La plus grande des trois Grâces
Se trouve dans cent disgrâces!
Si, comme c'est probable,
Votre âme charitable
De grandes choses capable
Entend ma voix lamentable,
Elle soulagera ma peine.
Et soyez bien certaine,
Que lorsque reine je serai,
Jusqu'au dernier franc vous rendrai
Avec de beaux intérêts.
Mon âme poétique
Et mon cœur magnifique
Se dessèchent comme pastel
Dans ce petit hôtel.
Tous les soirs vers six heures,
Pour me bien réjouir
Dans ce Bois plein de fleurs
Il me faut sortir.
Il me faut pour cela
Voiture et toilette:
Comment le puis-je, hélas!
Quand est vide la cassette.
Lorsque reine je serai,
Tout, tout vous rendrai,
Mais, en attendant,
Envoyez-moi l'argent.
À la même.
Paris.
Il pleuvait ce matin.
Ah! ma tante, si vous pouviez m'envoyer un peu du vil métal.
En vérité, je ne comprends pas comment il y a des gens qui, pouvant vivre
à Paris, s'en vont moisir à Nice!
Si vous saviez comme Paris est beau! Chez Laferrière, Caroline est allée
aux eaux, la grande mince la remplace et pas mal; au moins avec celle-là
je fais ce que je veux.
Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
Ce soir, nous irons sans doute à l'Opéra.
Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent.
Car je suis dans la gêne,
Que mon cœur, que mon cœur
. . . . . . . a de peine...
Ne pas aller tous les jours au Bois, c'est mourir d'ennui: vous savez bien
que je déteste courir les boulevards et les boutiques. Mon seul plaisir
est d'aller respirer l'air pur de la campagne, de humer les douces
émanations du Bois, d'admirer la nature... des voitures et des toilettes.
Ah! ma tante, envoyez-moi donc de l'argent!
Car je suis dans la gêne,
Que mon cœur, que mon cœur
. . . . . . . a de peine...
Que Dieu vous garde, mes amis.
Nous, par la grâce de Dieu,
Marie.
À sa mère.
Florence.
Chère maman,
Nous descendons à l'hôtel de France. Ah! je suis habituée à voyager...
je ne fais que cela depuis quelque temps. Je suis gaie et bien portante.
Ce qui est vilain, c'est que nous ne connaissons pas une âme, moi et ma
tante, deux femmes seules, enfin résignons-nous!
Quelle vie, quelle animation! des chants, des cris partout. Je me sens
bien ici. Nous sommes comme dans une forêt sauvage, comme le Dante _una
selva reggia_, je ne sais où l'on va, quelle fête il y a, rien, rien,
rien! Mais, comme a dit un poète russe: notre bonheur est dans notre
misérable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis à peu près
tranquille. J'en voudrai beaucoup à la personne qui me tirera de _cette
misérable ignorance_: qui me dira, il y a bal là, fête ici; j'en
voudrais être et je serais tourmentée.
Il fait un clair de lune superbe et notre hôtel est situé sur la seule
partie de l'Arno qui ne soit laide et desséchée, comme le Paillon de Nice.
À demain les visites aux galeries, aux palais!
Ah! comme on vit bien ici! Nous avons visité le Palazzo Pitti, puis la
galerie de tableaux. Le tableau qui m'a le plus frappé, c'est le jugement
de Salomon _en costume moyen âge,_--il y a plusieurs autres naïvetés
pareilles. Tu sais que je respecte les tableaux très anciens, ce qui ne
m'empêche pas cependant de voir leurs défauts. Une Vénus avec des pieds si
mal faits, qu'on dirait qu'elle a porté des souliers à grands talons. Mes
pieds sont bien mieux.
Il y a de très belles et très curieuses choses dans ce palais, il y en a
pour des millions. Ce que j'aime le mieux, ce sont des portraits, parce
que ce n'est pas inventé, composé, arrangé. Il y a aussi une curieuse
collection de miniatures. Pourquoi donc ne s'habille-t-on pas comme avant?
Les modes d'à présent sont laides. Tu sais, une fois mariée, mon genre est
tout décidé, genre mythologique, empire ou plutôt directoire, mais plus
décent, très décent. Il y a de ces délicieuses robes, croisées comme par
hasard, et serrées devant par une ceinture. Oh! les femmes d'à présent ne
savent pas s'habiller, les plus élégantes sont mal mises. Enfin, ayez
patience, si Dieu m'accorde la grâce de faire ce que je veux, vous verrez
une femme un peu bien arrangée.
De là nous allons à la maison de Buonarotti; mais il y a une telle foule,
qu'on ne peut pas bien voir. Ensuite al Museo del Pietre D. Superbe
mosaïque. Ensuite al galeria del Belorta. Je ne vais pas la décrire. Quand
tu seras bien portante, nous irons ensemble; d'ailleurs il faudrait un
volume et la description n'en donnerait aucune idée. Tu sais que j'adore
la peinture, la sculpture, l'art enfin.
Au revoir, à bientôt. Je t'embrasse.
À son grand-père.
Florence, mercredi, 15 septembre 1875.
Cher grand-papa,
Nous sommes allées à la galerie Degli uffici qui communique avec le Palais
Pitti et que j'ai vue hier autant qu'on peut voir en passant. Aujourd'hui,
c'est autre chose; j'y suis restée une heure et demie. Les statues et les
bustes grecs me retiennent longtemps.
Je suis désappointée à la vue de la tête d'Alcibiade; jamais je ne me le
figurais avec le front charnu, cette petite bouche montrant les dents,
cette petite barbe.
Cicéron est assez (je ne le prends pas pour un Grec, soyez tranquille)
bien, mais ce pauvre Socrate! Oh! Il a bien fait de faire de la
philosophie et de causer avec son génie, il ne pouvait pas faire autre
chose! Quelle laideur ridicule!
Enfin me voilà devant la fameuse Venera Medica! Cette petite poupée est
une déception nouvelle. Ces chevilles ressortantes n'excitent pas mon
admiration, et la tête et les traits communs à toutes les statues
grecques! Non ce n'est pas là Vénus, la déesse charmante, la mère de
l'amour. La bouche est froide, les yeux sans expression; certes les
proportions sont admirablement gardées, mais que lui resterait-il donc,
si les proportions étaient moins parfaites! Qu'on me nomme barbare,
ignorante, arrogante, stupide, mais c'est mon avis. La Vénus de Milo est
beaucoup plus Vénus.
Je passe aux peintures et trouve enfin une chose digne du nom de Raphaël,
pas une image plate et effacée comme ces madones, pas un Christ enfant
comme en papier mâché, mais une tête vivante, belle, fraîche. La
_Fornarina_. Peut-être est-ce parce que je n'y comprends rien, mais
je préfère de beaucoup cette tête à toutes ses madones ensemble.
_Une femme_ de Titien, blonde et grasse, est admirable en _Flore_, on
la retrouve au Palais Pitti, peinte, toujours par Titien, en _Cléopâtre
se faisant mordre par un aspic_, elle représente une absurdité. Trop
grasse, trop blonde, pas du tout grecque-égyptienne. Les effets de lumière
dans les tableaux de Gherardo delle Notti me plaisent énormément.
Les figures sont belles et vivantes. La grande toile représentant les
_Pâtres autour du berceau de Jésus_ est magnifique. Sous cette banale
auréole, l'enfant divin illumine tous les entourants et semble lui même
être fait de lumière. La vierge Marie tient la couverture découvrant
l'enfant et regarde les pâtres, avec un véritable sourire du ciel. Ils ont
des figures radieusement respectueuses et ceux qui sont le plus près se
font de la main une visière comme on fait quand le soleil empêche de voir.
Toutes les figures sont belles, véritables. On voit bien que le peintre a
compris ce qu'il faisait.
Dans la salle française il y a un très joli petit portrait de Mignard et
dans la salle flamande un petit tableau de François Van Mieris, qui m'a
ravie par sa finesse extraordinaire. Plus on regarde de près, plus c'est
joli et plus la manière dont les couleurs sont mises est incompréhensible.
Je ne te raconte que ce que j'ai particulièrement remarqué, d'ailleurs
j'ai consacré le plus de temps aux bustes des Empereurs romains et des
femmes romaines, Agrippine, Poppée et... j'oublie son nom.... Néron est
beau comme personne.
Marc-Aurèle est une bonne grosse tête.
Titus ressemble à quelqu'un, je ne puis savoir à qui.
On vient nous apporter le billet de la loge pour ce soir au théâtre
Palliano. On ne donne pas un billet, mais une clef de la loge et deux
cartes d'entrée, je ne vois cela qu'en Italie.
Demain il faut partir. Plus je vois, plus je veux regarder, je m'arrache
avec peine à toutes ces beautés. La Vénus de Médicis m'a rendu joliment
fière. Ensuite nous visitons les musées égyptiens et étrusques.
L'enfance de l'art a son charme, mais je ne crois pas, comme on le dit,
que la sculpture grecque ait été importée d'Égypte.
C'est tout un autre caractère, et puis, n'est-ce pas? en Grèce, dans
les temps les plus reculés, on n'a rien fait de semblable aux choses
égyptiennes. De même qu'en Égypte il n'y eut et il n'y a rien d'approchant
des magnificences grecques.
En Égypte, l'art est toujours dans le même état, imposant et absurde.
Je regrette de ne pouvoir mieux expliquer ce que je comprends si bien.
Ah, cher grand-papa, si tu étais avec nous! Allons, quittons la superbe
Florence. Cette Lanza _leggiéra piota molt che dipel maculato cra
caperta_, comme dit le Dante au long nez pendant. Voilà encore un nez!
Rentrons, rentrons dans notre ville à nous, dans l'altière cité de
Seguranne. De nouveau en wagon. Quel dommage qu'il n'existât pas de chemin
de fer du temps de Dante. Il en eût certainement fait un des tourments de
son enfer. Cette fumée empestée, ce bruit, ce tremblement continuel!
À bientôt, je t'embrasse.
À son frère.
Nice, 1875.
Cher Paul,
Je reviens de Florence, où je suis allée avec ma tante. À Monte Carlo
déjà, je devins rose et me mis à rire de joie jusqu'à Nice. Nous avions
télégraphié et la voiture est là. Au lieu de me déshabiller, je cours voir
les maçons qui arrangent les chambres, puis je cours au second, où nous
logerons en attendant. Je vais te raconter tout. Chez moi je me déshabille
et, en chemise, me précipite sur mes classiques, les range, leur assigne
des armoires particulières et ayant terminé ce travail me jette sur le
tapis et passe une heure entre les caresses de mes deux chiens, les seuls
vrais amis de l'homme, cet homme fût-il Socrate. _Poi, poi, riposato
un poco il corpo lasso, ripressivia per la praggoginivesta_.... Mais
cela pas avant de m'être parfaitement lavée des pieds à la tête et mis
par-dessus une chemise blanche et fine, un jupon et ma robe de batiste
grise, sauf le corsage, que je remplace par un manteau de foulard blanc
... tu sais comme je suis gentille ainsi.
Allons, résignons-nous et avec mes livres je passerai encore agréablement
les quelques jours que nous avons à rester ici.
Dis-moi ce que tu fais, raconte-moi les moindres détails de votre
existence à Gavronzy.
Je t'embrasse et je te plains.
1876
À sa tante.
Hôtel de Londres, à Rome, Place d'Espagne,
3 janvier.
Chère tante,
Enfin je suis à Rome, après une nuit exécrable, passée dans un
compartiment plein, sur des coussins durs comme du bois, c'était une
horreur, mais c'est fini et nous sommes à l'hôtel de Londres, place
d'Espagne. Ce qui est atroce, c'est qu'il faut marchander!
Envoyez de suite Léonie avec les choses que nous avons peut-être oubliées.
J'ai laissé mon papier à lettres et une boîte de plumes, expédiez-moi
cela. N'oubliez pas mes recommandations touchant les meubles. Envoyez
absolument le télégramme à Alexandre, concernant les chevaux, sans y rien
changer. Soignez mes chiens.
Je suis très désespérée d'avoir oublié de dire adieu à grand-papa, mais on
me pressait tant, on criait, on se heurtait. Dites-lui, chère tante, que
je l'embrasse mille et mille fois, que je lui baise les mains et le prie
de pardonner cet impardonnable oubli.
J'ai encore peu de choses à vous dire, je n'ai pas vu Rome, mais elle me
paraît être une grande machine.
Il y a à peine deux heures que nous sommes arrivées. Demain j'écrirai à
tout le monde.
Au revoir.
Soignez-vous et venez pour que mes compagnes d'à présent puissent s'en
retourner en paix dans la ville de Catherine Ségurana.
Je vous embrasse mille fois.
À la même,
Chère tante,
Voilà encore une lettre que je vous prie de mettre immédiatement à la
poste, affranchie.
Nous sommes toutes bien portantes. Au lieu de rester à la maison, sortez
beaucoup, allez partout, et écrivez-moi ce qui se passe partout à Nice.
Embrassez D..., P... et T...
Envoyez Léonie et Fortuné. Envoyez mon ombrelle blanche; elle est, je
crois, restée à Nice.
Tâchez de nous rejoindre au plus vite.
Venez avec D... P...
Embrassez tout le monde.
Je vous embrasse, je me porte bien.
Au revoir.
À son père.
Rome, Hôtel de la Ville, 10 mars 1876.
Cher père.
Vous avez toujours été prévenu contre moi sans que j'eusse jamais rien
fait pour justifier cette prévention. Je n'en ai pourtant perdu ni
l'estime ni l'amour que doit à son père chaque fille bien née.
Je me crois obligée de vous consulter dans toutes les occasions graves et
je suis persuadée que vous y prendrez l'intérêt que de pareilles matières
comportent.
Je suis recherchée en mariage par M. le comte B... Maman a dû vous l'avoir
déjà dit; mais hier encore j'ai reçu la demande de M. le comte A., neveu
du cardinal A...
Je me crois trop jeune pour le mariage, mais dans tous les cas je viens
vous demander votre avis et j'espère que vous me le donnerez. Ces deux
messieurs sont jeunes, riches, et ont tout ce qu'il faut pour plaire. Ils
me sont indifférents.
En espérant une réponse à ma lettre, je me dis avec le plus profond
respect et la plus grande estime,
Votre fille dévouée et obéissante.
À sa tante.
Rome, 1876.