À Mademoiselle Colignon[3]

Chère amie,

Quel affreux voyage![4] À Vinenbruck nous descendons et allons vingt

minutes à pied; à une heure et demie nous arrivons: quelques maisons entre

deux montagnes. On ne se fera jamais idée du calme profond, qui règne en

cet endroit. Il me semble, que dans une tombe c'est plus animé. Ma mère

est radieuse, je suis enchantée de la revoir. Je raconte tout ce qui s'est

passé depuis le départ. Une fois tout cela raconté, je m'ennuie, pas

une âme intéressante. Je chante et ma voix produit son effet habituel.

Ici, on se promène sans chapeau, on parle à tout le monde; _requiem

delectabile_. Campagne, plus campagne qu'en Russie, tristesse,

détestation...

Quand je pense (et j'y pense souvent) qu'on ne vit qu'une fois, je me

reproche de passer mon temps dans ce pays de saucissons.

Un chapeau de feutre noir d'une façon ravissante, une robe de drap bleu

presque noir, tout unie, bien tirée sur les hanches et à petite traîne,

mais la traîne est retroussée sur le côté, comme un habit de cheval,

souliers de peau jaune à boucles, figure fraîche, port royal (comme dit

maman), démarche gracieuse. Dina s'écrie en me voyant descendre: je ne

te reconnais pas, tu as l'air d'un tableau ancien. Je prie Dina de me

conduire par la ville; ce n'est pas une ville, mais comme le parc d'un

château. L'endroit est ravissant et à chaque pas on voit des montées se

perdant dans la verdure, des balcons à balustrades, des ponts rustiques,

des montagnes, des plaines, charmants en vérité. Mais sur les balustrades

personne n'est appuyé, les allées sont désertes, les escaliers, poétiques

et pittoresques, vides. Je me plains tout haut en admirant ces belles

choses. Voilà, ma chère. Par exemple, je dis que je m'ennuie et j'entends

quelqu'un derrière moi; je me retourne; c'est une personne qui pense ce

que je viens de dire, on se parle, et voilà... Eh! bien, s'écrie-t-elle,

retourne-toi donc vite! Je me retourne et je vois.... Un cochon blanc

et rose, qu'on conduit en laisse.... À sept heures nous descendons dans la

laiterie, c'est charmant.

On monte, on descend par un chemin adorable. Schlangenbad est un jardin

ravissant; pas de places, pas de rues, çà et là des maisonnettes propres

et simples. Je parle à peine allemand, je parle une nouvelle langue en

ajoutant _irt_ à tous les mots français. Tout le monde rit et parle

comme moi. Maman me présente à la princesse M... Je me plains de l'ennui,

la princesse m'offre un attaché militaire russe qui est ici, et dont je ne

sais pas le nom.

Résignons-nous et couchons-nous de bonne heure; levons-nous avec les

poules; cela me fera du bien.

Je ne saurais jamais vous dire à quel point je regrette que vous ne soyez

pas avec nous et comme ça ferait du bien à votre santé.

Au revoir.

[Note 3: Mademoiselle Colignon, son institutrice.]

[Note 4: Marie Bashkirtseff faisait alors son premier voyage à

Schlangenbad.]

À la même.

Chère amie,

Les anciens ont tort. L'amour, c'est la femme qui aime. Si on pouvait être

double, je voudrais l'être pour mettre ma seconde moi à genoux devant la

première, seulement parce que celle-ci est prosternée devant l'amour.

Qu'est-ce que la femme qui vous aime tout simplement? Peut-on l'apprécier

même si elle vous adore? Oui, les gens aux sentiments vulgaires. Mais si

cette femme se dresse debout, et se prosterne ensuite devant vous, c'est

alors seulement que vous comprenez toute sa grandeur, la grandeur de son

amour. Et ce n'est qu'en s'humiliant ainsi qu'elle est grande, parce

qu'elle vous élève et vous rend digne. Quel est l'homme qui ne se

sentirait pas Dieu devant cette adoration, par conséquent ne pourrait

vous comprendre et devenir votre égal!

Au revoir.

À la même.

Chère amie,

Êtes-vous encore à Allevard et comment va votre santé? Où pensez-vous que

je sois aujourd'hui, à Schlangenbad, à l'hôtel Planz? Eh! bien, pas du

tout. Je suis à Paris, au Grand-Hôtel et, si vous étiez plus avisée, vous

auriez pu le voir sur l'enveloppe.

Je suis une méchante fille, je quitte ma mère en lui disant que je suis

enchantée de partir avec mon oncle. Ça lui fait de la peine, et on ne

sait pas combien je l'aime et on me juge d'après les apparences. Oh! en

apparence, je ne suis pas très tendre. L'idée de revoir ma tante m'occupe.

Pauvre tante, qui s'ennuie tant sans moi! Pauvre maman, que j'abandonne!

Mon Dieu, que faire? Je ne puis pas me couper en deux!

C'est vendredi que j'ai quitté Schlangenbad. Le samedi à cinq heures,

j'ai descendu au Grand-Hôtel, où m'attendait ma tante. À la frontière

française, j'ai respiré pour la première fois depuis que je suis sortie

de France.

Je vous embrasse.

À sa mère.

Paris, Grand-Hôtel,1875.

Chère maman,

Arrivée à cinq heures du matin, au Grand-Hôtel, il est six heures

seulement et je vous écris déjà; cela vous prouve mon empressement.

Depuis quinze jours, j'ai respiré pour la première fois en revoyant la

France. Je me porte à ravir, je me sens belle, il me semble que tout me

réussira; tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse...

Je vous embrasse, bonjour.

Soignez-vous, ma mère, écrivez-moi et revenez vite.

À Mademoiselle ***.

Paris, 1er septembre 1875.

Ma chère Berthe,

Je réponds de Paris à votre lettre, où je suis depuis trois jours. Ma

mère, qui est restée à Schlangenbad, me l'envoie. Madame votre mère est

bien bonne de penser à moi, et il me tarde de la connaître. Je suis ici

avec ma tante, Mme Romanoff; je crois que vous la connaissez. Que je

voudrais passer quelque temps dans la même ville que tous! nous

pourrions au moins nous voir. C'est si ennuyeux de se rencontrer une ou

deux fois par an, échanger quelques mots et puis être de nouveau, l'une

à un bout du monde, l'autre à l'autre.

Écrivons-nous toujours. Depuis notre premier séjour à l'étranger, où je

vous ai connue dans notre tendre enfance, j'ai été toujours attirée vers

vous, et quelque chose me dit qu'un jour nous serons plus liées que nous

ne pouvons l'être maintenant.

Nous sommes au Grand-Hôtel, n° 281.

Au revoir, ma chère; pensez de moi ce que je pense de vous. Bonjour.

À sa tante.

Paris, 1875.

Mme Romanoff, Olga, Marie, X... Tout le monde enfin. J'écris comme j'ai

promis et pour commencer je vais déclarer qu'il fait non pas chaud, comme

disait ma tante, mais bel et bien frais, un temps admirable. Je suis allée

chez tous mes fournisseurs, qui sont de vrais anges et pas si chers que

je croyais. K. est avec nous, il est d'une utilité étonnante! Hier, et

avant-hier nous fûmes au Bois--une foule immense et élégante comme

toujours. Ton frère, belle Euphrosine, a une voiture et un cheval

adorables et fait le beau ici. Il a fait un soubresaut en m'apercevant.

Ce singe de L. est également ici et une quantité d'autres, tous ceux

qui étaient à Nice, etc., etc. Seulement, je manque d'argent. C'est le

principal. Qui, diable, a inventé cette vile chose. Comme on était heureux

à Sparte d'avoir de l'argent en cuir, en peau de bœuf! J'économise

admirablement, mais malgré ma belle économie, l'argent _deficit_

Je fais mieux mes affaires que je ne le pensais, il faut bien m'habituer.

On est très malheureux quand on ne sait rien faire soi-même.

Mon plus grand tourment, c'est d'aller rôder avec la tante Marie. Ils

viennent tous de sortir pour aller au Bon-Marché; je reste à la maison,

enfermée chez moi, ce qui me plaît cent fois plus que de courir dans tous

ces magasins.

À sa cousine.

Paris, Grand-Hôtel, 1875.

Chère Dina,

Voilà une aventure! je m'étais mise sur le balcon du salon de lecture,

attendant ma tante, quand j'entendis derrière moi un chœur d'admiration

sur ma personne, ma taille. Ce chœur partait d'un groupe de messieurs

assis derrière moi. Il est vrai, qu'en ma robe de batiste grise, tout

unie, j'ai une taille divine, c'est le mot (tu l'as dit toi-même); mes

cheveux dorés sont coiffés simplement. Je ne sais comment, mais les

torsades tombent jusqu'au milieu du dos. Ce n'est pas tout: entre ces

gens il y a des Brésiliens qui me regardent et me suivent. Ce n'est pas

tout: il y a un charmant jeune Anglais blond, qui a l'air de soupirer;

ce n'est pas tout: il y a un affreux blond Russe qui me poursuit. Ce

n'est pas tout: et si même je croyais que cette fois c'est tout, il y a

bien encore d'autres fous, mais je ne prends pas la peine d'en parler;

même les femmes me regardent et admirent mes toilettes d'une simplicité

étonnante et d'un chic surprenant. Lis ma lettre à maman, ça lui fera

plaisir, ça la guérira. Pauvre maman!

On nous amène une victoria à deux chevaux et nous sortons.

Au Bois il y a quatre rangées de voitures, on s'écrase presque. J'étais

en train de m'étonner de la laideur des hommes, ici, quand je vis arriver

quelque chose de connu; je tâchais de reconnaître, car il y a tant de

monde, tant de figures... que les yeux faiblissent et deviennent hébétés

au point de vue moral. La personne me salua et je vis s'épanouir la figure

du stupide Em.

Au second tour, le surprenant, mais stupide personnage, s'approche de

la voiture et de sa voix stridente avec son accent niçois jette ces mots

flamboyants de distinction:--Où donc êtes-vous logées?--Au Grand-Hôtel,

répond ma tante.--À la bonne heure!--Quant à moi, je ne me tourne même

pas de son côté.

Je ne sais à quoi attribuer cette révolution intérieure, mais le fait est

que tout me paraissait noir avant, et tout me paraît rose à présent. Nous

rentrons juste pour la table d'hôte. À gauche, sont ceux que je nomme les

Brésiliens; à droite, au salon de lecture est le gentil Anglais qui, pour

regarder, s'approche vingt fois du côté de la fenêtre, mais chaque fois je

voyais son œil droit se détourner de l'affiche qu'il avait l'air de lire,

et se fixer sur moi.

Oh! vraiment, je ne vaux pas cette peine, Je rentre chez moi et je me mets

à écrire. On frappe; la femme de chambre me donne une carte. De M....

Faites entrer, c'est Remy seul, sans son père; je regarde son chapeau sur

la table, ses cheveux noirs, et une idée m'illumine.--Asseyez-vous comme

cela, tournez le dos à la porte et ne vous retournez pas quand ma tante

entrera; je veux qu'elle vous prenne pour un autre.--Et tout le temps

notre conversation est interrompue par nos éclats de rire; je me figure

la face de ma tante.

Remy m'assure qu'il n'a pas changé depuis quatre ans.

De combien de demoiselles avez-vous été amoureux depuis?--De pas une

seule, je vous jure!!! Je doute, il assure; je ris, il soupire. C'est

agréable d'avoir des amitiés d'enfance. Alors, comme tu le sais, il était

cent fois plus fort que moi en coquetterie; maintenant, je suis une

vieille et lui, un enfant. Il se hasarde à demander si je suis changée.

--Pas du tout, je suis toujours la même. Je ne suis pas amoureuse de vous,

cela va sans dire...

Je voulais dire que je ne l'ai jamais été. Mais pourquoi désillusionner

les gens? (Il a encore trois ans pour finir ses études.) Il fait de la

tête des signes et balbutie quelque chose qui veut dire: Oh, sans doute,

non, je n'ose pas croire autrement.--Mais, ai-je continué, je suis votre

amie.

Entre ma tante, et j'éclate de rire en voyant sa figure surprise,

souriante et en même temps sévère. Elle a fait une tête de circonstance,

mais à l'instant Remy se retourne et la face change. Ah! ah! ah! je suis

enchantée de la surprise.

Au Bois[5], il y a tant de Niçois, qu'un moment il m'a semblé être à Nice.

C'est septembre, et c'est si beau Nice en septembre; je me souviens de

l'année dernière, de mes promenades matinales avec mes chiens, de ce

ciel si pur, de cette mer si argentée. Ici il n'y a ni matin, ni soir;

le matin on balaie; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me

perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant, tandis que là,

on se trouve si bien! On est comme dans un nid, entouré par des

montagnes, ni trop hautes, ni trop arides. On est de trois côtés protégé

comme par un manteau de Laferrière, gracieux et commode et, devant soi,

on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et

toujours nouveau. Oh! j'aime Nice.--Nice, c'est ma patrie, Nice m'a fait

grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs.--C'est si beau:

on se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche,

derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu

argent et si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est

en face de moi, il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette

incomparable brise, qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y

a pas une âme sur la promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis

sur les bancs. Alors je suis seule, alors je respire, j'admire, je

suffoque. Qu'est-ce que je te raconte là? des choses que tu connais,

mais comme je suis en train, je continue.

Et le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Le soir, c'est tout

noir ou gros bleu. Et quand la lune éclaire ce chemin immense dans la mer,

qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à

ma fenêtre, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne

devant Dieu... Oh, non! Tu ne comprends pas ce que je veux dire, tu ne

comprendras pas, parce que tu n'as pas éprouvé cela. Non, ce n'est pas

cela, c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire

comprendre ce que je sens!! C'est comme dans un cauchemar, quand on n'a

pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie

réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenirs! on

peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier... On a beau

sentir en écrivant, il n'en résulte que mots communs: bois, montagnes,

ciel, lune, etc., etc.

Donne-moi des nouvelles de Schlangenbad et revenez plus vite.

[Note 5: La fin de cette lettre se retrouve dans le journal de Marie

Bashkirtseff (page 65), avec quelques variantes.]

À sa tante.

Paris.

Très chère tante,

Ne vous déchirez pas le cœur pour rien et ne prévoyez rien de sinistre.

Tout va admirablement bien, excepté le caractère de mon auguste mère,

qui se fâche du matin au soir et économise tellement que c'est terrible.

Mon auguste mère a proposé de ne pas déjeuner, figurez-vous cela, ne pas

déjeuner! C'est atroce, mais je suis bonne enfant, je ne me fâche pas et

la proposition n'est restée qu'une proposition.

L'univers entier est à Paris. Depuis la reine d'Espagne jusqu'à A.

Nous avons visité plusieurs hôtels, il y en a un aux Champs-Élysées, tout

à fait à part avec un petit jardin, écuries et remises, trois chambres de

domestiques, huit chambres à coucher, trois salons, salle à manger, jardin

d'hiver, sous-sols, cuisine, salle de bains, office, etc., etc. Ce n'est

pas une énorme maison et si on l'achetait il faudrait ajouter deux ou

trois pièces. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut vivre, partout ailleurs on

végète, on ne vit pas. Quand je pense que nous demeurons à Nice, j'ai

envie de me casser la tête. Et dire que nous avons acheté à Nice!!! Quelle

horreur! Je sais qu'on fera de l'esprit sur ce que je dis, mais je m'en

moque. Je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. Vivre ailleurs

qu'ici, c'est perdre son temps, son argent, sa figure, sa santé, tout

enfin. Tout homme sensé et qui n'est pas mort vous dira que j'ai raison.

Comment va la santé de papa, embrassez-le. Je me propose de gagner 200,000

roubles et alors je vous montrerai d'où je suis sortie!!!

De la mère Angot je suis la fille,

etc., etc. Quand je pense, qu'on vend en Russie pour acheter à Nice! Mais

c'est de la folie...

Enfin puisque l'affaire est commencée, terminez-la, payez à Nice et puis

on tâchera de vendre, si l'on trouve un acquéreur. Je vous prie de ne pas

acheter de meubles, car nous en commanderons ici; ce n'est pas la peine de

dépenser de l'argent pour cette baraque Niçoise.

Je vous embrasse beaucoup de fois. Faites tondre et laver Prater.

P. S.--Voici ma photographie en Mignon pour les tableaux vivants.

À la même.

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 10 / 31 题