MARIE BASHKIRTSEFF

1868-1874

À sa tante.

30 juillet 1868[2].

Très chère tante Sophie,

Comment allez-vous, ainsi que l'oncle? Hier, nous avions des tableaux

vivants: le premier tableau représentait les quatre saisons: Dina

représentait l'Hiver; moi, le Printemps; Sophie Kavérine, l'Automne;

Mlle Élise l'Été. Dans le second tableau prenaient part Dina et Catherine,

sœur de Sophie. Dina représentait la Psyché regardant l'Amour endormi, et

Catherine, l'Amour. Dina avait les cheveux épars; c'était très joli. Dans

le troisième tableau, moi et Paul: j'étais la Déesse des fleurs et Paul

le Dieu des fruits. Dans le quatrième tableau, Dina seule en Naïade, robe

blanche, assise dans le jonc; dans les mains et sous les pieds elle avait

l'herbe des rivières et le jonc, toute la robe parsemée de perles en

cristal blanc, qui ressemblaient beaucoup aux gouttes d'eau, avec les

cheveux épars, sur les cheveux parsemés des perles en cristal. Venez chez

nous, à Tcherniakovka; vous nous manquez. Tout le monde va bien et tout le

monde vous embrasse.

Votre nièce,

Moussia Bashkirtseff.

[Note 2: Marie Bashkirtseff n'avait pas encore huit ans.

Elle est née le 11 novembre 1860.]

À son cousin.

20 février 1870, Tcherniakovka.

Cher Étienne,

Je te remercie pour le dessin et pour la lettre. Mes leçons vont assez

bien. Je t'envoie mon dessin, seulement ne le montre à personne, parce que

c'est mal fait. Après ton départ j'ai fait beaucoup de dessins et il y en

a qui sont bien. À l'étranger, je crois que nous n'irons pas bien vite,

peut-être pourtant un de ces jours; maman a dit dans une semaine.

Ma tante est allée dans ses terres avec Paul, voilà pourquoi Paul ne

t'écrit pas. Ta sœur Dina t'embrasse; mais, selon sa coutume, elle n'écrit

rien, mais elle pense à ta commission. Je t'apporterai de l'étranger

un porte-fusil, ou mieux, écris-moi ce qu'il faut t'apporter? Mais

dépêche-toi, car dans deux semaines, tout au plus, nous partons. Écris-moi

absolument qu'est-ce qu'il faut t'apporter de l'étranger; si nous ne

partons pas, je t'écrirai encore. Pardonne-moi le mauvais papier. Maman

t'envoie trois roubles et te prie de bien travailler à l'école.

Ta cousine dévouée.

À Mademoiselle H...

4 septembre 1873.

Chère amie,

J'ai pour la première fois parlé l'italien aujourd'hui. Le pauvre

Micheletty, (mon professeur,) faillit tomber évanoui ou se jeter par la

fenêtre de la joie de m'entendre parler italien. Je puis dire maintenant

que je parle le russe, le français, l'anglais, l'italien; j'apprends

l'allemand et le latin, j'étudie sérieusement.

Avant-hier, j'ai eu ma première leçon de physique.

Ah! comme je suis satisfaite de moi!

Quel grand bonheur est celui-là!

Comment vont tes leçons? Écris-moi, je t'en prie.

J'ai reçu le Derby: les courses à Bade! Comme je voudrais y être! mais

non, je ne veux pas, je dois étudier et, le cœur serré, je lis les

courses de chevaux de X. Je me calme avec grand peine et je me console

en disant: Étudions, étudions, notre tour viendra. Si Dieu le veut!

C'est l'heure du déjeuner, la seule libre, et c'est généralement pendant

ce temps qu'on me taquine avec X..., et je rougis, pour tous; maman me

soutient, en disant: «Qu'est-ce que tous la taquinez toujours avec ce

X...»

Maman est bien gentille aujourd'hui, je finirai vraiment par devenir son

amie.

Elle cause, nous raconte des histoires du temps où elle avait seize ans,

récite des poésies en riant.

Hier, à la leçon de français, j'ai lu l'Histoire Sainte, les dix

commandements de Dieu. Il dit qu'il ne faut pas se faire des images de

ce qui est dans les cieux. Les Latins et les Grecs ont tort, ce sont des

idolâtres, qui adorent des statues et des peintures. Aussi, moi, je suis

loin de suivre cette méthode. Je crois en Dieu, notre Sauveur, la Vierge,

et j'honore quelques saints, pas tous, car il y en a de fabriqués, comme

les plumcakes.

Que Dieu me pardonne ce raisonnement s'il est injuste, mais dans mon

simple esprit les choses sont ainsi et je ne puis dire autrement.

Es-tu contente de ma lettre?

Au revoir.

À sa tante.

Spa, dimanche 5 juillet 1874.

Chère tante,

Je vous ai promis d'écrire et me voici. Je sors toujours au bras de ma

mère. Hier soir, je chantais chez moi et tous accoururent du Casino. Paul

m'a dit qu'il m'entend de l'hôtel de Flandre.

Pourquoi y a-t-il des gens qu'on déteste? J'étais tranquille, mais P....

vient avec sa mère et j'ai envie de fuir. Ils sont bons, aimables, pas

bêtes, mais je ne peux pas les supporter.

Nous allons voir la grotte à Spa; je ne puis pas bien vous la décrire et

pourtant cela me ferait un tel plaisir plus tard de trouver une juste

description (je noterai tout dans mon journal) de ce que j'ai vu! je sais

que j'ai beaucoup admiré. Mais je suis sûre qu'il y a des grottes bien

plus belles aux environs, sans parler d'autres pays, où il y a des

merveilles auprès desquelles la grotte d'ici ne paraîtrait que comme rien.

_D'ailleurs, c'est humilier les œuvres souveraines que de leur imposer

notre approbation_.

Je marche avec M. G.... malgré une petite pluie; je suis mouillée et

crottée, maman est au désespoir....

Le retour a été admirable; dans un village, G.... a tiré d'un lit

une couverture blanche et du plancher un tapis. On donne le tapis aux

autres et on enveloppe de la couverture.... moi. Je riais et admirais

l'intrépidité de G....; il riait aussi et nous comparait à Paul et à

Virginie.

On nous a présenté le comte Doenhoff, le petit B. K...., et nous allons

aux courses, le comte D. Basilevsky, frère de la princesse Souvaroff,

maman, moi et Dina. Nous sommes dans la meilleure tribune; le comte D...

reste avec nous. On dit qu'il admire maman, et tu sais, chère tante, ce

qu'il a dit! Il a dit: _La fille ne sera pas mal, mais on ne pourra

jamais la comparer â la mère_.--Maman ne fait que parler de moi; elle

raconte les mots de mon enfance, tu sais, toujours la même chose; elle ne

peut pas oublier que quand elle arrivait de la Crimée (j'avais deux ans),

elle me dit pour je ne sais quelle espièglerie: Marie est bête.

--_Marthe_, dis-je à ma nourrice (car, comme tu sais, jusqu'à trois ans et

demi je prenais de la nourriture naturelle), _Marthe, allons-nous-en,

maman n'a pas reconnu Marie_.... Au revoir, je vous embrasse tous, je

suis rose et blanche et me porte très bien.

1875

Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée · 第 9 / 31 题