M. Jenin le père nous attendait avec des guides pour le lendemain, et
des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les
longues tables, simplement mais abondamment servies, s'étendaient dans
toute la maison: fête de la famille dont la nature faisait tous les
frais. Après le repas, nous passâmes en revue devant les dames, puis
nous allâmes faire la prière du soir dans le verger. On nous distribua
ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchâmes,
sans quitter nos habits, sur les bottes de paille déliées pour nous. La
conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en route au
crépuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer la
journée et revenir le soir souper et coucher à Virieu-le-Grand.
La montagne, qui s'élève presque inopinément d'un groupe montueux du
haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au
sommet. L'élévation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand
nombre d'entre nous y fut saisi d'accès de fièvre: les extrêmes ne sont
pas bons à l'homme. Nous redescendîmes vite pour nous restaurer et nous
répandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe, à Virieu
et à moi, de nous séparer de la foule et de choisir un site écarté pour
notre lecture. Nous rencontrâmes facilement une retraite inaccessible à
l'oeil et à l'oreille de nos compagnons. C'était un rocher à pic,
dominant comme un promontoire les abords ombragés de la montagne et
ombragé lui-même par derrière de sept à huit gigantesques sapins qui
formaient rideau contre les regards curieux.
Le cours à sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous un lit
large et profond de pierres roulées, de rochers croulants, d'arbres
déracinés, d'arbustes couchés à terre, espèce de vallée du Dante qui
allait s'engouffrer dans la nuit de la forêt inférieure. À notre gauche
un pan de mur à moitié démoli d'une ancienne chapelle du monastère, ou
de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches d'arbres verts,
s'élevait de quelques pieds seulement au-dessus du sol, et réverbérait
sur nous les derniers reflets du soleil du soir.
Cette ruine isolée nous faisait penser à l'asile de ce lépreux dont nous
allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux
choisi pour une pareille lecture.
Louis de Vignet déroula son manuscrit et nous dit avant de lire:
«Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amené sans y avoir
pensé à écrire autrefois cette histoire.»