Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit,
accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à
travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en
temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour
contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:
«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait
dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et
bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes,
étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du
soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les
clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le
feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et
safranée, plus prestigieuse peut-être que les couleurs vives et pures du
printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était couleur
de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule
agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté
des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage.
Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat
aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et
retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses
nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes
bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus
innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et
cette belle nature nous souriait.
«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes
et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines
fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve
des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des
corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les
sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent
vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques
défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos regards; ils
menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive de ces
solitudes, et je ne pus les voir sans regret.
«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve,
une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux
tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la
rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le
bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits
devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les
écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil
reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des
bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le
courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà
et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une
civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques
bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne
tardions pas à dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient chargées
d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin
un asile et planter leur tente dans ces solitudes.
«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et
qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos
repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous
choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une
mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches;
et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de
sa table de plus exquises voluptés.
«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du
foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se
perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient
les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au
_whoup_! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop
bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au
péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des
Peaux-rouges s'étaient répandus dans la campagne, avaient détruit les
habitations des colons, massacré les enfants et les femmes, et couvert
de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques minutes, une
terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin nous
aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes qui,
les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en choeur et d'un
air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras barbares.
C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude,
loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le tumulte
discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur
enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.
«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs.
Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face.
Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de
rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve;
les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces
belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous
les coteaux; le sang des indigènes et des nouveaux habitants s'est mêlé
aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive.
Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son diadème de
plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se frayaient passage
en caravanes bruyantes, à travers les clairières des bois. Des villages,
des hameaux et des villes ont envahi ces domaines (en 1825). Le marteau
y retentit; la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand
les instruments du charpentier et du maçon se reposent et se taisent,
l'incendie dévore des forêts tout entières; et la civilisation s'annonce
par des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonné par une foule de
bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur
trace de fumée. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques;
et l'Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme
pour nous aider dans cet envahissement progressif, conquête inévitable.
«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la
civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le
penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de
diriger mon bateau sur ces rivières, un sentiment de tendresse presque
passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace, m'avait
incorporé cette nature.»
Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord
pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente
peuplée des oeuvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à
ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la
prééminence du _dollar_ du Nord sur le _dollar_ du Sud? Est-ce que le
sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins
d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de
leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du
cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la
ravissante et tragique histoire.
Je vais vous la donner: