XII.

Les opinions politiques de Goethe, modifiées par le temps et les

événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages

ci-jointes.

«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne

m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame _les Révoltés_?»

«--Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de

la nouvelle édition de vos oeuvres, et j'ai infiniment regretté qu'elle

soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y

voir votre manière de penser.»

«--Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la

regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait

de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je

mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un

noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été témoin des

préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une mauvaise

doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le

peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement révolutionnaire des

classes inférieures est une suite de l'injustice des grands.»

--«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action

injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le

monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus

muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»

«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de

respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh

bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je

ne veux pas répéter[14].»

[Note 14: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, mais il

les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est

là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de révolution

radicale.»]

«--La lecture seule d'_Egmont_, dis-je, suffit pour savoir ce que vous

pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté

ait été plaidée comme dans celle-là.

«--On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on

détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour.

Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate

que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller

avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du

peuple. Je lui laisse le titre de tout coeur, et je me console en

pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison,

je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que

j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure,

me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites

bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on

cherchât à reproduire _artificiellement_ en Allemagne les scènes qui, en

France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi

peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu

que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement.

Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les

gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de

manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès

qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes

nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À

cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait

existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner.

Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais

très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe

beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait

existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut

rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines

changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800

sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.--Mais il n'y a de bon

pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce

qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce

qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera

peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des

nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement

n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et

toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce

qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise

besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une

grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment

avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette

nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était

aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de

purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes

puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi;

leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux

levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la

fausseté, l'injustice et l'imperfection.»

«Mardi, 27 janvier 1824.

«Goethe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle

il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie

ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse,

racontée dans _Vérité et Poésie_. «Je composerai le récit de ces

dernières années sous forme d'_Annales_; il s'agit moins de raconter ma

vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour

tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du

développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes

détaillés de _Vérité et Poésie_. Plus tard commence la lutte avec le

monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque

chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a

produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui

pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les

auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque

je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je

viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui

étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive

à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait

connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis

longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se

rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez

longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part

aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive

presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons

rien du tout de commun.

[Note 15: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la

plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages

célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des

chapitres délicieux dans les premiers livres des _Confessions_ de saint

Augustin, de J.-J. Rousseau, des _Mémoires_ de Chateaubriand, de G.

Sand, des _Confidences_ de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la

poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a

perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit

l'emporte sur le coeur, et tout devient plus froid.--Il faut arriver aux

dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour retrouver

l'intérêt profond et saisissant.»]

«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me

plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au

fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant

mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai

bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut

toujours être soulevée de nouveau. Mes _Annales_ éclairciront ce que je

dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit

intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai

bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas

rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer

davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre

davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait

bien plus aussi comme poëte[16].»

[Note 16: «Dans ses _Entretiens_, notre Lamartine a dit à son tour: «Il

me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que

je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop

d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps

j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que _la destinée m'eût

fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la

vie active_... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité,

de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je

crois... que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre non égale, mais

parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a

été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»--Je

rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle

en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur;

peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage

qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Goethe a laissé moins de beaux vers,

mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duché de

Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a pas écrit

l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui valent bien des

chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. Quand une grand

âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble et durable

empreinte.»]

Il ajoutait:

«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours

conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait

ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'oeil

général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je

l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été

plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun

aurait eu une opinion différente.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 160 / 182 题