Goethe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement populaire
de _Werther_, comme Schiller avait écrit les _Brigands_: deux oeuvres
inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, où la
force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, et le
héros mélancolique de Goethe au suicide. _Werther_, comme un jet de
flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à son
apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'années,
un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant extravasé sur la
terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua.
_Werther_ resta et restera le charbon de feu des livres. Goethe étudia
de sang-froid les résultats terribles de l'incendie qu'il avait allumé;
chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour lui un triomphe.
_Faust_, son oeuvre principale en vers, était avant lui une légende
moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son succès fut à la fois
philosophique et populaire. Méphistophélès, portrait de Goethe au fond,
fut l'indifférence railleuse entre le bien et le mal, l'éternel
blasphème de l'humanité, représentée par la jeune et infortunée
Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par cette doctrine
plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y
puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de _Jacopo
Ortis_, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le crime de
ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans _Don Juan_;
après cela Goethe réfléchit et changea peu à peu de route. Il vit ou il
crut voir que ses élans passionnés dans _Werther_, que ses aspirations
désordonnées dans _Faust_, poussaient l'humanité hors de sa sphère en
faisant rêver aux peuples des destinées supérieures à ce qu'ils peuvent
atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible était
l'honnête. Il prit pour devise la modération, et ne goûta plus que la
vérité pratique. Il écrivit des ballades allemandes très-romantiques,
mais qui, à nous, nous paraissent trop féeriques ou trop puériles; puis
des études remarquables sur la botanique, puis des _Essais sur les
couleurs_ où il crut détrôner Newton, puis le roman de _Wilhelm
Meister_, espèce de rêve d'un Juif errant de l'humanité, plein
d'intentions souvent inintelligibles, et parsemé de réalités délicieuses
telles que l'épisode de _Mignon_; puis un roman apocalyptique des
_Affinités électives_, énigme dont le mot n'est pas encore trouvé.