J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de
l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu
le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la
République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du
rachat par l'État de cette nature honteuse de propriété d'une race
humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus admis
dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et honnêtes
citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le vice radical
de nos réclamations:
«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du
travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre
devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa
propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa
propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que
deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera
qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le
blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la
responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier
jour.
«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une
mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État
comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité aux
propriétaires, et sans donner en même temps aux propriétaires du sol,
par votre indemnité, les moyens de payer un salaire à l'esclave émancipé
pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai
persévéramment avec vous cette oeuvre d'humanité et de civilisation!»
De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et,
bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la
République, grâce à M. Schoelcher et au gouvernement rallié à mes vues,
finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser sur
l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à se
féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre la
propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle action
de la patrie. La Providence aide une bonne oeuvre. Quand l'homme est
juste, Dieu est grand!