Désiré, qui avait pour père un riche propriétaire, déjeunait un matin
dans une chambre basse donnant sur la rue. La maison de son père ne se
ressentait sans doute pas de la disette qui régnait alors et de la
cherté des vivres, car la table était chargée de mets de toute espèce.
Le pauvre Guillot, gardeur de moutons dans la montagne, n'avait, lui, à
manger que le quart du nécessaire; étant venu ce jour-là à la ville, il
vit Désiré à table, s'approcha de la fenêtre et lui demanda un petit
morceau de pain:--Va-t'en, répondit celui-ci, je n'ai pas de pain pour
toi.
Quelques mois s'écoulèrent, et par une chaude journée d'automne, Désiré
était allé à la chasse dans la montagne; il s'égara en poursuivant une
pièce de gibier et arriva, après une longue marche, dans un canton
tout-à-fait inhabité, où les passages étaient d'un accès fort difficile.
Il erra longtemps sous le brûlant soleil du midi, monta, descendit vingt
fois, et se fatigua beaucoup; en outre, il était affamé, mourant de
soif. Il trouva bien dans sa carnassière un morceau de pain pour
satisfaire son appétit; mais quand il eut mangé, sa soif devint plus
ardente encore; il n'avait rien pour l'apaiser. Dans ce moment il aurait
payé un verre d'eau au poids de l'or.
Enfin il aperçut, sur une montagne voisine de l'endroit où il était, un
homme qui gardait des moutons. Il courut vers lui pour lui demander à
boire. O bonheur! en approchant, il vit que le berger avait une grande
cruche pleine d'eau; cette boisson lui semblait cent fois plus désirable
que les meilleurs vins, et il espérait bien qu'il allait s'en régaler.
Mais, hélas! quand il fut tout près il reconnut le pauvre Guillot; il se
hasarda cependant à lui demander un verre d'eau.--Allez-vous-en, lui
répondit celui-ci, je n'ai pas d'eau pour vous.
Vraiment Désiré offrit-il de payer cette eau vingt sous le verre, puis
cent sous, puis vingt francs. Guillot refusa obstinément.
Désiré eut de nouveau recours aux prières, et le berger lui
répondit:--Je n'ai l'intention ni de vous refuser mon eau, ni de vous la
vendre; mais j'ai voulu vous faire voir combien il est dur d'être
repoussé quand on souffre de la faim ou de la soif. Buvez donc tant que
vous voudrez, et n'oubliez plus que les besoins des pauvres sont aussi
impérieux que les vôtres.
Cette leçon fit apercevoir à Désiré toute la dureté de sa conduite
passé; il récompensa magnifiquement Guillot, et depuis se montra
charitable envers tous les nécessiteux.