Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut
le témoin solitaire près de la crique du Canot:
«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la
crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais
lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la
crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard
dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement,
je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin.
Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se
dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des
arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches
inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner,
s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer
devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Ces
troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant
tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de
prendre une direction oblique et de fléchir: au-dessous et au-dessus
d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de
poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L'espace occupé
naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène vide, semée de
racines et de débris; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu.
Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence;
l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.
«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie,
des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la
marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura
encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le
ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre
très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans
la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme
première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à
Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la
bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dépouillés et
renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol,
où elles formaient un si épais rempart, que, souvent obligé de me frayer
un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches
enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps
que je consacrai à ce travail, une mortelle fatigue.
«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de
mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux
entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre
vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de
l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de
mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont
choisie pour asile.»
Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une
autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne serait pas
déplacé dans un des romans de Cooper:
«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de
traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui
ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était
magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de
moi. Chaussé de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidèle, armé de mon
fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de
l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui
venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le
soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri,
un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le
bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes
au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques;
le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait
m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la
nuit.
[Note 2: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.]
«En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle
sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait pénétrer
mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait
et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. Arrivé à la
hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit
une retraite pour la nuit.
«Oui,» répondit-elle sans me regarder.
«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue.
J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du
foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes
s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête.
Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche
d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme
indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil
le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille;
beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre.
L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai
la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces
contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du
doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son
visage; puis, de l'oeil qui lui restait, il lança sur moi un regard
singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc
s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de
l'arme brisée était revenu frapper l'oeil de l'Indien et l'avait crevé.
Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il
éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile,
dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage
du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.
«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non
tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle
montre à répétition, et je dis à cette femme:
«--Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à
manger?»
«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de
moi.
«--Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les
cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la
chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter
cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je
vous prie.»
«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle
prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et
finit par passer la chaîne d'or à son col.
«--Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je
possédais une montre pareille!»
«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le
bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand
appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait
mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans
rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure
et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.
«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la
hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette
agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille
femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard
si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de
tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des
yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être
assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il
me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se
retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son
tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la
pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la
dérobée ses oeillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le
regard le plus hardi.
[Note 3: Espèce de massue indienne.]
«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le
sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence
avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la
rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant
mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai
la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je
rentrai. L'Indien me suivait de l'oeil. Je m'étendis sur une peau de
buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant
les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien,
appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.
«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes
gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte;
ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur
mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant
les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais,
ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi _ce chien de sauvage_ était
entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas
un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de
la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans
doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de
s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes
gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec
eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les
mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le
dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet
animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit
l'oeil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien
immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse
et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont
le silence augmentait l'intérêt.
«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine,
dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser
se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa
soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la
meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le
foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses
complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours
calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête
à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à
frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait
alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura
longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.
«--Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me
charge de lui. Dépêchez cet Indien.»
«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied
touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa
main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais
presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la
porte.
«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais
Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent,
désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à
peine intelligible:
«--Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge.
Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»
«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs,
tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer.
La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les
deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la
vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la
sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois
misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et
triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit
dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.
«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais
nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous
suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation
établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du
meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges;
nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives
de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en
cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et
le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet
ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes
notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement
sur la route.
«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues
tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du
monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins
de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des
aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail
de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et
leurs moeurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants
criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus
éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables
tanières. Des magistrats nommés _régulateurs_ sont chargés de cet
office; voici comment ils procèdent:
«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis
un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité,
les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes
chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les _régulateurs_.
Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps
de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître
dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui!
Les _régulateurs_ le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le
délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec
préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante
détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme
barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»