Goethe:

«--Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres

tranchés.»

«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des

détails sur cette entrevue historique.»]

«Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par _Werther_

a tenu au moment de sa publication.»

«--Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement répandue.

_Werther_ a fait époque parce qu'il a paru, et non parce qu'il a paru

dans un certain temps. Chaque temps renferme tant de souffrances

inexprimées, tant de mécontentements secrets, de lassitude de

l'existence, et il y a pour chaque homme dans ce monde tant de

relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre l'organisation

sociale, que _Werther_ ferait époque aujourd'hui, s'il paraissait

aujourd'hui.»

«--Vous avez pleinement raison, dit Goethe, et voilà pourquoi le livre

encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action

qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par

moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à

la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui

m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti _Werther_, ce sont bien

plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et

dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais

aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 159 / 182 题