Et si j'étais un homme?[28]

[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros

monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer;

une table, un bock; un cigare.]

Au même.

Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne

croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur

historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre

troisième lettre j'étais refroidie. La satiété...

Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous

maintenant.

Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve

qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de

perles devant tant de cochons...

Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce

serait charmant, romanesque, et, qui sait? au bout d'un certain nombre de

lettres, ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu

ordinaires; alors on se demande qui? Et on vous choisit!

De pareilles correspondances ne seront possibles qu'à deux conditions...

La deuxième est une admiration _sans bornes_ chez l'inconnue. De

l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire

des choses qui infailliblement touchent et intéressent l'homme célèbre.

Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous

admirer sans bornes plus tard! Car, comme je le pensais, vous êtes très

jeune, relativement. Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid

et j'ai fini par vous dire des «inconvenances» et même des choses

désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir.

Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que

votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.

Je suis froissée comme si l'offense était réelle, c'est absurde.

Adieu, avec plaisir.

Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes; quant aux vôtres,

je les ai déjà vendus en Amérique un prix fou.

Au même.

Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu'une femme comme il

faut, jeune et jolie, s'amuse à vous écrire. Est-ce ça? Mais monsieur...

Allons, j'allais oublier que c'est fini nous deux. Je crois que vous vous

trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être

intéressante, si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets

à votre place: Une inconnue se dessine à l'horizon; si l'aventure est

facile, elle me répugne; si, il n'y a _rien à faire_, elle est inutile et

m'ennuie.

Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très

gentiment puisque nous avons fait la paix.

Ce que je trouve très drôle, c'est de vous dire simplement la vérité

pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.

Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.

Mais non, je ne veux pas vous voir.

Et vous, vous ne voulez donc pas d'un peu de fantaisie au milieu de vos

saletés parisiennes? Pas d'amitié impalpable? Je ne refuse pas de vous

voir et je vais même m'arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous

saviez qu'on vous regarde, _exprès_ vous auriez peut-être l'air bête.

Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m'est indifférente, bien;

mais la mienne à vous? Mettez que vous aurez le mauvais goût de ne pas me

trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures

que soient mes intentions? Un jour, je ne dis pas,--je compte même vous

étonner un peu ce jour-là.

En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve

pourtant le droit de vous écrire, lorsqu'il me passera des atrocités par

la tête.

Vous vous défiez, c'est très naturel.

Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge, pour vous assurer que

je n'en suis pas une.

Ne riez pas seulement.

Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre, elle vous dira

mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m'entoure, etc.

Vous m'écrirez ce qu'elle aura révélé.

Ennui, farce, misère.

Ah! monsieur, c'est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c'est

parce que je veux des choses énormes que je n'ai pas... encore. Vous, ce

doit être pour le même motif.

Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que

ma maladie m'ait refait une candeur à la Chérie.

Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV!

Alors vous pensez qu'après avoir écrit, rien n'est plus simple que de

venir dire: c'est moi.

Je vous assure que ça me gênerait beaucoup.

On dit que vous n'appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs.

C'est vrai?

Nous voir! Laissez-moi donc vous charmer par ma... littérature, vous y

êtes bien arrivé, vous!

Au même.

En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais

ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. Oh! rien qu'en vous

racontant l'effet produit par votre ruse pour connaître ma nature.

J'avais positivement peur d'envoyer à la poste m'imaginant des choses

fantastiques. _Cet homme_ devait clore la correspondance par... je

ménage votre modestie. Et en ouvrant l'enveloppe je m'attendais à tout

pour ne pas être saisie.

Je l'ai tout de même été mais agréablement.

Devant les doux accents d'un noble repentir,

Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr?

À moins que ce soit une autre ruse: flattée d'être prise pour une femme du

monde, elle me la fera à la pose après avoir provoqué un document humain

que je suis bien aise d'expliquer comme ça.

Alors parce que je me suis fâchée? Ce n'est peut-être pas une preuve

concluante, cher monsieur. Enfin adieu, je vous pardonne si vous y tenez,

parce que je suis malade et comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout

attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous! qui avez trouvé moyen de

m'être si profondément... désagréable. Je le nie d'autant moins que vous

en penserez ce qu'il vous plaira.

Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi?

Et à quoi bon?

Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous

comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus

agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités,--à vous ou à un

autre.

Je voudrais avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et

je voulais même à propos de jeune fille vous adresser une question raide.

Mais....

. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .

Pourtant une petite niaiserie très délicate de votre lettre m'a fait

rêver.

Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. C'est bête ou charmant.

Plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m'en moque. Oui, vous

avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais

soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.

Bonsoir.

Au Baron de Saint-Amand.

Avril 1884. 30, rue Ampère.

Cher ami,

Ah! comme je voudrais avoir un salon littéraire et mondain, un salon

intéressant, ce serait vivre en travaillant.

Les jours se suivent, le temps passe, la vie s'en va.

Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis;

il faudrait un éclat, un triomphe, qui s'appellerait: Revanche.

La vérité, c'est que j'ai toujours éprouvé et que j'éprouve de plus en

plus l'impérieux besoin d'écrire, j'invente des histoires, je vois des

faits réels et imaginaires. Dumas dit que la qualité maîtresse de la

femme, c'est l'intuition. Eh bien par intuition je comprends, je vois,

je sais des choses extraordinaires, mais lorsqu'il s'agit de me

retrouver au milieu de mon dossier... car il y un gros cahier plein de

notes...

En écrivant, mes yeux tombent sur les doigts de ma main gauche qui

retiennent la feuille, ces doigts vivants et nerveux font penser à la

peinture de Jules Bastien-Lepage, les mains qu'il peint sont vivantes,

la peau les enveloppe et on sent les muscles qui vont remuer.

Vous savez que je vais tous les jours à Sèvres. Mon tableau m'empoigne.

L'air est embaumé, et la fille qui rêve aux pieds du pommier en fleurs

«alanguie et grisée», comme dit André Theuriet. Si je rendais bien l'effet

de sève de printemps, de soleil, ce serait beau.

Au revoir, à bientôt.

À son frère.

Vendredi 30 mai 1884.

Paris, rue Ampère, 30.

Cher Paul,

Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en

outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues

étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta.

Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon _Severo

Torelli_, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée

demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer

son admiration.

Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et

ne craignant pas le ridicule.

Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui

apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau

en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de

vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas

que cela peut l'importuner. Elle _me charge_ de rédiger une dépêche à

Coppée:

«Monsieur,

«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles

enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée.

Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner

celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous

donc quand il faudra vous attendre.

«E. Z.»

Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française,

qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et

demie, deux heures au plus tard.

Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle

S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi.

Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre

jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas

si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la

princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.

Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est

apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes

toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce

grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à

me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau

tableau à voir.

C'est un homme assez agréable mais d'un physique qui surprend un peu. Je

suis très contente de le connaître. Il a des yeux bleus et il me regardait

à tout instant en parlant, comme s'il cherchait à voir ce que je pense.

En somme, il a dû être très gêné, ce Parisien, au milieu de cette

admiration sérieuse.

Au revoir.

À Monsieur Henry Houssaye

de la «Revue des Deux Mondes.»

Monsieur,

Les étrangers sont comme le grand Molière, ils prennent leur bien où ils

le trouvent. Nous aurions imité que ce serait notre excuse. Ce qui est

étonnant, c'est qu'un critique d'art de votre valeur dise qu'on suit tel

peintre avec tel système, qu'on emploie tel procédé!!! parce qu'on ne se

cantonne pas pour toujours dans une spécialité chère aux marchands.

Ni M. Bastien-Lepage, ni le troupeau d'étrangers que vous citez ne

songent, je crois, à adopter ou à renier les Japonais, les Primitifs,

etc., etc. Ils font ce qu'ils voient avec sincérité, sans malice, avec

plus ou moins de talent. Si leur sujet les prend dans la rue ils le font

dans la rue, si c'est dans un atelier ils adoptent l'atelier. Vous êtes

trop observateur pour ne pas avoir remarqué les différences d'éclairage.

Peindre des marins au bord de la mer en plein air où la lumière est

difficile, ou des gamins au coin d'une rue à l'endroit même où on les

voit, est-ce suivre un système?

Soyez juste. Si on faisait régner dans un salon une atmosphère semblable

à celle du dehors, ce serait système et parti pris. Nous ne l'avons pas

fait. Nous avons fait ce que nous avons vu et comme nous avons pu. Excusez

du peu et ne nous calomniez pas.

_Une_ des peintres étrangers cités.

À Monsieur Edmond de Goncourt.

Monsieur,

Comme tout le monde j'ai lu _Chérie_ et, entre nous, ce livre est rempli

de pauvretés. Celle qui a l'audace de vous écrire est une jeune fille

élevée dans un milieu riche, élégant, parfois excentrique. Cette jeune

fille, qui a vingt-trois ans depuis quatre mois, est lettrée, artiste,

prétentieuse. Elle possède des cahiers où elle a noté ses impressions

depuis l'âge de douze ans. Rien n'y est esquivé. La jeune fille en

question est du reste douée d'un orgueil qui fait que dans ses notes elle

s'étale tout entière.

Livrer de pareilles choses à quelqu'un, c'est se mettre à nu. Mais elle

a l'amour de tous les arts véritables poussé à un point extrême, presque

fou si l'on veut! Il lui semble intéressant de vous communiquer ce

journal. Vous dites quelque part que les notes vraies vous passionnent.

Eh bien! elle qui n'est encore rien, mais qui a déjà la prétention de

comprendre les sentiments des grands hommes, pense comme vous et, au

risque de vous paraître une toquée et une farceuse, vient vous proposer

ses notes. Seulement vous comprenez bien, Monsieur, qu'il faut pour cela

une discrétion _absolue_. La jeune fille habite Paris, va dans le monde et

les gens qu'elle nomme se portent très bien. Cette lettre s'adresse à un

grand écrivain, à un artiste, à un savant, elle est donc toute naturelle à

mon avis. Mais pour la plupart des gens, pour tous ceux qui m'entourent,

je serais une folle et une réprouvée si on venait à apprendre ce que je

vous écris.

J'ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de

talent afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on

croyait que je ne vivrais pas longtemps); j'aime mieux vous le donner à

vous et de mon vivant.

Si vous croyez que je désire un autographe, vous pouvez ne pas signer ce

que vous me ferez l'honneur de m'écrire.

J. R. I. (poste restante).

À Monsieur Émile Zola.

Monsieur,

J'ai lu tout ce que vous avez écrit sans passer une parole. Si vous

avez seulement un peu conscience de votre valeur, vous comprendrez mon

enthousiasme. Et pour que cet enthousiasme ne vous paraisse pas un

emballement naïf, je vous dirai que je suis très gâtée, très prétentieuse,

ayant lu à peu près tout, après avoir étudié les classiques, quoique

femme.

Vous êtes un grand savant et un grand artiste, mais ce qui fait que

je suis particulièrement à vos pieds, c'est votre passion de la Vérité.

J'ai l'audace de la partager; n'est-ce pas une audace que d'oser partager

quelque chose avec un grand génie comme vous.

Je sais bien que vous êtes au-dessus de lettres d'inconnues, vous ne

pouvez pas être flatté d'un misérable hommage de femme venu à vous, etc.

Mais le sentiment qui me force à vous écrire est insurmontable, et si je

savais m'exprimer vous en seriez touché.

J'aurais voulu que vous fussiez seul et à plaindre. Voilà un sentiment

très féminin, très romanesque et très ordinaire que j'imagine éprouver

autrement que les autres.

N'allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis

ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures,

quoique jeune. Seulement j'avoue que je suis assez folle pour avoir fait

le rêve impossible d'une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez

quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage.

Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un

bourgeois fini.

Ça me ferait de la peine, mais agréez dans tous les cas, monsieur,

l'hommage de la plus grande, de la plus raisonnée et de la plus pure des

admirations.

À Monsieur ***.

Est-il possible que dans tout Paris et parmi les milliers de journaux

qui y foisonnent il ne s'en trouve pas un seul où un homme n'appartenant

à aucun parti ou plusieurs hommes appartenant à des partis différents

puissent dire ce que bon leur semble, défendre ou attaquer un homme,

une idée, sans pour cela s'inféoder dans un clan quelconque et subir une

étiquette qui les range dans tel ou tel tiroir et les contraint à des

réserves ou à des devoirs? Un journal indépendant en un mot et sans _parti

pris_. Hélas! presque tous affirment ne pas avoir de parti pris et tous

sont intolérants, routiniers et obstinés.

Où est la feuille républicaine qui rendra justice à une idée intelligente

d'un clérical? On me dira que ces gens-là n'ont pas ces idées-là. Mais

supposez qu'ils en aient.

Où est la feuille réactionnaire qui n'attaque pas tous les jours,

bêtement, platement, ennuyeusement la République?

Il y a les feuilles dites ministérielles qui approuvent tout ou se taisent

quand il faut blâmer. Celles-là manquent de patriotisme.

Il y a la feuille intransigeante qui est le comble de l'exagération, mais

qui a pour elle l'esprit diabolique de M. de Rochefort.

Il y a des feuilles clérico-bonapartistes, il y a des feuilles de choux,

il y a des feuilles de vigne. Mais un journal indépendant, où chacun

apporterait son idée pourvu qu'elle soit bonne, son plaidoyer pourvu qu'il

fût fait avec talent, il n'y en a pas!

Haïssez la folie des gens qui veulent à tout prix un maître, et

dites qu'il faut une âme de valet pour aimer la monarchie.--Vous êtes

républicain. Bon, sans doute, après?

Alors sous peine de déchéance vous êtes forcé de trouver mauvais tout ce

que feront ou diront les autres.

Vous approuvez un acte du gouvernement? Vendu aux ministres!

Vous parlez en termes flatteurs de Gambetta? Opportunistes alors!

attristants, mais qui ne comprennent seulement pas le mot!--L'opportuniste

est un homme qui fait tout à propos. Que pouvez-vous me proposer de mieux?

Mais vous haïssez c'est-à-dire enviez Gambetta et vous entendez par

opportuniste un homme qui a toutes les mauvaises tendances que vous lui

octroyez.

Trouvez juste, par hasard, une réclamation à la Ruggieri de M. Rochefort

et l'on vous bombarde intransigeant radical. Voilà encore un mot excellent

dénaturé comme opportunisme. Qui est-ce qui n'est pas radical parmi ceux

qui veulent bien une chose.

Alors il n'y a pas moyen d'être un honnête citoyen qui s'exprime librement

sur ce qu'il voit, et qui traduit ses impressions sans songer quelles

lunettes il doit mettre pour envisager l'événement? Il paraît que non.

Supposez un écrivain qui a exprimé des sentiments républicains et qui se

permet le lendemain de rendre justice à... au prince Napoléon, par

exemple, de trouver qu'il a de l'esprit ou du talent. Et de suite on

dira:

Par qui est-il payé?

N'est-ce pas une manœuvre pour discréditer X... en l'inféodant malgré lui

au parti Z...

Triste, triste.

Le journal après lequel vous soupirez serait une feuille d'amateurs

alors? Précisément! Des amateurs d'indépendance. Un journal qui pourrait

défendre les capacités de M. Jules Simon, du prince Napoléon, ou le

talent de Gambetta ou l'esprit de Rochefort et constater l'impuissance de

M. Clémenceau. Un journal qui ne flatte aucune passion en un mot. Mais

cela n'est pas possible, dit-on, car si vous trouvez des amateurs pour

écrire vous n'en trouverez pas pour lire, et dès notre plus tendre enfance

les mots lire et écrire tendrement unis sonnent à nos oreilles comme deux

inséparables.

Ah! bah! Il n'y a donc pas en France une poignée de gens dégoûtés comme

nous du parti pris et qui se disent comme nous qu'il n'y a qu'une France,

qu'un parti et que tout homme utile doit être employé, tout talent défendu

et toute diffusion attaquée. Comment! Il ne se trouverait pas une poignée

d'hommes méprisant les accusations bêtes qu'on pourra leur jeter au visage

et se disant simplement, honnêtement, amoureux de la grandeur de leur

pays, et prêts à soutenir les hommes de talent dans quelque tiroir qu'ils

soient classés par les amateurs d'étiquettes, prêts également à blâmer ce

qui leur semble mauvais quelle qu'en soit la provenance sacrée.

Un journal idéal où l'on pourrait dire par exemple qu'on aime la

République et admire Gambetta, mais qui s'étonnerait qu'un homme aussi

éminent laisse faire des inepties comme la dispersion des jésuites. Les

jésuites et autres religieux sont dangereux, eh bien! débarrassez-vous-en.

À vous de trouver le bon moyen, vous êtes le gouvernement, vous êtes

nos intelligences. M. Gambetta laisse faire des bêtises pour prouver

peut-être qu'il n'est pas tout-puissant? Et où est le mal de l'être par

la persuasion, comme l'a dit M. Ranc?

Un journal où l'on pourrait s'étonner de l'injustice avec laquelle on juge

les qualités éminentes du prince Napoléon sans être soupçonné d'être à la

solde de Plon-plon, où l'on pourrait mépriser le parti bonapartiste et

regretter que le susdit citoyen soit entouré d'hommes qui le débinent et

qui croient le servir. La seule bonne politique est celle qui réussit,

disent-ils. Réussir à quoi?

Mettez le citoyen Jérôme aux affaires ou débarrassez-le par miracle du

nom compromettant et compromis qu'il porte, sans cela comment saurez-vous

qu'il réussit. Quel que soit devenu le parti bonapartiste, un peu avant la

mort du petit prince il avait des élections, maintenant il n'a plus rien.

Allez expliquer aux électeurs les intentions du prince, celles du moins

qu'il affiche et il aura des élections, mais pas comme vous voulez. Ou il

ment, ou il est largement libéral et grandement intelligent. Il ne doit

pas croire à ses droits. S'il y croit, nous retirons tout ce que nous

avons dit.

Expliquer aux électeurs le prince Napoléon! Mais nous nous en garderions

bien! il faut continuer Napoléon III. Oh! alors! Et l'attitude du

prince pendant la nuit du coup d'État et sa politique est-elle assez en

opposition avec celle de son cousin! Ingratitude. Oh! le joli mot et qu'il

fait bien dans le paysage. Nous sommes loin, hélas! de la rigidité des

anciens Romains et quel est le frère ou le cousin qui ne bénéficie pas

un peu, un tout petit peu, de la situation de son proche? Il ne sera

peut-être pas content d'être défendu par nous, le prince. Car nous jetons

carrément à l'eau et ses droits et le parti bonapartiste; lui n'a pas de

parti, ce parti qui dit: qu'il soit ce qu'il veut, pourvu qu'il arrive.

Ah! les misérables!

Et le progrès, et le patriotisme et l'honnêteté? Il n'y a rien pour eux.

Il y a un homme qui arrive et qui donne des places. Leurs convictions sont

des préjugés de salon et l'espoir de retrouver des situations perdues.

Les plus en vue, les plus _forts_ vous déclarent sérieusement que leurs

habitudes, leur éducation leur défendent de se trouver avec des gens qui

ne se lavent pas les mains. Innocent cliché! Comme s'il n'était pas prouvé

depuis longtemps que ce sont les cléricaux qui se lavent le moins, et dans

les couvents les malheureuses enfants prennent un bain par mois et dans

l'obscurité.

Mais nous avons beaucoup parlé de M. Jérôme Bonaparte...

Ah! ma foi, tant pis! C'est un commencement logique.

Qui doutera de notre indépendance, en nous voyant faire un quasi-éloge de

l'homme le plus impopulaire de France... à moins qu'on nous accuse d'être

subventionnés par lui?

Horrible vanité de la décomposition sociale.

À Monsieur Tony-Robert-Fleury.

30, rue Ampère, Paris.

Monsieur,

J'apprends avec surprise que le grand chagrin que j'ai éprouvé dans

l'affaire de la médaille au Salon est interprété auprès de vous comme une

sorte de rancune que j'aurais contre vous. Et comme c'est à vous seul, en

somme, que je dois toute mon éducation artistique, je ne veux pas qu'un

pareil malentendu subsiste une minute de plus. Je ne m'excuse pas, n'ayant

pas à le faire, mais je désire beaucoup que mes paroles, mes lamentations

et mes indignations, que je persiste à croire légitimes, ne soient pas

dénaturées.

Je me rends parfaitement compte de ce qui a été fait pour moi; vous seul

ne pouviez pas davantage; je suis très raisonnable en somme, vous voyez

bien.

Agréez, je vous prie, cher maître, l'expression de mes meilleurs

sentiments.

À Monsieur Sully-Prudhomme.

Juin 1884.

Monsieur,

Je viens de lire et de comprendre, à ce qu'il me semble, _Lucrèce et

la Préface_. Ne m'en sachez aucun gré. Mais je ne suis ni vieille ni

laide, et comme votre Lucrèce, j'ai encore lu tout ce que vous avez écrit;

rendez-moi la pareille. Ce ne sera pas si beau, ni si long...

En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace

(bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses

ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop.

Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous

avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle

admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très

1830 de gagner votre amitié par lettre.

Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais

alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire

franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de

partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous

exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils

sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu

que je ne m'en aperçoive pas.

J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que

le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte

d'admirer votre habileté à manœuvrer au milieu de toutes choses...

Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement

devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons

que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais

vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant

_inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine.

Au même.

Ah! monsieur,

Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que

j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est

infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai

de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser

devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf

_Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si

abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.

À Monsieur Julian.

Cher maître,

Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie,

mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers

des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop

délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait

inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant

aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour

croire que j'y ai jamais pensé.

Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience

est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens.

Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne

me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que

j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur

et à un marchand, des inconnus pour moi.

On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que

vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est

influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi.

Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X...,

n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle,

voilà tout.

Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible,

bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner,

vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus

admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde.

Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me

comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au

moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_

admirable et rare? Allons donc!

Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon

sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de

moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore

comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil

morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre

à mon talent de pamphlétaire et de polémiste...

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 28 / 31 题