Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa
pas de gouverner, de concert avec lui, dans un sens libéral et modéré,
dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar dans le
double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il tint
cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon, après
la paix de Tilsitt, vint à Weimar, Goethe témoigna, pour l'homme des
grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut
flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les
malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à
ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui
devant le poëte.
Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité
blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se
disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet,
comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Goethe. Il avait lu
_Werther_ dans sa jeunesse et _Faust_ dans sa maturité.