Les opinions politiques de Goethe, modifiées par le temps et les
événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages
ci-jointes.
«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne
m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame _les Révoltés_?»
«--Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de
la nouvelle édition de vos oeuvres, et j'ai infiniment regretté qu'elle
soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y
voir votre manière de penser.»
«--Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la
regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait
de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je
mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un
noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été témoin des
préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une mauvaise
doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le
peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement révolutionnaire des
classes inférieures est une suite de l'injustice des grands.»
--«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action
injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le
monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus
muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»
«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de
respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh
bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je
ne veux pas répéter[14].»
[Note 14: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, mais il
les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est
là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de révolution
radicale.»]
«--La lecture seule d'_Egmont_, dis-je, suffit pour savoir ce que vous
pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté
ait été plaidée comme dans celle-là.
«--On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on
détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour.
Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate
que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller
avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du
peuple. Je lui laisse le titre de tout coeur, et je me console en
pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison,
je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que
j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure,
me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites
bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on
cherchât à reproduire _artificiellement_ en Allemagne les scènes qui, en
France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi
peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu
que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement.
Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les
gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de
manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès
qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes
nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À
cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait
existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner.
Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais
très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe
beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait
existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut
rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines
changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800
sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.--Mais il n'y a de bon
pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce
qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce
qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera
peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des
nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement
n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et
toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce
qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise
besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une
grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment
avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette
nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était
aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de
purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes
puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi;
leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux
levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la
fausseté, l'injustice et l'imperfection.»
«Mardi, 27 janvier 1824.
«Goethe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle
il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie
ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse,
racontée dans _Vérité et Poésie_. «Je composerai le récit de ces
dernières années sous forme d'_Annales_; il s'agit moins de raconter ma
vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour
tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du
développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes
détaillés de _Vérité et Poésie_. Plus tard commence la lutte avec le
monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque
chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a
produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui
pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les
auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque
je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je
viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui
étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive
à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait
connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis
longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se
rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez
longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part
aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive
presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons
rien du tout de commun.
[Note 15: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la
plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages
célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des
chapitres délicieux dans les premiers livres des _Confessions_ de saint
Augustin, de J.-J. Rousseau, des _Mémoires_ de Chateaubriand, de G.
Sand, des _Confidences_ de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la
poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a
perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit
l'emporte sur le coeur, et tout devient plus froid.--Il faut arriver aux
dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour retrouver
l'intérêt profond et saisissant.»]
«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me
plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au
fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant
mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai
bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut
toujours être soulevée de nouveau. Mes _Annales_ éclairciront ce que je
dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit
intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai
bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas
rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer
davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre
davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait
bien plus aussi comme poëte[16].»
[Note 16: «Dans ses _Entretiens_, notre Lamartine a dit à son tour: «Il
me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que
je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop
d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps
j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que _la destinée m'eût
fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la
vie active_... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité,
de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je
crois... que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre non égale, mais
parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a
été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»--Je
rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle
en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur;
peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage
qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Goethe a laissé moins de beaux vers,
mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duché de
Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a pas écrit
l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui valent bien des
chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. Quand une grand
âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble et durable
empreinte.»]
Il ajoutait:
«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours
conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait
ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'oeil
général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je
l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été
plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun
aurait eu une opinion différente.»