Hier soir au théâtre il y avait un jeune homme, qui m'a regardée et
lorgnée comme un fou. J'avais envie de m'indigner, mais montrer de
l'indignation serait m'exposer au ridicule. Je me suis conduite tout
naturellement, faisant semblant de ne rien remarquer. Il n'y a personne
qui me plaît; ce petit m'a intéressée parce qu'il m'a regardée comme un
fou et parce qu'il était dans une loge et parlait avec ses amis--(ils
avaient cinq ou six loges à côté les unes des autres)--qui avaient l'air
d'être des messieurs _chics_.
Dans chaque troupe il faut une prima dona, dans chaque réunion il faut un
primo N. N. Ce soir, j'ai cherché en vain.
Il y en a beaucoup, mais pas un ne se détache des autres.
Des yeux noirs, des cheveux noirs, un teint mat. Le petit n'était séparé
de nous que par deux loges, et à chaque instant il changeait de place
pour se trouver en face de moi et attendait impatiemment que je baisse ma
lorgnette pour me regarder sans cesse, pendant toute la soirée, de huit
heures à minuit.
La sortie est très belle et remplie d'hommes: on passe par un corridor
vivant, formé par des centaines de personnes, un corridor comme à Nice,
mais à Nice il n'est formé que par quelques personnes, tandis qu'ici c'est
un plaisir de sortir de l'Opéra. J'aime ces haies humaines, ces centaines
d'yeux. Et ils sont très polis ici, ils font place.
La seconde fois que j'irai à l'Opéra je m'amuserai encore davantage, car
maintenant je connais plusieurs personnes de vue.
Cette soirée m'a rappelé les soirées de Nice, beaucoup moins brillantes,
mais beaucoup plus miennes; là je suis à la maison, et un proverbe russe
dit: _En visite l'on est bien, mais à la maison on est mieux._
Vous verrez qu'au bout de trois ou quatre fois j'adorerai l'Apollo, et
puis ces milliers d'yeux noirs qui me regardent me sont une distraction
convenable. Pourvu que beaucoup me remarquent je puis me passer de
remarquer et ce sera même beaucoup mieux.
Au revoir, je vous embrasse tous. Maman va bien, elle vous écrit.
À la même.
Rome, 1876.
Chère tante,
Je commence par vous dire que je suis excessivement bien portante.
Rassurez-vous de grâce, je suis plus rose que jamais.
Ensuite, je vous donne une commission.
Envoyez-moi ici ma vieille robe de mousseline de laine blanche avec les
galons blancs et la jupe d'une autre robe en mousseline de Chine, celle
qui est avec les galons d'or.
Quant à la boîte de Laferrière, c'est une robe qu'il faut m'envoyer ici
aussi. Worth va envoyer des robes de bal à Nice et vous nous les enverrez
tout de suite à Rome. Il faut te dépêcher. Nous commençons à nous arranger
à Rome. Je vous embrasse beaucoup de fois. Embrasse papa. Comment va-t-il?
À Mademoiselle Colignon.
13 juin 1876.