Un jeune homme élevé dans une retraite absolue n'avait jamais entendu de
musique. Une maladie dont il fut atteint le rendit complètement sourd;
on l'emmena dans une grande ville pour le soigner et faire en sorte de
lui rendre l'ouïe.
Pendant qu'on le traitait, son père le mena dans une maison où il y
avait un concert. Le sourd rit beaucoup de tous les mouvements, de
toutes les grimaces des exécutants. Il demanda ce que faisaient ces
gens-là. On lui dit que c'était de la musique; alors il répétait à tout
le monde que la musique était la chose la plus folle et la plus ridicule
du monde; qu'il ne concevait pas quel but l'on voulait atteindre en
frottant l'un contre l'autre certains instruments, et en soufflant dans
d'autres;--puisque cela ne produisait rien, disait-il, très-certainement
tous ces musiciens sont des fous.
Le jeune homme guérit et recouvra la faculté d'entendre. On le mena de
nouveau au concert. Quels furent sa surprise et ses transports! Il
comprenait alors la raison de tout ce qui lui avait semblé si absurde;
chaque mouvement des doigts, chaque souffle de la bouche, produisait
son effet, et tous ces effets réunis formaient un ensemble
ravissant.--Oh! que j'étais fou moi-même, disait-il, je voulais juger de
la musique et je n'entendais pas!
Un vieillard qui se trouvait là dit à son fils:--Mon enfant, n'oublie
pas les paroles de ce jeune homme, et si jamais tu avais la tentation de
juger des voies de la providence divine ou de te plaindre de ce qui
arrive, souviens-toi que nous sommes relativement à l'oeuvre de Dieu
dans la même situation qu'un sourd qui entend la musique. Songe que
quand après notre mort, nos yeux seront ouverts, nous verrons régner
dans le monde une harmonie plus parfaite que celle du meilleur concert,
et que si nous ne la voyons pas ici-bas, c'est que nous sommes aveugles,
de même que ce jeune homme était sourd.