Chère amie,[6]

Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas le quart

d'une. Je suis enchaînée. Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible

et il me semble que je vais mourir.--C'est comme je l'ai dit: ou je veux

avoir tout ce que Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors

c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai!--Car Dieu ne pouvant

sans injustice tout m'accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une

malheureuse, à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce

qu'elle conçoit.

Dieu ne m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir

donné la faculté de _tout voir_ pour me tourmenter en ne me donnant

rien. Cette supposition ne s'accorde pas avec la nature de Dieu qui est un

être de bonté et de miséricorde.

J'aurai ou je mourrai.--Celui qui a peur et va au danger est plus brave

que celui qui n'a pas peur. Et plus on a peur, plus on a de mérite.

Le passé n'est qu'un souvenir et par conséquent est une sorte de présent.

Le futur n'existe pas. Ne nous faisons pas de chicanes là-dessus en disant

que l'instant où je vous écris est déjà bien loin de moi; par le présent

on entend aujourd'hui, demain, dans une semaine. Cela m'amène à dire qu'on

ne doit rien ménager, rien regretter. Vit-on pour le futur?

Et gagne-t-on à se faire un présent triste pour se créer des bonheurs à

l'état d'espérances...

Ne me blâmez pas et au revoir.

[Note 6: Voir dans le journal de Marie Bashkirtseff, page 194, un fragment

qui reproduit une partie des idées exprimées dans cette lettre.]

À la même.

Chère amie,

Je suis heureuse pour vous, on n'apprend jamais assez tôt une bonne

nouvelle. Est-ce un mérite d'être calme, quand ce calme est dans la

nature? Je suis triste et enragée. _Il ne me reste_ qu'un grand

dépit de souvenir dans ma vie et si je suis fâchée, c'est de voir que

mon existence est tachée de non-réussite. Vous comprenez, _j'avais mis

une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse, je

la regardais avec cet amour égoïste de peintre, qui travaille au tableau

dont il veut faire son chef-d'œuvre_. Retenez bien ces paroles

doublement soulignées, elles sont la plus grande cause de tous mes ennuis

et l'expression et l'explication exacte de tous mes chagrins passés,

présents et futurs. Je suis faite si étrangement, que je regarde ma vie

comme une chose qui m'est étrangère et j'ai mis dans cette vie tout mon

bonheur et tout mon orgueil; si ce n'était cela, je serais à ne me soucier

de rien. Retenez, chère amie, retenez donc bien ces paroles, elles

expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de

les expliquer.

Je suis jolie aujourd'hui et rien n'embellit comme de savoir l'être. On

doit faire la plus grande attention aux petites choses, ce sont elles qui

font la vie et en les négligeant on devient pire qu'un animal. Je deviens

un philosophe. Au revoir.

À sa mère.

3 juillet 1876.

Chère maman[7],

Que suis-je? Rien. Que voudrais-je être? Tout!

Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers l'infini, et revenons

à A... Et encore cela! un enfant, un misérable.

Non, le principal c'est que je laisse à la maison mon journal! J'emporte

la lettre de Piétro avec moi, je vais te dire pourquoi. Je viens de la

relire. Il est malheureux! Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que

ça! J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position exceptionnellement

despotique (car tu me gâtes beaucoup), mais lui! Et ces Romains, c'est

quelque chose d'inouï. Pauvre Piétro!

Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement, il semble qu'elle me

reproche les pensées que je lui consacre.

Non, Piétro n'est qu'un amusement, _une musique pour couvrir les

lamentations de mon âme_. Et cependant je me reproche d'y penser...

puisqu'il ne me sert à rien. Il ne peut même pas être le premier échelon

de cet escalier divin, au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.

Ah, chère maman, tu ne peux pas me comprendre ... mais je parlerai tout de

même.

Si j'étais une personne remarquable, je serais célèbre... mais par quoi?

Le chant et la peinture! N'est-ce pas assez? L'un est le triomphe du

moment, l'autre est la gloire éternelle!

Pour l'un et pour l'autre, il faut aller à Rome et pour pouvoir étudier il

faut avoir le cœur tranquille. Il faut amener mon père et pour l'amener,

il faut aller en Russie. J'y vais, bon Dieu!

Tu es dans le chagrin pour le moment, mais nous triompherons de tous nos

ennuis et nous serons heureux, je te le promets.

Au revoir, je t'embrasse.

[Note 7: Voir le journal de Marie Bashkirtseff, pages 208 et 309.

Les mêmes idées s'y trouvent répétées et souvent textuellement

reproduites.]

À la même.

Paris, juillet 1876.

Chère maman,

Il fait une chaleur écrasante. Nous avons été chez mes fournisseurs,

nous avons vu nos voitures, elles sont très belles. Nous n'avons encore

rencontré aucun visage connu, d'ailleurs c'est l'époque la plus abominable

de Paris, mais il y a malgré cela beaucoup d'animation.

Après-demain je vais consulter la somnambule et je vous écrirai le

résultat.

J'espère que vous ne pleurez pas trop mon absence. Faites plier les

rideaux blancs de ma chambre et souvenez-vous de ce que j'ai dit à propos

du tapis.

Bientôt je reviendrai, dans trois mois, peut-être moins. D'ailleurs rien

ne m'attire, ne me retient en Russie: je pars parce que tout va mal et que

j'espère arranger les affaires pour le mieux.

Ne vous ennuyez pas, allez absolument à Schlangenbad, soignez-vous et

écrivez-moi des bonnes lettres.

La tante va bien, elle vous embrasse.

Au revoir, soignez-vous, je vous embrasse, vous, grand-papa, et Dina.

Écrivez.

À Mademoiselle Colignon.

Chère amie,

_B***_, votre admiration, est venu ce matin apporter quelques romances

pour que Soria puisse chanter ce soir, sans être obligé d'apporter son

paquet sous le bras.

Je suis sortie avec maman et puis je me suis mise à parcourir les salons

pour voir s'il y avait des fleurs et si tout y avait l'air qui me

convient. Nous avions quelques personnes à dîner. Je dois avouer que ce

monde m'amusait fort peu, aussi me suis-je isolée pendant une heure au

moins pour lire chez moi. À peine redescendue, je vis arriver G***,

aussitôt entrèrent B., Diaz de Soria et Rapsaïd.

Je m'emparais de Rapsaïd, qui est le ténor le plus célèbre comme amateur

et qu'on s'arrache, à ce qu'il paraît (il est laid, intelligent et Belge),

lorsque Soria, qui causait avec maman, saisit le premier prétexte pour

venir s'asseoir sur l' S. dont j'occupais la moitié et m'attaqua, c'est le

mot.

Ce teint olivâtre, cette barbe noire, ce crâne nu, ces yeux arabes

énormes, brillants, tout cela s'enflamme du feu le plus naturel à la vue

de mes cheveux blonds et de ma peau blanche. Au lieu de le supplier

qu'il chante et de m'extasier, je déclarai que je ne demandais jamais

rien et que si l'envie lui prenait de chanter, il chanterait bien tout

seul. Il a chanté comme un ange. Jusqu'au départ de Soria, B. et

Rapsaïd, ce fut un feu d'artifice de mots, de musique, d'éclats de rire.

On m'a dit des choses les plus flatteuses. A*** ne voulait me voir

autrement qu'apparaissant au milieu d'une porte ouverte à deux battants

dans un bal aux Tuileries; le général me comparait à une Vestale, les

autres à... que sais-je? Soria à Galathée. Animée et craignant d'avoir

trop négligé les dames, je reviens auprès d'elles et nous nous installons

dans le petit fumoir à causer et à rire de trente-six choses amusantes

jusqu'à minuit et demie. Nice veut que la dernière impression que

j'emporte soit bonne.

Je vous embrasse et regrette votre absence.

Écrivez et portez-vous bien.

À Mademoiselle X...

Nice.

Chère amie,

Je suis là sans cesse à nier mes sentiments pour ce jeune homme, parce

qu'il n'a jamais fait aucune impression sur moi, parce qu'il ne m'a jamais

plu et s'il ne m'avait jamais remarquée, je pourrais vivre cent ans à côté

de lui et ignorer qu'il existe.

En fait d'impressions fortes, je n'en ai éprouvé de vraies que deux: dans

l'enfance à treize ans, le duc de H...

Je le dis par souvenir, car je ne m'en souviens plus et suppose que dans

cette passion il y avait beaucoup d'exaltation préparée d'avance, dont

j'avais _tout plein_ pour toutes choses et dont je ne savais que

faire.

La seconde, ce fut le comte de L... mais pas aux courses; aux courses, il

ne m'avait fait l'effet que d'un beau garçon.

Le lendemain au Toledo, avec X..., je me suis aperçue qu'il avait _du

genre_. Et enfin la dernière fois à la gare, au moment de quitter

Naples, j'ai reçu ce qu'on nomme vulgairement un coup de foudre.

Vous vous souvenez ce que j'ai dit ce soir-là. Je devins subitement folle

de lui, comme il me regardait à travers ma fenêtre de wagon.

Je ne sais comment m'exprimer, ce sont là de ces impressions

inexplicables, incompréhensibles.

Je l'ai revu depuis, mais tout simplement, sans aucune secousse, aucune

émotion que le souvenir de ce choc électrique, étrange. En le revoyant,

ce n'est pas lui qui me faisait _quelque chose_, mais je me souvenais de

cet instant au coup de foudre et je le ressentais presque aussi fortement

rien qu'en y songeant.

Et c'est encore la même chose à présent bien que je n'y pense presque

jamais.

À son frère.

Nice.

Cher Paul,

Hier, Faure a chanté dans _Faust_ devant une salle éblouissante. Nous

arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M.,

aussitôt vient le marquis R.

Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison,

je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais

personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que

venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit

un encombrement et B. s'esquive...

Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en

adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet

histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un

chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan

lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète:

souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie

infâme et légère.

À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute

plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu.

C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et

lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je

suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la

loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement,

murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné

siffler.

Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui

m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui

m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le

cœur et me transportait.

Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables

avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être

heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger

la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant...

Car là est la véritable vie! Les détails de _Faust_ peuvent plaire d'une

certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne

dis pas immoral, hideux, je dis _dégoûtant_.

J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et

élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la

tête par un nœud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais

toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non

une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami,

d'avoir une sœur comme moi.

Je t'embrasse.

Assez pour aujourd'hui.

1877

À Madame H.

Naples, 2 avril 1877.

Votre lettre me ravit, c'est tellement vrai tout ce que vous dites, que

je l'ai pensé cent fois moi-même, seulement vous exagérez ma valeur

vraiment.

Je valais peut-être quelque chose; mais tous ces voyages m'ont abrutie.

J'ai toujours mal à la gorge, et le climat de Naples me fera peut-être du

bien.

Ne prenez pas trop au sérieux ce que j'écris ce soir, je suis

mélancolique, et je vois tout sous un crêpe, cela arrive à tout le

monde.

Je pense avec bonheur que, dans un mois, nous serons installées à Paris,

d'où je ne veux plus sortir.

Les oreilles coupées ont leurs charmes pour ceux qui les coupent.

Mettez-vous en colère, et écrivez-moi tout ce que vous voudrez, cela

m'entretiendra dans un état d'esprit à peu près sain. Je suis moi-même

lasse de moisir; vos paroles me révoltent contre moi, contre tous.

J'allais m'endormir sous vos injures que j'apprécie et comprends.

Pensez-vous que je n'ai pas mille fois remué cent cinquante projets, mais

à quoi bon!

Hier, j'étais gaie en écoutant le _Stabat_ de Pergolèse, qu'on a

rechanté pour la princesse Marguerite, et dont les accents divins me

remplissent le cœur et les oreilles, ce soir je suis énervée.

Maman et Dina sont à San Carlo. Je suis restée à la maison, ce qui a causé

une petite escarmouche domestique dans laquelle j'ai joué un rôle tout à

fait passif. Depuis quelque temps, je suis si raisonnable et tranquille

que c'est effrayant. Je m'ennuie, qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse!

Je ne puis pourtant pas m'amuser à me monter la tête pour un imbécile et

même pour un homme d'esprit. Ce genre de divertissement ne me sourit que

comme un accessoire.

Je crois que j'écris des bêtises; ne prenez de ma lettre que ce qu'il

faut.

Les sérénades continuent. Voudriez-vous que cet espagnol amusement me fût

interdit! Bon Dieu, que vous êtes sévère!

C'est un tas de choses qui me retiennent à Naples; je vous raconterai tout

cela. C'est vide, mais cela fait passer les journées!

Au revoir. Injuriez-moi plus souvent, cela me fait un bien immense.

Tout à fait à vous.

À sa tante.

Florence, 1877.

Chère tante,

Faites-moi la grâce de faire en sorte que nous puissions encore rester à

Florence, la plus belle ville du monde. Apportez vous-même l'argent, je

vous en prie, soyez gentille.

Est-ce qu'on n'a encore rien envoyé de Paris? Écrivez ou envoyez des

dépêches, les dépêches valent mieux. Je ne puis pas rester sans robes,

surtout ici, et mes toilettes sont usées, je ne suis pas moi-même. Envoyez

une dépêche à Worth, à Laferrière, à Reboux, à Ferry, à Vertus. Dites-leur

simplement de m'envoyer ce que j'ai commandé et c'est tout. Il y aura

peut-être un bal ici et vous ne vous imaginerez jamais combien je voudrais

paraître belle. Ne vous inquiétez pas de ma figure, elle sera admirable;

je suis fraîche, demandez plutôt à maman. Je me couche de bonne heure

depuis une semaine et je continuerai ainsi. Mais il est atroce de manquer

de robes, surtout à Florence, où on est si élégant.

Il n'y a aucune comparaison avec Naples. Et puis, quand je ne suis pas

mise à mon idée, je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise

humeur, je suis laide.

Je vous embrasse, vous et papa. Au revoir.

P. S.--Ne laissez pas errer votre fantaisie: X... n'est pas à Florence et

il ne s'agit pas de lui.

Au marquis de C***.

26 juin 1877.

Nous avions en effet, marquis, la terrible nouvelle; mais annoncée

par vous, elle nous a causé une impression encore plus vive et plus

douloureuse. Nous sommes profondément touchés de ce que vous ayez songé

à nous dans un pareil moment.

Je ne veux pas vous ennuyer par des condoléances de convention, mais je

veux que vous soyez persuadé d'avoir trouvé dans nos cœurs un écho ami.

Je voudrais aussi pouvoir dire à madame votre mère, si belle et si

sympathique, que dans son immense affliction, Dieu lui a accordé une grâce

suprême dans l'excellent fils que nous connaissons et qui mérite si bien

une telle mère.

Je voudrais vous prodiguer toutes ces paroles amies qui me viennent du

cœur à la bouche, mais les consolations ne consolent pas. Nous espérons,

cher marquis, vous revoir l'année prochaine, sinon gai comme autrefois, du

moins tout à fait remis.

Au revoir donc et que Dieu vous garde.

[Illustration:

À Monsieur ***.

Au fait pourquoi ces deux grands amis sont-ils en froid? Je pensais que la

corde qui les lie sur mon tableau était solide[8].

Ma cure d'Enghien, où l'on me mène tous les jours de huit heures du matin

à une heure après-midi, me fatigue énormément. Et puis, je déteste Paris!

c'est un bazar, un café, un tripot où l'on ne peut respirer que lorsqu'on

est installé depuis un mois dans un hôtel entre cour et jardin. La fenêtre

fermée on étouffe, ouvrez-la et vous êtes assourdi par le vacarme des

voitures.

Ma malheureuse mandoline ne rend que des sons plaintifs; d'ailleurs tous

les instruments à cordes rappellent un tas de choses touchantes.

Alors ce bon M... ne dit pas de mal de moi... voyez-vous l'excellent

jeune homme!

Eh bien, je lui rendrai justice à l'avenir.

À propos de votre place dans l'autre monde, grâce à votre caractère

régulier vous iriez au ciel, mais le commerce des damnés vous relègue:

_... intra color che san sospesi._

Ah! monsieur, vous vous intéressez à Euterpe, cela ne m'étonne pas de la

part d'un homme distingué.

Puisque vous m'en suppliez je veux bien vous donner les navrants détails

de la visite de M... et les suites qu'elles ont eu pour _Elle_.

Votre ami a donc été aussi Œil-de-bœuf, aussi Talon-Rouge que vous savez,

toujours suivi de son laquais comme Milord et son domestique. C'est très

prudent. Je l'ai montré à la jeune personne, qui poussa un grand cri

et s'évanouit en s'enfuyant à toutes jambes, de sorte que pas un des

vélocipèdes que j'ai envoyés à sa poursuite n'a pu la rattraper, et

j'ignore ce qu'elle a pu devenir.

Au lieu de s'attendrir de ce désastre, votre ami a continué d'aller à

Monaco, quelquefois avec nos dames, mais invariablement avec son ami F...

et suivi d'un page. Après quoi _Milord-et-son-domestique_ a déjeuné

chez nous, mais étant sur notre départ, nous n'avions à opposer à son

formidable équipage qu'une maison en désordre, ce dont je ne me consolerai

jamais.

Que je n'oublie pas de vous combler de bénédictions, selon ma promesse, en

vous restituant l'image, un tant soit peu détériorée par les outrages du

temps.

Quant à la question, pour laquelle vous me promettez une si touchante

discrétion, je vous dirai seulement: est-ce que, par hasard, vous me

prenez pour la jeune harpiste?

Nous restons encore dix jours à Paris en attendant les gens de Nice, après

quoi je ne sais ce qu'on va faire jusqu'en septembre, et en septembre on

ira peut-être à Biarritz; on dit que ce sera très élégant.

Est-ce que vous domptez toujours des chevaux? Croyez-moi, ils valent mieux

que les hommes, au moins lorsqu'un cheval vous donne une ruade vous êtes

sûr que ce n'est pas le coup de pied de l'âne.

Au revoir. Ah! j'allais oublier de vous dire que je trouve vos lettres

charmantes et vous prie de ne pas faire le paresseux,--sous aucun

prétexte.

[Note 8: Allusion à un croquis de Marie Bashkirtseff représentant les deux

amis attachés par le cou aux deux extrémités d'une même corde, au milieu

de laquelle est pendu un cœur.]

À Monsieur de M***.

Schlangenbad.--Badehaus, 1877.

Cette photographie est si jolie que je ne puis résister au désir de vous

montrer envers quelle charmante personne vous manquez d'amabilité. Et moi

qui aux Enfers vous avais assigné une place parmi les _Sospesi_, où

se trouvent Virgile et tous ceux qui ne peuvent aller en Paradis malgré

leurs vertus, mais qu'on ne peut pas non plus envoyer aux enfers et qui

sont en suspens entre les deux! Vous méritez d'être auprès de Lucifer

lui-même, au fond.

Est-ce que vous seriez fâché pour la _trinité_? Non, n'est-ce pas[9].

P.S.--Si vous connaissez des malades de nerfs, envoyez-les ici, maman

éprouve un grand soulagement des eaux de Schlangenbad.

[Note 9: Allusion au dessin placé en tête de la lettre précédente]

Au même.

Paris, Grand Hôtel, 1877.

Monsieur,

J'avais envie de ne plus vous écrire, ô Monsieur de M., mais il me faut

toujours raconter n'importe quoi à quelqu'un. Les femmes sont souvent

ennuyeuses, les bonnes amies nous assassinent avec des parodies de

Sévigné. Ou bien elles sont méchantes et alors on doit faire bien

attention à ses écrits sous peine d'être mangée, Dieu sait par quelles

dents plombées, écornées, fausses; rien que d'y songer.... fi.

Je ne vois donc que vous, qui êtes mon frère et ami. Aussi, j'accepte avec

gratitude le serment que vous me faites.

Savez-vous que moi aussi je devais aller en Angleterre voir mon amie Lady

P..., mais la pauvre femme vient de mourir et notre voyage ne se fera,

sans doute, pas.

Nous revenons de Wiesbaden, où l'on a passé quelques jours après le gentil

Schlangenbad et où il y avait une société russe très agréable. Beaucoup

des vieux amis et de nouvelles connaissances. Comtesse Loris Mélikoff est

là en attendant son mari qui joue au soldat en Asie.

Mon grand-père a retrouvé son antique ami le prince Repnine et ne voulait

plus partir; bref, c'était charmant, charmant, mais hélas, monsieur, trop

de femmes!

Nous sommes ici, en attendant une décision quelconque. Ma gorge est à peu

près guérie, mais on m'ordonne les climats chauds. Je ne sais ce que nous

ferons et je me déteste. C'est un sentiment extrêmement désagréable, on

est comme la femme trop maigre au bain de mer: elle a beau courir, ses

jambes la suivent.

J'ai à vous proposer une excursion bien autrement agréable que ce

misérable Sorrento. Et je vous prie de croire que c'est sérieux. Il

s'agirait d'aller de Nice à Rome à pied, s'arrêtant dans toutes les

villes intéressantes. On peut y arriver en vingt-huit jours, presque sans

fatigue. Mes supérieurs iront en voiture, moi à pied, nous serons toute

une société. J'attends des lettres d'Angleterre. Que dites-vous de cela?

Êtes-vous amateur de ces sortes de choses? Dans tous les cas nous nous

verrons en Italie et je compte bien sur votre coup d'épaule qui sera

rudement donné à en juger par les tours de force de Naples; aussi rien

qu'à l'idée de vous empoigner et de vous mettre aux pieds de maman, je

pousse des cris.

Enfin, je ferai mon possible, l'amitié oblige.

Bien des choses de nous tous.

À Mademoiselle Colignon.

Dimanche, 14 octobre 1877.

Ah! chère amie, comment peut-on ne pas adorer Verdi. Je ne connais

rien de plus remarquable que son _Aïda_. Chaque accord et chaque phrase

parle. Je crois vraiment que l'on comprendrait et la signification de la

pièce et dans quel pays cela se passe, et tout enfin, sans voir la scène

et sans entendre les paroles. C'est dans ce sens-là que je place _Aïda_

plus haut que toutes les musiques du monde. Et aussi quel charme, quelle

force, quel sentiment exquis!

Vous savez, je n'en parle pas au point de vue savant, je ne saurais pas et

ce serait dommage. On est plus... on jouit plus, ne sachant pas comment

c'est fait.

Ne devant rien faire de sérieux en musique, je n'en sais que ce qu'il faut

pour une personne de goût qui ne veut pas composer.

C'est ce soir, en jouant des airs d'_Aïda_ sur ma mandoline, que je

me suis mise à en raffoler. J'avais oublié la musique...

La musique dispose à la vie, à la gaieté, aux larmes, à l'amour, enfin,

à tout ce qui agite, contente et tourmente, tandis que le dessin est un

travail qui vous enlève de la terre et vous rend indifférent à tout,

excepté à votre art.

On m'a promenée au Bois; il faisait très beau et l'air était si doux que

je me croyais en Italie. Il faudra aviser pour le dimanche.

Cela m'ennuie de perdre un jour chaque semaine, car je ne sais pas me

reposer; quand je me repose, je m'ennuie.

Sans doute l'étude de la musique demande la même application, le même

calme, mais pour peu qu'on en fasse pour soi ou pour les autres, on doit

subir toutes ses influences.

On se passionne pour le dessin, la peinture, mais jamais ils ne vous

feront...

Je deviens folle, car je ne sais pas rendre ma pensée!

D'ailleurs, je dis des choses fort connues. Je veux seulement qu'on sache

ce que j'en pense, moi.

La musique d'_Aïda_ est comme la Gretchen de Max. Cela parle, cela

vous raconte toute l'histoire, jusqu'aux moindres nuances. Ainsi, je vous

assure qu'on s'aperçoit si la scène se passe dans un appartement ou à

l'air, le jour ou le soir--rien qu'en entendant la musique.

Pendant que je dis ces choses abstraites, «La France haletante» attend

le résultat des élections. Car c'est aujourd'hui. Le maréchal doit avoir

mal dîné le soir. Je regrette tant de n'avoir personne pour me tenir au

courant de toutes ces machinations.

1878

À Monsieur de M...

Paris, avenue de l'Alma, n° 67.

Je m'empresse, cher Monsieur, de dissiper vos légitimes inquiétudes; les

gâteaux sont arrivés, ils sont superbes et nous vous en remercions; ils

sont si beaux, qu'on est tenté de les faire encadrer.

Il nous est arrivé un bien grand malheur, notre cher docteur Wolitski,

que vous avez vu chez nous, est mort vendredi dernier, à deux heures de

la nuit. C'était le meilleur ami de toute notre famille, le filleul de

grand-papa, il nous a tous vus grandir; vous pensez bien quelle perte

irréparable. Les amis comme lui sont si rares; pour ne pas dire qu'on n'en

trouve plus. Grand-papa malade, lui-même, comme vous savez, a pleuré toute

la journée et continue jusqu'à présent à être très triste. Mais je ne veux

pas vous entretenir de choses si sombres.

Vous me demandez si je n'hésite pas entre l'amour de l'art et l'amour de

la belle nature; je n'hésite pas: je les aime également, mais la belle

nature ne donne des jouissances à peu près complètes que lorsque l'on sait

que l'on est soi-même quelque chose, lorsqu'on possède la force de l'art

qui est une grande et très grande force.

Il y a ici une personne qui désire savoir tout le mal que l'on dit d'un

certain M. L. Ne le connaissez-vous pas?

Vous savez que la princesse S. s'est embarquée pour l'Amérique, où elle

veut, dit-on, se marier. Voilà qui serait une fin extraordinaire.

Êtes-vous assez heureux d'aller à Rome! Je vous envie et je l'avoue,

quoique l'envie soit une bassesse.

Racontez-moi ce que vous avez vu aux funérailles du roi et tout le reste.

Soyez bien aimable et donnez-moi toutes les nouvelles et vieilleries

imaginables... Je lirai cela à table, puisque c'est là seulement que je

suis libre.

On vous fait dire mille choses aimables. Est-ce qu'il y aura un carnaval?

Au même.

On vient de me voler mon chien blanc, Pincio, celui que vous avez vu chez

nous. C'est horrible. Je crois qu'on l'a emmené de Paris; j'écris de tous

côtés dans le cas où ces misérables viendraient à être attrapés par les

âmes charitables auxquelles je m'adresse. Savez-vous une action plus

indigne que voler un chien? C'est lâche tout bonnement. Comment! on

prend une créature qui est attachée à ses maîtres, qui a parfois une

intelligence bien supérieure à celle de certains bipèdes, mais qui n'est

pas en état de se défendre, voilà le sublime de la petitesse et de la

méchanceté.

Vous êtes bien heureux, vous n'avez pas de chien et on ne vous en a pas

volé. Enfin!

Que faire, j'ai fait afficher 200 francs de récompense et cela n'a servi à

rien. N'est-ce pas une indignité de toute la race humaine?

Consolez-moi en me parlant de l'Italie.

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 13 / 31 题