IX.

Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la

vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne

raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.

«Lundi, 2 mars 1823.

«Ce soir, chez Goethe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. Il

était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa belle-fille

et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son timbre

naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée, son

apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il se

leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but le

thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois depuis sa

maladie, je reprochai en plaisantant à madame de Goethe d'avoir oublié

de mettre un bouquet sur la table. Madame de Goethe prit aussitôt à son

chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la cafetière. Ce trait de

gaieté parut faire grand plaisir à Goethe.»

«Weimar, mardi, 10 juin 1823.

«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la

première fois, je suis allé chez Goethe. L'accueil a été extrêmement

affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle,

que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.

«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il

pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique

m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit

une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de

noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés

dans l'escalier rappellent le goût prononcé de Goethe pour l'art

plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée

plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis

aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de

moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'oeil, je

montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était

toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de

laquelle on lisait en passant le mot _Salve_, présage d'un accueil

amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une

seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il

allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par

sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du

canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté

était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des

tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte

laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par

laquelle le domestique était allé m'annoncer.

«Goethe, en redingote bleue et en souliers, entra peu de moments

après.--Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus amicales

dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le sofa. Le

bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne savais

presque rien ou rien lui dire.

«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.

«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il

n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»

«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien

enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été

médité avec soin.

«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par

le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»

«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de

regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont

chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la

solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur,

sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On

voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de

l'éloge ou du blâme.

«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce

calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue

espérance, voit enfin exaucés ses voeux les plus chers. Il me parla de

ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a

su traiter avec clarté _un certain sujet_, il a prouvé par là qu'il

pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes

différentes.

«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin,

j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous

ces jours-ci.»

«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il

m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar,

et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Kroeuter, de vouloir bien me

conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer

d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne

peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la

bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»

«Mercredi, 11 juin 1823.

«J'ai reçu ce matin une carte de Goethe sur laquelle était une nouvelle

invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite heure. Il m'a

paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et décidé

comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me

dit:

«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus

ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous.

Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai

pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour

nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le _Journal

littéraire_ de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les

petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne

sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous

les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien

examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en

pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits dans la

prochaine édition de mes oeuvres[8]. Ces écrits sont maintenant trop

loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous

devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu'à quel point,

dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent être encore utiles.

J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les

comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, il est possible

aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques suppressions ou quelques

corrections sans altérer le caractère de l'ensemble.»

[Note 8: «Ils y furent insérés et ouvrent maintenant dans ses oeuvres la

longue série de ses travaux comme journaliste.»]

«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et

que mon voeu le plus vif était de réussir à son gré.

«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait

comme pour vous; cela ira tout seul.»

«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à Marienbad, qu'il désirait

me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.

«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les

soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez

tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec

des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que

vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes

agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire.

Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour

vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»

«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son

adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous

au surlendemain pour un nouvel entretien.»

«Lundi, 16 juin 1823.

«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez Goethe. Aujourd'hui

nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce que je

pensais de ses articles de critique de Francfort, et je les ai appelés

«des échos de ses années d'Université;» cette expression a paru lui

plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on doit

considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze

premières livraisons de son journal _l'Art et l'Antiquité_, pour que je

les emporte aussi à Iéna avec le _Journal de Francfort_.

«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que

non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que

vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être

considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les

fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai

beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif

une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous

vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en

ne songeant qu'à votre plaisir.»

«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau

travail.»

«Jeudi, 19 juin 1823.

«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais Goethe m'a prié de vouloir

bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de

recommandation, entre autres une pour la famille Frommann[9].

[Note 9: «Libraire-éditeur, mort en 1847.»]

«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux

soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne

a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le

point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de

personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi

à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment

vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant

mon absence.»

«Tant de sollicitude de la part de Goethe m'inspirait de vifs sentiments

de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me traitait comme

un des siens et qu'il voulait que je fusse considéré comme tel.

«Le 21 juin j'avais pris congé de Goethe. Grâce à ses lettres de

recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les

quatre volumes d'_Art et Antiquité_ le travail qu'il m'avait demandé, et

je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que

j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville.

Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:

«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait

à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles

de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs

remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter

avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos

désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon

retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir.

Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe

et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de

temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.

«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous

mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience

et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations

futures qui seront longues et intimes.

«GOETHE.

«Marienbad, le 14 août 1823.»

«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me

laisser entièrement guider par Goethe. Il revint le 15 septembre de

Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs

lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.

«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Goethe me

dit:

«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver

près de moi à Weimar.»

«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:

«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous

avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est là votre

métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une

excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher

spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il

s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec

nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait.

Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de

moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence,

vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans

inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage,

car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre

réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez

dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe

quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous

ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à

un haut degré instructif et utile.»

«Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mérites

distinctifs, et continua:

«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous

avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce

qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville

allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas

seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les

portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde.

Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le

désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant

où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à

Weimar.»

«J'étais heureux de voir de nouveau Goethe près de moi, de l'entendre

parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.

«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout

le reste me conviendra.»

«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le

meilleur dans ma situation.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 157 / 182 题