Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre
actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase
du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun
Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour
son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme
président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il
la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs,
qui seraient tenus hors la loi des marchés à New-York, y subissent et y
subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, l'extinction de
leur race par la faim dans la fédération qui prétend faire la guerre au
Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On connaît leur liberté et
leur égalité à leurs oeuvres; ils auront la liberté d'être proscrits de
l'État comme six millions de vagabonds sans maître, mais sans feu ni
lieu, sans qu'aucun maître ait la responsabilité de leur existence! La
liberté de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la
liberté de périr par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amérique
a donné tant de fois l'exemple à l'histoire, ou d'être chassés et
exterminés comme des nègres marrons dans les forêts où ils iraient
chercher leur nourriture! Et quant à l'égalité, interrogez les voyageurs
européens qui ont habité les États de la fédération soi-disant
libératrice.
Est-ce l'égalité que d'être traités partout en _lépreux_ de l'espèce
humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité
que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des
Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que d'être
expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que d'être
relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits
exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être jetés
inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un
blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur
l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne
ou dont le contact flétrit?
Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord
préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et
l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs
n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la
ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la
marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière
de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du
Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude
nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre
la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, et la féroce
irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!
Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs
exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La
liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils
préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la
prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment
mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la
famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de
l'Union.