X.

«Il commandait, en 1798, un petit détachement de troupes savoyardes,

formant la garnison de la cité d'Aoste. La cité d'Aoste, petite ville

solitaire et pittoresque, bâtie sur le revers des Alpes piémontaises,

pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armées françaises

quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet

sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genève à Marengo, après

la prise du fort de Bar.

«Vous comprenez que les jours d'attente étaient longs pour un jeune

officier, désoeuvré dans un pareil séjour. Mon oncle s'ennuyait

mortellement dans sa garnison voisine des nuages. Quand il eut reproduit

avec son crayon et ses pinceaux (car il peignait le paysage comme il

écrivait) les plus beaux sites, les plus riches pampres serpentant sur

les remparts et les eaux les plus limpides de la vallée d'Aoste, les

heures s'écoulaient fastidieusement pour lui. Quelques vieux officiers

retirés et quelques chanoines de la cathédrale étaient ses seules

ressources de société; il ne savait comment abréger le temps. Il sondait

de l'oeil les plus pauvres chaumières, les masures les plus délabrées

des fortifications, pour y découvrir quelques distractions à sa

solitude.

«Mais je vais le laisser parler lui-même. Écoutons l'auteur avant

d'écouter l'histoire.»

Ce préambule, facile à comprendre, nous avait disposés à l'attention et

à l'intérêt. Vignet commença sa lecture. Quand nous eûmes entendu vingt

pages, nous ne fûmes plus tentés d'interrompre. Les maîtres et les

enfants, fatigués de la longue course du matin, s'étaient assoupis, loin

de nous, sur le gazon tondu par les moutons de la montagne; les murmures

de la brise du milieu du jour, tamisés par les feuilles de sapin,

étaient le seul accompagnement de la voix du lecteur. Quand nous fûmes à

la moitié à peu près du manuscrit, Vignet me passa les pages et me pria

de continuer; il n'y eut pas une interruption, on ne connut le

changement de lecteur qu'au changement de voix.

Seulement, quelques larmes tombées sur le papier et quelques sanglots

mal étouffés dans nos poitrines disaient à la solitude l'émotion de nos

silences. Ô silences! nous n'avons jamais oublié ce que vous disiez à

nos jeunes coeurs!...

Cours familier de Littérature - Volume 20 · 第 16 / 182 题