X.

On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Goethe,

comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde

d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du

poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille,

femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui

répandait sur la vie de Goethe la douce sérénité de son âme. Le

grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le

verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique

suffisait à son honorable état de maison.

Poursuivons:

«Mardi, 14 octobre 1823.

«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez Goethe.

J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les pièces

pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. Dans l'une des

dernières, je trouvai Goethe qui vint très-gaiement vers moi. Il portait

le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'étoile d'argent. Nous

restâmes encore quelques instants seuls et nous allâmes dans la pièce

que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus surtout séduit par le

tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la muraille au-dessus du

canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les rideaux verts qui le

couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me plus à le considérer

tranquillement. «Oui, me dit alors Goethe, les anciens ne se

contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les belles idées

produisaient de belles oeuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi

de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la

force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.»

«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et

plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de

Goethe et madame de Goethe entrèrent aussi; je fis connaissance avec eux

pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, tout

était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes étrangers

avec lesquels Goethe causait en français.

«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se

tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec

l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune

Goethe un entretien très-vif sur le _Portrait_ de Houvald[10], joué au

théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur

cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu

le jeune Goethe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Goethe,

au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de l'un à

l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et laisser

parler les autres que parler lui-même. Madame de Goethe venait souvent

lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui avais dit

peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand plaisir, et

que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller tout

simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans réfléchir à

ce que j'éprouvais. Goethe avait loué cette manière d'agir, et l'avait

trouvée tout à fait appropriée à mon état d'esprit actuel. Je le vis

s'approcher de moi avec madame de Goethe.

[Note 10: «Poëte romantique, mort en 1845. Le _Portrait_ est une de ses

meilleures pièces.»]

«--Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»

«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire

connaissance.

«--C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et

nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.

«--Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»

«--Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces,

amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises

arrivent.»

«--Non, répliqua Goethe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé de

voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais

une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est

pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au

théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»

«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout était pour le

vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.

«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans

chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Goethe s'était rapproché

des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de Meyer sur

l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt après, se mit

au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent être écoutés

avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des

traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonné, la

soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus agréable.»

«Dimanche, 19 octobre 1823.

«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Goethe, mademoiselle

Ulrike[11] et le petit Walter; nous étions donc tout à fait à l'aise, et

entre nous. J'ai vu Goethe là tout à fait comme père de famille; il nous

présentait les plats, découpait le rôti, et cela très-adroitement, sans

oublier de nous verser à boire. Nous bavardions gaiement sur le théâtre,

sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour.

Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et très-amusante. Goethe

était assez silencieux, et il se bornait à introduire çà et là quelques

remarques significatives; en même temps il jetait un coup d'oeil sur les

journaux, nous lisant les passages les plus saillants, et surtout ceux

qui parlaient des progrès de la révolution grecque. On vint à dire que

je devrais apprendre l'anglais. Goethe m'y engagea fortement, surtout à

cause de lord Byron, homme selon lui d'une telle supériorité, qu'une

pareille ne s'est pas rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de

nouveau. On chercha quels étaient les meilleurs professeurs de la ville;

mais on trouva que tous avaient une prononciation défectueuse, et on

conclut qu'il valait mieux se borner à la conversation avec les jeunes

Anglais qui habitent ici.»

[Note 11: «Mlle Ulrike de Pogwisch, soeur de Mme de Goethe. Elle habite

toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et Wolfgang, sont les

petits-fils de Goethe. Aujourd'hui ce sont des hommes faits; mais la

gloire littéraire de leur grand-père ne les a point tentés. M. Walter de

Goethe est chambellan à la cour de Weimar; M. Wolfgang de Goethe,

conseiller de légation près l'ambassade de Prusse, à Vienne.»]

«Lundi, 27 octobre 1823.

«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez

Goethe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je

vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une

jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano.

J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du

théâtre. On jouait le soir _l'Échiquier_. Je ne connaissais pas la

pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir

de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me

semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me

rendre en aussi belle compagnie.--Le soir, une heure avant le théâtre,

je me rendis chez Goethe. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai

Goethe seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit

fort bien et me dit:

«--Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»

«Je me disais tout bas:

«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Goethe, seul, tu te trouves

très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui vont

venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»

«Cependant Goethe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne

fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je

lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:

«--Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à

votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.

«--Eh bien! savez-vous? dit Goethe, en s'arrêtant et en me regardant

avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette

pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en

harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de

la musique, mais vous aurez cela encore souvent.

«--Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut

mieux pour moi que je rie.

«--Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous

pouvons encore causer un peu.»

«Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de travail de

Goethe. Goethe me pria de m'asseoir près de la lumière: il voulait me

donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa dernière, sa

chère poésie, son _Élégie de Marienbad_.

«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après

le retour de Goethe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il avait

fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que

spirituelle[12], et qu'il s'était pris de passion pour elle. En

entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau

et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant

lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de

bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il

avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une

relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce

qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la

puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son coeur.

J'avais longtemps éprouvé le plus ardent désir de connaître cette

poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier Goethe de me la

montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous

mes yeux. Goethe avait écrit lui-même ces vers en lettres latines sur du

vélin, et les avait attachés avec un ruban de soie dans un carton

couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs prouvaient que Goethe

regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec

une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai

parlé; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance

n'avait pas été faite cette année, mais _renouvelée_. Le poëte tournait

sans cesse autour d'une même idée et semblait toujours comme revenir à

son point de départ; la conclusion, brisée d'une manière étrange,

produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus

fini de lire, Goethe revint vers moi:

[Note 12: «Mlle Ulrike de Lewezow.»]

«--Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose

de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»

«Jeudi, 13 novembre 1823.

«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau

temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un

bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur

Goethe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.

«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de

chambre pendant vingt ans.»

«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me

parler de la jeunesse de Goethe, ce qu'il fit volontiers:

«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il

était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»

«Je lui demandai si Goethe, dans les premiers temps de son séjour, avait

été très-gai.»

«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais

cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son

sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et

sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils

restaient à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la nuit; et

souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne partirait

pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un jour, il me

sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit de fer près

de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le ciel.»

«--N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»

«--Non.»

«--Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»

«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître,

que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours

regardant le ciel.»

«--Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons

maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»

«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui

faisaient savoir.»

«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.

«--Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux et

très-lourd.»

«--Et avez-vous cru Goethe sur parole?»

«--Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours

vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour

de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: «Goethe

extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru Goethe, et on

apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard

arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie de Messine avait été

détruite par un tremblement de terre.»

«Lundi, 17 novembre 1823.

«Je suis allé hier un instant chez Goethe. La présence de Humboldt et sa

conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. Sa

souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt que

cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à

Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la

cause principale de sa maladie.»

Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger qui

disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre

l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore

moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne

corrige pas sa nature.

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 158 / 182 题