XXIV.

Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:

«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en

a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit,

et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce

et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles anguilles;

mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et emporter

tranquillement son butin à la maison.

«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder

méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le

voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses

désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les

basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces

petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement,

entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec

une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.

«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup

plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser

même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits

garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les

autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de

la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier

ou de noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne

paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse

remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a

renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également

en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à

son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs

baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est

attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau

de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la

faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est

prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant

eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau

pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. _Toc,

toc..._ le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le

plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de

ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber

bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à

ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de nouveau, sont

retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps est propice,

la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les poissons sont

devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une douzaine à la fois

sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je vous l'assure,

s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le trou, et

peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs petites

soeurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui du premier

pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?

«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons

mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons

se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent

voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait

alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première

ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque

sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson

frais. Puis tout à coup, je ne sais pourquoi, sans aucune cause

apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni

appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à

reprendre à l'hameçon.

«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce

d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à

condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au

contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas

de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois

flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de

quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de

l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des

étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en

distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert

aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la

partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur

qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.

«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq ou six pouces en longueur,

n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de large. Leur

chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un manger

excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les

différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent,

j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir

de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans

les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une

teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on

pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des

eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne,

et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou

des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.

«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une

préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de

gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le

moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on la voit

alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse, cherchant

le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se laisse aller

lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires, elle creuse dans

le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui peut avoir une

étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit rebord s'élève

à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien propre, elle y

dépose ses oeufs. Si vous regardez attentivement, vous compterez

cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par un

intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à plusieurs

pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa famille ont

coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute

la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au-dessus du

nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombée de

l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger vienne à

rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette

très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait

dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la

propreté de cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à cette

même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me mis en

tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de voir ce

que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si on le

poussait à bout de patience.

«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de

son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau

environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts

d'oeufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis à

mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée

libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne

dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se

placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi

son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à

se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans

sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de

précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai

l'expérience six ou sept fois, et toujours avec le même résultat. Je

changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis flotter dans

l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et vainement, à

deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. Alors je lui

présentai l'hameçon nu, en employant la même manoeuvre. Il parut d'abord

grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de l'autre, sans

s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de s'attaquer, cette

fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en

approcher, mais petit à petit, le prit délicatement, l'enleva, et

l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!

«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit

par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas

dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration

profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble,

auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne

cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la

Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle

puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre davantage me poussa à

continuer mon expérience. Certes, je savais alors manoeuvrer un hameçon

tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais

parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même inutilement que

je dressai mes batteries contre plusieurs de ses camarades.

«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un

grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le

poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de

plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille;

puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste.

Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je

l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid;

mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes

expériences.»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 124 / 182 题