XXI.

Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant

Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe

de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux

romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages,

imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait

sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est

fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine

naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations

britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent

et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté,

mais presque exclusivement en Europe, ne fait point partie de

l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms

appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la

France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition

littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont

poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la

fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années

cet _homme des bois_, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de

Londres. Cet homme le frappa.

Voici le portrait qu'il en fait:

«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser

entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend

le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens

de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la

conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier

du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front

haut, l'oeil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air

quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques

dont le tumulte semblait l'étonner. S'il prenait quelquefois la parole,

c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une erreur; il

ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne sais quel bon

sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins de justesse,

de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se partageaient

naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal

disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y avait

dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que l'eau

du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines

séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À

sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses

manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas

manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe;

notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des

cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de

vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son

empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il

a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge de la société

n'entrent pour rien dans son caractère et ses moeurs.

«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces

et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés

aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons

d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie,

un oeil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'oeil du faucon, un accent

étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, fortement

colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le portrait à peu

près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain Audubon.

«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois

d'Amérique»[1]; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont

été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux

sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec

l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la

dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais

quitté.

[Note 1: «_American woodsman._»]

«L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a passé les

nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans ses rameaux

le peuple dont il venait étudier les moeurs et que jamais il n'a perdu

de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le

nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus

inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la

passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a

poursuivi son oeuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée avec

une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et

gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.

«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation

qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son

berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à

détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes

brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs

courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct

d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette

abnégation de tous les soins matériels, cette force intellectuelle d'un

homme qui, sans maître, fait toute son éducation d'histoire naturelle au

fond des bois, et complète seul une branche de la science, branche

importante que l'on désespérait de compléter jamais.

«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes

aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les

objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon

coeur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je

connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me

montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais

comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient

pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur

prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces

choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler.

C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur

toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les

premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une

mère; je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent

les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me

pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait à se former

avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon culte par

tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais interrompue ni

affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur

clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis persuadé que ces

premières impressions ont ébauché ma carrière et préparé mes travaux.

«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature

physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni

forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais

de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant

ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à

moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes

couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans

aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés

et aux alcôves élégantes. Mon père, dont j'étais le seul enfant, servait

complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des oeufs, des fleurs,

des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment religieux et poétique,

et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct qui l'animait

lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse des détails,

cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait la science

sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la réduire à

je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la nature un

squelette.

«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et

de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures

de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que

leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine

indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont

mon esprit suivait attentivement les détails.

«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible,

embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces

observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me

ravissaient. Pendant des heures entières mon attention charmée se fixait

sur les oeufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse

molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les

rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les roches nues

et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du soleil. Je

veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement qui

suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux

ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir

brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes

dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de

quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines

espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les

débris de leur coque transparente.

«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure

que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me

l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde

et mes voeux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort,

qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables

couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir. J'inventais

mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait rendre tous

mes travaux inutiles et détruire les objets de mes affections.

J'essayais de lutter contre elle; et les constantes réparations

qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et terne qui

décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus forte que

moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon chagrin: ces

essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si

frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si triste

métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume de

_planches_ coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes

oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon

petit appartement.

«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non

il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons

de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le

moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc,

dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait

à mes yeux, et le copiant mal.

«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux

ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui

avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait

donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces

portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts

n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je

reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau,

père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié

à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion.

Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux

me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur

plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir

l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie

comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les

connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse

patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette

passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si l'on m'eût

enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce travail

occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense

quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de

leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier

barbouillé allumaient dans le foyer paternel!

«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle

pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai

les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques,

des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon

crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier

me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.

«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur,

mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour

moi.

«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la

valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait

mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une plantation

magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkill, et

traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux

séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines

boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon

union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme

et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion

ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.

«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez

considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent.

Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations

et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait.

C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible

attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me

connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon

bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes

propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un

monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un

fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le

possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais

les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos

lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me

voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années

s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.

«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet

exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la

posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse

vivaient dans mon coeur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de

devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon

plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à

Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le

cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me

donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent

accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon

entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa

de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de

nouveau dans mes solitudes chéries.

«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je

commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne

pourrait-il pas éterniser l'oeuvre de ma jeunesse, le résultat de ce

labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon

imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.

«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson,

dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie.

Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans

une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non

sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si

précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon

retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je

l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux

de papier déchiré, morcelé, presque en poussière; lit commode et doux,

sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de

ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte et y

avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de mes travaux;

près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main,

étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une

flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la fièvre

pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale

se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière,

mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si rien ne fût

arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir qu'ils

réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour

réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années

de bonheur.

«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient

encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être

en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une

si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma

bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je

m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois

s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les

retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors

la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau

continent, je fis voile pour le vieux monde.

«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces

côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage

pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me

laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de

ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma

situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un

seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je

regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui

m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à

la démence; mais Dieu soit loué!»

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 121 / 182 题