XXIII.

Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut

le témoin solitaire près de la crique du Canot:

«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la

crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais

lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la

crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard

dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement,

je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin.

Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se

dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des

arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches

inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner,

s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer

devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Ces

troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant

tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de

prendre une direction oblique et de fléchir: au-dessous et au-dessus

d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de

poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L'espace occupé

naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène vide, semée de

racines et de débris; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu.

Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence;

l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.

«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie,

des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la

marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura

encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le

ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre

très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans

la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme

première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à

Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la

bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dépouillés et

renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol,

où elles formaient un si épais rempart, que, souvent obligé de me frayer

un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches

enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps

que je consacrai à ce travail, une mortelle fatigue.

«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de

mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux

entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre

vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de

l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de

mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont

choisie pour asile.»

Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une

autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne serait pas

déplacé dans un des romans de Cooper:

«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de

traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui

ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était

magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de

moi. Chaussé de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidèle, armé de mon

fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de

l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui

venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le

soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri,

un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le

bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes

au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques;

le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait

m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la

nuit.

[Note 2: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.]

«En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle

sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait pénétrer

mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait

et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. Arrivé à la

hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit

une retraite pour la nuit.

«Oui,» répondit-elle sans me regarder.

«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue.

J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du

foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes

s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête.

Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche

d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme

indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil

le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille;

beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre.

L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai

la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces

contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du

doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son

visage; puis, de l'oeil qui lui restait, il lança sur moi un regard

singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc

s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de

l'arme brisée était revenu frapper l'oeil de l'Indien et l'avait crevé.

Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il

éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile,

dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage

du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.

«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non

tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle

montre à répétition, et je dis à cette femme:

«--Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à

manger?»

«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de

moi.

«--Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les

cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la

chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter

cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je

vous prie.»

«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle

prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et

finit par passer la chaîne d'or à son col.

«--Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je

possédais une montre pareille!»

«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le

bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand

appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait

mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans

rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure

et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.

«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la

hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette

agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille

femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard

si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de

tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des

yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être

assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il

me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se

retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son

tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la

pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la

dérobée ses oeillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le

regard le plus hardi.

[Note 3: Espèce de massue indienne.]

«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le

sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence

avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la

rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant

mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai

la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je

rentrai. L'Indien me suivait de l'oeil. Je m'étendis sur une peau de

buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant

les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien,

appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.

«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes

gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte;

ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur

mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant

les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais,

ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi _ce chien de sauvage_ était

entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas

un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de

la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans

doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de

s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes

gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec

eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les

mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le

dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet

animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit

l'oeil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien

immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse

et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont

le silence augmentait l'intérêt.

«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine,

dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser

se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa

soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la

meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le

foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses

complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours

calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête

à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à

frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait

alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura

longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.

«--Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me

charge de lui. Dépêchez cet Indien.»

«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied

touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa

main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais

presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la

porte.

«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais

Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent,

désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à

peine intelligible:

«--Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge.

Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»

«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs,

tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer.

La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les

deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la

vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la

sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois

misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et

triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit

dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.

«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais

nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous

suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation

établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du

meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges;

nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives

de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en

cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et

le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet

ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes

notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement

sur la route.

«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues

tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du

monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins

de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des

aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail

de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et

leurs moeurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants

criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus

éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables

tanières. Des magistrats nommés _régulateurs_ sont chargés de cet

office; voici comment ils procèdent:

«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis

un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité,

les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes

chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les _régulateurs_.

Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps

de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître

dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui!

Les _régulateurs_ le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le

délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec

préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante

détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme

barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 123 / 182 题