pittoresque, ce n’est pas ici que je prendrai pied.
Une forte houle nous reçoit dans l’Océan et nous oblige à saluer malgré
nous le fort de Chipiona et à zigzaguer sur le pont comme de vieilles
Anglaises le soir de Noël. C’est une véritable gigue que nous dansons en
doublant la pointe de Camaron et Rota, qui nous sourit de sa vieille
enceinte, au sommet de sa falaise. Rota, dont je goûtais pour la
première fois, il y a quelque vingt ans, sur les confins du Sahara, le
vin digne des dieux, cadeau de mon brave colonel du Paty de Clam, ne
reçut que des hommages en nature dont s’emparèrent aussitôt les poissons
atlantiques.
Mais tout s’oublia devant le panorama magique, car soudain, en face de
nous, sortant du milieu des vagues bleues, surgit la belle Cadix, tout
hérissée de ses tours, de ses clochers, de ses dômes, de ses belvédères,
blanche et ensoleillée comme une cité de l’Orient.
XLIV
CADIX
Les circonstances m’obligèrent à descendre à la _fonda de Europa_ d’où
un hôtelier à cheval sur les mœurs expulsa jadis Alexandre Dumas père
pour cause de trop de facilité dans ses liaisons féminines, et j’eus
l’honneur de coucher dans la chambre qu’occupa une seule nuit l’illustre
romancier. Dumas n’eut qu’à se féliciter d’ailleurs de cette sévère
mesure, car à la pudibonderie chrétienne l’hôtelier joignait, ce qui est
fréquent, une friponnerie tout hébraïque.
Les propriétaires ont changé. Les étrangers sont bien accueillis. On y
vit bien et à bon marché, comme d’ailleurs dans toute l’Andalousie. Mais
la cuisine y est française, et j’ai la manie de peu priser à l’étranger
ce que j’estime à la maison.
Ce n’est pas la peine d’aller à Cadix pour se voir servir, en grande
pompe, des biftecks aux pommes ou des côtelettes _Soubise_, par des
messieurs en habit noir. Un vulgaire _puchero_, une _olla podrida_
apportée sur un coin de table par une accorte gaditane eussent été plus
de mon goût. Je suis de l’avis de Montaigne: «Je pérégrine non pour
chercher des Gascons en Sicile, j’en ai laissé assez au logis; je
cherche des Grecs plutôt et des Persans...» Je cherchais de vrais
Espagnols, mais il paraît qu’il n’en est plus guère: ils sont devenus
Bordelais. C’est ainsi qu’au pays du vin par excellence, on vous sert du
bordeaux à table. Il est fabriqué dans quelque officine allemande; il ne
vaut rien, on le paye fort cher, mais le _snob_ est satisfait. Ah! les
snobs! ils envahissent et gâtent le monde.
Depuis que les voyages sont devenus faciles, sur cent touristes on se
heurte aux préjugés de quatre-vingt-dix-neuf philistins.
Bref, en la _fonda de Europa_ on se croirait en un hôtel du voisinage de
la Bourse, sans la petite chapelle où les demoiselles de la maison
entretiennent devant une Vierge luxueusement habillée une lampe
perpétuelle, et une vieille señora dans l’infortune qui, au dessert,
fait le tour des tables, offrant aux convives des scapulaires, béat
petit commerce que je soupçonnais fort en couvrir un plus profane.
La ville est gaie, propre, bien bâtie. Ses rues étroites, bordées de
maisons hautes, débouchent presque toutes aux deux extrémités sur la mer
qui l’entoure, à l’exception de l’isthme long et étroit qui la rattache
à San-Fernando. Les étages sont formés d’élégantes _miradores_ et les
toits en terrasse, de coquets belvédères. Elle est célèbre par la
splendeur de ses nuits et la beauté de ses filles. Même en Espagne on
dit: «Les nuits de Cadix.»
Les _Nuits de Cadix_! un joli titre de roman à sérénades. De sérénades
il n’y en a plus, non plus d’échelles de soie, ce qui n’empêche pas
l’amour de courir les rues par l’entremise des procureuses.
Nous trouvons justement à la porte de l’hôtel une _gitana_ aux yeux
flamboyants qui guettait notre sortie. Bien qu’elle fût maigre comme une
bonne jument du Haymour, elle était encore assez jeune et passable pour
battre pour son compte les buissons de Cythère; mais veuve et chargée de
famille, elle ne travaillait que pour autrui.
Retirant de son doigt une bague comme dans les vieux romans espagnols,
elle nous la présenta, non pour nous l’offrir de la part d’une _señora_
prise subitement du mal d’amour, mais pour nous la vendre.
Ce commerce de l’unique bijou qu’elle possédât ne servait qu’à en
couvrir un autre, car continuant à tenir sa bague du bout des doigts,
elle nous raconta confidentiellement qu’elle connaissait deux _señoritas
muy hermosas_ et _muy jovenes_ (très belles et très jeunes) qui
raffolaient des _seigneurs_ français.
Nous venions à peine de nous en débarrasser qu’un drôle de quinze à
seize ans nous accoste. Cette fois, c’est un _Murillo_. Excellente
occasion; le dernier. Soixante douros.
«Merci, nous en avons acheté trois grosses à Séville.»
Le chenapan nous regarde effaré.
«Voulez-vous des costumes de _gitanas_?
--Tu nous offriras cela au prochain carnaval.
--Ah! vous serez partis! Alors achetez une navaja de Santa-Cruz, dit-il
en tirant un couteau de sa poche.
--Nous en revenons.
--Une de Tolède?
--Elle est fabriquée à Berlin.
--Justement; ce sont les bonnes lames.»
Il fait mine de se fouiller pour chercher le couteau et sort un petit
cahier de photogravures obscènes, qu’il nous ouvre discrètement.
«Va porter ça au _padre_ qui passe là-bas.
--Oh! il les connaît, riposta le rufian sans sourciller, je lui en ai
déjà vendu.»
Et plus bas: «Je puis vous procurer des _niñas muy baratas_ (des jeunes
filles très bon marché).»
C’est, je crois, une des spécialités de l’Espagne que ce courtage fait
par des adolescents. Les _niñas_, pas n’est besoin de l’ajouter, sont
des demoiselles de corps de garde qui ont fait la joie de plusieurs
générations de troupiers.
«J’ai une jolie petite sœur..., continua cet industriel d’avenir.
--Va-t’en, ignoble gredin.
--Si vous la voyiez!...
--Prends-la pour toi.
--C’est déjà fait, riposta-t-il cyniquement, mais je la prête.»
Il ne se découragea pas, et voyant que ses offres séduisantes se
heurtaient vainement au triple airain de notre vertu, il s’offrit
finalement comme guide pour visiter la cathédrale et autres lieux
sanctifiés.
Après les splendeurs monumentales et les richesses archéologiques de
Tolède, Cordoue, Grenade et Séville, Cadix ne peut rien offrir de
vraiment intéressant. Sa cathédrale ne date que du commencement du
dernier siècle; elle est lourde, bizarre, construite de telle sorte
qu’elle paraît étroite et rétrécie, bien que d’énormes dimensions.
Comme à Cordoue, j’y vis célébrer un service bruyant et pompeux devant
les nefs vides. La foi s’en va, mes frères, la foi s’en va!
Mais le soir, le hasard m’ayant poussé de ce côté, non à la recherche
des vérités de l’Évangile, mais de réalités plus palpables, je suivis un
troupeau pressé de dévotes qui allaient fêter je ne sais quel apôtre à
grands coups de _confiteor_, car, s’étant accroupies deci, delà en tas
noirs, elles commencèrent toutes à se frapper la poitrine en chœur,
tandis que les vieilles, chargées de plus de péchés que les autres et ne
pouvant plus en commettre, poussaient de regret ou de repentir des
petits gémissements du plus réjouissant effet.
A un moment, la scène devint si comique que pour conserver mon sérieux
et ne pas me faire chasser par une escouade de badauds scandalisés, je
dus détourner les regards de ce spectacle burlesque; et un autre, non
moins intéressant, attira mon attention.
Deux très jeunes prêtres, de cet âge impétueux où l’on réserve
d’ordinaire au dieu Pan ses plus ardentes offrandes, s’étaient
humblement agenouillés côte à côte près du bénitier de la porte
principale, comme deux coupables honteux, ne se sentant pas dignes de
souiller de leur présence le sacré sanctuaire. Mains jointes, lèvres
marmottantes, ils faisaient mine de prier. Mais s’ils récitaient des
oraisons, ce n’était pas à coup sûr à l’Esprit saint, mais plutôt à la
chair endiablée. Postés de telle façon que nulle ouaille entrant ou
sortant n’échappait à leur examen, yeux modestement baissés quand
s’approchait du bénitier une paire de culottes ou le pas saccadé de
quelque vieille, ils les relevaient aussitôt quand, sous une jupe
frétillante, émergeait d’un soulier sans empeigne le bas blanc d’un pied
mignon.
Je m’imaginais d’abord en ma simplicité d’âme qu’ils faisaient
l’espionnage pour un mari cocu et jaloux, une mère méfiante, un père
barbare, mais je reconnus bientôt à l’air suppliant des apôtres qu’ils
demandaient simplement l’aumône aux compatissantes _señoritas_, non
l’aumône métallique et vile, ni le morceau de pain et la tranche de
saucisson qu’on jette en le sac profond du frère quêteur, mais celle de
chair fraîche, le froment fécond de la vie, la franche lippée d’amour.
Si jamais je me fais curé, ce sera curé espagnol. C’est encore un bon
métier par le temps qui court. Confesser les petites Andalouses et leur
infuser la sainte communion, voilà qui m’irait joliment. Mais ce n’est
pas sous la cuvette du bénitier que je prendrais des poses plastiques et
pieuses, ni à la porte de l’église que je ferais mes patenôtres. Enfin,
passons; mais avant de passer outre, je veux témoigner une admiration
aux _padres_. A en juger par leur œil émerrilloné, leur confiante
désinvolture, la façon délurée dont ils roulent leur cigarette en
clignant de la prunelle aux _majas_ (jolies filles), ils doivent
s’entendre à trousser lestement la morale et porter allègrement le poids
de leurs vertus.
Mes dévotions faites, j’allai terminer la soirée en un _beuglant_ des
bas quartiers. Ce sont ceux-là que j’affectionne, car là se réfugient
les restes de couleur locale. On y donnait justement une saynète où un
malheureux boulevardier jouait, comme bien vous le pensez, un rôle de
jocrisse. Fourvoyé dans une ville d’Espagne à la suite de diverses
aventures, on lui servait un _gaspacho_, mais il avait le palais si
délicat que, quelle que fût sa faim, il ne pouvait avaler une cuillerée;
le vin de Val de Peñas l’horripilait, le vin de Malaga était trop doux,
celui de Rota trop fort. On finissait par lui fabriquer une sorte de
breuvage avec des rinçures de bouteille qu’on lui vendait à un prix fou
sous le nom de bordeaux et qu’il trouvait délicieux.
Ce Parisien extraordinaire était aussi excentrique en amour qu’en
cuisine. Un complaisant de l’endroit, chargé de lui raccoler quelque
jolie fille, lui présenta une petite gaditane qui eût donné des
distractions au vénérable époux de la Vierge Marie, le saint le plus
calme du calendrier. Il trouva qu’elle sentait l’ail. On lui en amena
une autre: elle n’était ni coiffée, ni chaussée à son goût; une
troisième manquait de chic. Bref, on lui apporta une poupée articulée
habillée à la mode de Paris avec un arrière-train sur lequel les quatre
fils Aymon eussent chevauché à l’aise; il la trouva _v’lan_, _pchutt_,
_very select_,--et autres inepties,--et pressa la poupée sur son cœur.
La toile tombe là-dessus et les spectateurs rient aux larmes. Comme je
ne suis pas ce boulevardier, que j’estime fort l’ail, le Rota et le Val
de Peñas et ne prise que médiocrement les poupées et les poufs,
l’épigramme ne me touche pas, ce qui semble vexer mes voisins.
Ceci n’est que ridicule et inoffensif, mais suffisant pour montrer qu’on
ne nous aime guère. C’est surtout dans les mélodrames charpentés avec
les épisodes nationaux que nous sommes présentés sous un côté odieux à
la grande joie du populaire. Quand on joue _la Défense de Cadix_ et que
le bandit Jaime (Jacques) El Barbado s’écrie avec emphase: «Ah! quel
beau chapelet de têtes de Français nous allons fabriquer», des
applaudissements frénétiques éclatent, et, si en ce moment un Français
se trouvait dans la salle, il n’en sortirait pas sans quelques horions.
Nous raillons volontiers l’étranger, mais en dépit des railleries
spirituelles ou bouffonnes, nous avons au fond un sentiment de
bienveillance.
Il suffit même de se dire étranger pour être bien accueilli. De là
l’étonnant succès de tous les rastaquouères et l’audace des espions
allemands. Ce sentiment est plein de générosité et de délicatesse, mais
en vérité, comme la plupart des beaux sentiments, il est une duperie,
car je ne sais guère de peuple qui nous rende la pareille. Notre facile
cosmopolitisme n’est partagé nulle part et le fameux refrain:
Les peuples sont pour nous des frères,
n’a d’écho que chez nous.
Si ce sont des frères, ce sont de vilains frères qui veulent bien
participer à tous les avantages de la fraternité, mais à leur seul
profit. Et, ainsi que le disait récemment à Nancy mon ami Victor
Courtois, président des Sociétés patriotiques de Lorraine:
«L’heure est venue d’un égoïsme national qui nous oblige à nous défier.
La fraternité des peuples n’est que le mot de passe des ouvriers
étrangers qui viennent manger le pain des nôtres quand ils ne sont pas
envoyés à la solde de l’Allemagne pour nous trahir.»
Du haut de la tour de la Vigia, à peu près au centre de Cadix, l’un des
plus merveilleux panoramas de l’Europe dédommage largement le touriste
des fatigues de l’ascension. La ville, les innombrables villas de la
superbe baie, l’étroit promontoire, la flotte, la campagne et le vaste
océan offrent à l’œil ravi mille tableaux divers. Là-bas, sur la pointe
avancée, _Rota_; plus près, _Santa-Maria_, le quai de Bercy des vins de
Xérès, à la barre de la Guadalête, d’où s’embarqua Amerigo Vespucci, et
célèbre par ses courses de taureaux, aussi renommées que celles de
Séville.
Dans la plaine voisine, le Goth Rodrigue, l’amant de la belle Florinde,
perdit contre Tarik la bataille qui livra l’Espagne aux Maures, heureuse
invasion dont tous les amis de l’art doivent se féliciter.
Voici le vieux fort de Santa-Catalina; les marais salins où le San-Pedro
déroule ses méandres; le château de Puntalès en face du _Trocadero_ qui
commande l’entrée de l’anse au fond de laquelle _Puerto-Real_ étale ses
coquettes maisons blanches vis-à-vis du grand arsenal et des forts
casematés du bagne de la Carraca.
C’est à l’entrée de ce détroit qu’eut lieu, lors de la seconde invasion
française, le combat de _Trocadero_. Après une héroïque résistance de la
milice gaditane, nos troupes s’emparèrent du fort en se jetant dans
l’eau sous le feu des batteries, ce qui rendit le duc d’Angoulême maître
de Cadix où s’étaient retranchées les Cortès.
Stérile succès d’une stérile campagne qui coûta cent millions à nos
pères.
_Carraca_, dans l’île de Léon, derrière la _San-Fernando_ où fut
proclamée la Constitution de 1812, celle qui donna son nom à la place
principale de toutes les villes espagnoles. Ainsi, en 1848, nous
baptisâmes les nôtres _place du Peuple_ ou _de la Liberté_.
Car de ce côté-ci ou de l’autre côté de la montagne, qu’il habite la
rive droite ou la rive gauche du fleuve, les bords atlantiques ou
méditerranéens, le peuple se paye aisément de mots, et pourvu que ses
tribuns l’appellent _citoillien_ en lui faisant croire qu’il est
souverain maître, il se déclare satisfait.
A voir ce mot _Constitucion_ sur toutes les places publiques, je me suis
dit qu’il correspondait à notre trinité platonique: _Liberté_,
_Égalité_, _Fraternité_, farce déjà centenaire. Constitution ou
immortels principes n’ont pas empêché les exploiteurs d’exploiter, les
tripoteurs de tripoter, les traitants de voler, les voleurs de
triompher, les braves gens d’être dupes, et les pauvres diables n’en ont
pas croqué un pois chiche de plus. Il en est des constitutions comme des
agents de la paix chantés par Jules Jouy:
Car des sergots ou pas de sergots,
Pour nous, c’est kifkif bourrico,
puisque des plus farouches amis du peuple, bourgeois ou prolétaires,
chacun travaille pour _son singe_, suivant l’expression de certain
conseiller municipal manquant de lettres, ce que Jules Vallès, dans
l’intimité, résumait par ce mot en montrant son puissant abdomen: «_Le
pauvre, c’est Bibi._»
XLV
DE CADIX A ALGÉCIRAS
En faisant ces réflexions, harcelé par une nuée de lamentables
guenillards qui se disputaient la faveur de porter mon havresac jusqu’au
port, je pris le paquebot d’Algéciras.
Nous revoici côtoyant l’Espagne, par une mer houleuse. Chiclana, dont
les eaux sulfureuses attirent nombre de malades, paraît coquette et bien
bâtie au pied d’une colline que dominent les ruines d’un vieux
monastère. De longues rangées de pyramides de sel se succèdent, puis
vient Conil à l’embouchure de la Conilète, ce que les Espagnols
appellent _Salado de Conil_, séduisant petit recoin.
La côte se découpe en roches énormes et le cap de Trafalgar, de sinistre
mémoire, se dresse devant nous.
Derrière, Vejer de la Frontera s’assoit pittoresquement sur la crête
d’une montagne. Bientôt se dessinent sur l’horizon les côtes marocaines,
et huit heures après notre départ nous doublons le cap de Tarifa, la
pointe la plus avancée du continent européen.
Tarifa, avec sa vieille forteresse, son antique château maure bâti sur
le roc, est peut-être le point le plus connu des marins et le plus
inconnu de l’Espagne. Enfermée dans ses murailles sarrasines, loin de
toute communication, sans industrie, sans commerce, voyant passer tous
les navires sans qu’aucun s’y arrête jamais, la vieille petite ville
semble une épave oubliée des âges disparus. Les femmes n’y sortent que
le visage voilé comme les femmes arabes, et les historiographes du
dernier empire ont été y chercher le berceau familial de l’impératrice
Eugénie, inscrivant dans son arbre généalogique Alonzo Perez de Guzman,
que l’on surnomma _le Bon_. Alcade de Tarifa vers la fin du treizième
siècle, il eut à la défendre contre une attaque des Maures.
Pendant le siège, ceux-ci parvinrent à s’emparer de son fils et
menacèrent Guzman de le tuer sous ses yeux s’il ne leur livrait le
château. L’alcade leur jeta son poignard avec ces paroles sublimes:
«Tuez-le avec ceci, puisque vous l’avez résolu: _j’aime mieux mon
honneur sans mon fils que mon fils sans mon honneur_.»
Alors la digne épouse de Guzman se joignit à son mari:
«Vous pouvez tuer mon enfant, cria-t-elle, nous en fabriquerons
d’autres.»
Et sautant sur un des créneaux, pour mieux défier l’ennemi, elle se
troussa jusqu’aux hanches:
«Le moulin fonctionne toujours, ajouta-t-elle, et le meunier est encore
bon!»
L’Iliade et l’Odyssée n’offrent rien de semblable, et cet acte trop
héroïque pour que l’on puisse en rire, loin de désarmer les terribles
Sarrasins, ne fit qu’accroître leur colère.
Sous les yeux du père et de la mère, la tête de l’enfant tomba.
Le soir venait lorsque tout à coup le noir et gigantesque rocher de
Gibraltar s’étala devant nous avec l’aspect d’un monstre accroupi. Rien
ne peut rendre la majesté de cette masse solitaire, qui se détache
brusquement sur la mer et le ciel. Nous entrons dans la baie: la nuit
est déjà descendue, un vent violent du sud-ouest s’engouffre dans cet
entonnoir et nous secoue jusque sur Algéciras, rendant le débarquement
difficile.
Une barque nous prend et à grand’peine nous atteignons une vieille jetée
balayée par les lames, tandis que pour recevoir les bagages les
portefaix entrent dans l’eau jusqu’au ventre, cramponnés à des câbles.
Un port peu commode et qui n’exigerait cependant que quelques travaux
pour devenir excellent.
Tout trempés par les coups de mer, nous entrons dans le premier hôtel
venu où nous scandalisons les convives assis à la table d’hôte.
Pas de chance. _Victoria Hotel_. Nous voici en pleine Angleterre. Table
silencieuse, garçons sévères en habit noir, mines composées, cols
carcans, œil froid, mentons de galoche. Sûrement, c’est John Robinson
esquire, mistress Penelope Philips et ses six filles, master Harry Brown
et son _tutor_, miss Kate Kidney et ses lunettes! Que le diable les
emporte tous! Eh bien, pas du tout, ce ne sont pas des Anglais, mais des
hidalgos de pure race andalouse qui cherchent à imiter les Anglais et
n’en sont que plus stupides. Toute imitation est signe d’infériorité. Et
ils réussissent si bien que, sans leur langage castillan, nous les
prenions pour des _Shopkeepers_ de _Tottenham court road_. En habit
comme les larbins, ils semblent absolument horrifiés de la simplicité
rustique de notre costume trempé; aussi, pour les _horrifier_ davantage,
nous apercevant qu’ils poussent l’imitation britannique jusqu’à boire au
pays du doux vin l’ale âcre et nauséabonde, nous frappons à l’unisson
sur la table en criant: «Du vin, N. de D., du vin, nous sommes encore
ici en Espagne, qu’on f... la bière à Gibraltar.»
Algéciras est célèbre dans l’histoire militaire. Les Maures assiégés par
Alphonse de Castille y tirèrent les premiers coups de canon que l’on
entendit en Europe. Que de terribles échos depuis! J’aime mieux son
autre renommée, celle de la beauté de ses filles, bien que je n’aie pas
eu le temps d’en juger, car arrivés à la nuit tombante, le petit jour
nous trouvait sur la jetée essayant d’entrer en une barque qui tantôt
s’élevait à hauteur de nos mollets et l’instant d’après s’effondrait à
cinq pieds au-dessous.
Cette infernale jetée dont la pointe est détruite depuis au moins un
demi-siècle, et contre laquelle nous avions manqué nous briser la
veille, est grâce à l’incurie de la municipalité un point de
débarquement des plus dangereux par les gros temps.
Je ne sais si les honorables conseillers d’Algéciras occupent leurs
loisirs à négocier des pots de vin et leurs heures d’étude à changer les
noms des rues, mais les barques qui transportent voyageurs et bagages
sont exposées à chaque coup de mer à être mises en pièces contre des
débris de maçonnerie qu’il serait facile de faire enlever.
C’est ce qui faillit nous arriver; mais, si nous échappâmes à un bain
matinal, nous vîmes nos valises plonger tout à coup et disparaître en un
clin d’œil, spectacle toujours amusant pour les... voisins. On nous
affirme qu’on ne tardera pas à les repêcher, et sur cette consolante
promesse, repoussés de la jetée à grands efforts de gaffe, nous roulons
vers la barcasse espagnole, qui mit en bourlinguant horriblement près de
deux heures pour une traversée de quelques lieues.
XLVI
GIBRALTAR
Le rocher géant se dresse devant nous avec une intensité extraordinaire
de tons, découpant sur les feux du levant sa noire et monstrueuse
silhouette. La tête ronde et colossale tourne du côté de l’isthme une
mâchoire de rochers taillés à pic, tandis que la crête de son dos pelé
descend en pente douce vers l’Afrique.
A mesure que nous approchons, les détails s’accentuent. A mi-côte
seulement commencent à poindre les touffes de bruyères, les genêts, les
nombreuses variétés de plantes saxatiles et d’arbustes rupestres dont
les plaques verdoyantes s’épaississent de plus en plus et servent
d’asile à une colonie de singes sans queue, frères de ceux de l’Atlas,
brusquement séparés de leur race primitive lorsque la poussée des eaux
sépara les colonnes d’Hercule. Des villas éparses tachent de leur
blancheur crue les nappes grises ou vertes; un escalier grimpe en
zigzaguant jusqu’à une vigie solitaire fouettée par les vents des deux
mers; de vieilles tours mauresques s’échelonnent du côté de la terre, et
tout au bas la ville, ou les deux villes, _Gibraltar_ et la _pointe de
l’Europe_, séparées par un jardin aux plantes tropicales, s’étendent en
éventail, sur les dernières pentes. Enfin, au ras de la mer, la ligne
des casernes et des fortifications, et au premier plan, groupés en un
tas, l’amas de navires.
Bientôt une particularité attire l’attention. Ce rocher, haut de 500
mètres sur une longueur de 3 kilomètres environ et de 1000 mètres dans
sa partie la plus large, est percé comme une écumoire.
Des rangées de trous noirs, aussi pressés que les sabords d’un vaisseau
de guerre, le sillonnent en tous sens, et chacun de ces trous est
l’embrasure d’une bouche à feu. Plus de mille crèvent ainsi le roc, dont
l’intérieur est percé de galeries, de salles, de chemins, de tunnels,
d’escaliers, perforé comme un vieux tronc vermoulu. Les habitants
prétendent que si toutes ces bouches crachaient en même temps, le rocher
miné et contre-miné croulerait.