VIII.

Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du

grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment

il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de

Goethe:

«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes

conversations avec Goethe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie

que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation

très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par

le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande

patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui

soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux

où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent

favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes

oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet homme

extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui

m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.

«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et

le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien

loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que

dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez

profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble;

là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se

redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de

cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des

sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi

éclatante que la lumière du soleil.

«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les

idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles

avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la

veille. Goethe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le

timbre aimé de sa voix, à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Je

le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son habit noir, dans

son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire

et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté

de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son

manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme

le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air,

mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me

voyais encore, le soir, dans son cabinet d'étude, éclairé par la

tranquille lumière de la bougie; il était assis à la table, en face de

moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce émotion que l'on

ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits;

notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais

alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon

âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde

harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais;

puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais

en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant

au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.

«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles

résonnaient de nouveau comme autrefois.--Mais on le sait, quel que soit

le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus

du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois

notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de

calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau,

dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments

se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.--Il en

était ainsi de moi avec Goethe.--Souvent des mois se passaient où mon

âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour

lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient

d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant

lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de

néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser

s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que

j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le

retour des heures où le passé revivait et se représentait devant moi, où

je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, d'un bien-être

physique assez complet pour élever mon âme à cette hauteur à laquelle il

faut que je parvienne pour être digne de voir de nouveau reparaître en

moi les idées et les sentiments de Goethe.--Car j'avais affaire à un

héros que je ne devais pas abaisser. Pour être vrai, il devait se

montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine

clarté et la pleine force de son intelligence, avec la dignité naturelle

à un caractère élevé.--Ce n'était pas là une petite difficulté.

«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout

particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec

son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de

connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux

jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un

être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le

soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours,

tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.

«Sa conversation était variée comme ses oeuvres. Il était toujours le

même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses

paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être

au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit, et

empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au

contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir

couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui comme

un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas

et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec

tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons,

dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu

était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs

bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa

présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le coeur.

«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une

succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et

la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce vieillard de

soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît

toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se

faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.

«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même

une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une

parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la

puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il

traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses oeuvres ce

fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de

ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes

de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.--Mais

il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître

de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la

conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait

comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils

moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que

renfermait son âme, et ce sont de pareils moments qui font comprendre

comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles étaient bien

supérieures à ses écrits imprimés.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 156 / 182 题