Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.
Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre
qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des
figures de sculpteurs.
Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une
consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de
tout.
Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus
jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se
calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la
volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles
pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche;
ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.
Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas
en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible
d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui
l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.
En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien.
Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les
trois.
Je ne sais pas faire la ressemblance[26].
[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre
original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis
le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.]
À Monsieur E...
Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.
Cher monsieur,
Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert,
permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que
je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie
comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman.
J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute
simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude.
Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une
ennemie très sérieuse.
À Monsieur de M***.
Monsieur,
Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature
et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par
des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y
reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase...
Soyez indulgent, le fonds est sincère.
Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et
frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le
regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve
très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si
toutefois votre âme est belle.
Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces
choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie
de fabricant de littérature et passe!
Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs
fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine.
Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que
quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez
l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue
tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau
éblouie et me voici.
Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout
de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me
déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous
n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous
encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne
voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise
fagottée, quoiqu'en pense
Miss Hastings.
R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)
[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre
à Guy de Maupassant.]
Au même.
Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout
à fait à ce que vous semblez croire.
Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait
un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous
verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique
et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous
remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela
m'importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu
que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité,
monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri
IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous
en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement
de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis
quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des
épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos
impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette
chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle
rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens!
(Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des
goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je
le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par
votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante
correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus,
je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous
en vouloir.
Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à
toutes?
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez
bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste
l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu
bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du
sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne
sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien
vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie,
etc.
Décidément, ma lettre était plate.
À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne
envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61.
Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les
pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens...
Soyez heureux!
Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les
beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple:
cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au
moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup
que je suis de Marseille.
_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis
recopiée déjà trois fois!
Au même.
Vous vous ennuyez abominablement!
Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel
je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice,
m'a charmée.
Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse
tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions,
et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont
vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse
serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas
vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu
long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous
charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et
sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés
d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens
qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques
couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire
poser. Comment donc, trop honorée...
Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en
peinture.
Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera
pas un côté neuf et émouvant...
Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore
assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si
pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour
un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée
d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines
extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais
plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait
faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour
l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle
de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique
pensionnat.
Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu
de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou,
contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin).
Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la
foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse
les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la
flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence
et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur!
Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop
court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous
m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous
pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou
enragée, mais m'ennuyer... jamais!
Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.
Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent
être que des accessoires pour les femmes fortes.
La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien
aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.
Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car
je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit
après dîner en fumant son cigare.
Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale,
romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place
pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de
l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime
des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie,
tout comme vous.
Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun.
Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière
mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que
doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.
Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et
pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je
trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.
Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!