Mon cher B...,
Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront
que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous
n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous
trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement
heureux ou malheureux dans votre famille.
Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que
cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous
courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement
que je l'ai dit dans les moments gais.
Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis,
et croyez-moi bien votre amie.
_P. S._--Donnez des nouvelles de tout.
À Mademoiselle C***.
Chère Claire,
J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à
fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement...
n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille
dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir.
C'est d'abord parce que... à cause du mauvais œil.
Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour
travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le
_maximum_.
Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.
Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis
près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe,
immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et
nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est
compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice,
puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.
Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de
suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus
tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques
jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy
pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange,
et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite....
à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.
Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'œuvre qui se prépare
me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...
Oh! la peinture!
À la même.
Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de
_Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé
la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse
antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas
assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car
c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car
elle est aussi très belle.
On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.
«Travaillez, prenez de la peine...»
Je voudrais déjà le voir ce tableau.
Mille amitiés.
Jonas assis dans sa baleine
Disait: Ah! que je voudrais sortir.
On a beau avoir des loisirs,
Rester ici me fait de la peine.
M'y v'là depuis tantôt trois jours
Je commence à la trouver sévère.
J'suis séparé de mes amours,
Je veux m'en aller de ma mère,
D'autant plus qu'mon angoisse est énorme,
Car enfin si jamais je suis dehors,
C'est que cette carcasse difforme
M'aura rendu au pis encore.
Il en était là d'son monologue
Quand un grand bruit se fit soudain,
C'étaient de très habiles marins,
Qui s'amenaient sur une pirogue.
La baleine saisie d'effroi
Jeta l'prophète à la dérive,
Et obligée, mais pleine d'émoi
Nagea vite vers une autre rive.
C'est ainsi que finit l'aventure.
Jonas, qui était très fort,
Se fit mettre dans les Écritures
Et envoya une note au Sport.
[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion
ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de
Marie Bashkirtseff.]
À son frère.
Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.
Cher Paul,
Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des
Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la
Maréchale et Claire.
Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et
éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la
largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est
vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute
avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est
l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique,
grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une
gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du
premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est
admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que
j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux
prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils
auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si
fortes.
Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules
Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce
sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de
suite la vraie belle musique.
L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air
d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de
voix où l'exaltation est à son comble.
La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche
d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable.
Il l'est.
Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre
cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même
presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration
de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous
feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_...
Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un
Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner,
c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux
qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours
eu des nouvelles écoles...
Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord,
n'est pas bon, et puis, et puis...