On connaît Goethe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même homme,
le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses
mémoires; il fut constamment heureux. Son tempérament moral était
composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses et
d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les
sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait
l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les coeurs. Il
s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la
grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de
principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre
et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit
d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était
son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès
de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers
écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un
livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature
pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna
sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son
frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, Goethe le
pleura toute sa vie. Jamais une si sincère confraternité n'avait uni
deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, Goethe suivit, par dévouement
monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens contre la
France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à Weimar. Il
se maria; il eut un fils dont ces conversations nous entretiennent. Il
lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre qui fut pour lui
comme une seconde jeunesse en son coeur. Il les perdit. Ses deux
petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.