On les aperçoit, pendant les grandes tempêtes, soutenant de leurs

petites mains la statue de la Foi, et, à l’heure actuelle, il ne manque

pas de bonnes femmes des faubourgs qui vous racontent qu’elles ont vu,

_de leurs propres yeux vu_ les deux saintes arrêtant au passage les

boulets et les obus qu’en 1843 Espartero lança sur la ville, et qui

pouvaient endommager la tour.

XLI

LES DEUX MARIA DE DON PEDRO

Je ne m’arrêterai pas davantage dans la cathédrale, le lecteur peut en

trouver de minutieuses descriptions dans tous les _Guides_. Je ne ferai

que citer en passant la maison de Pilate, que le premier marquis de

Tarifa construisit sur le modèle de celle du proconsul de la Judée, en

souvenir d’un voyage à Jérusalem; la _Casa de los Taveras_ qu’habitait

l’_Étoile de Séville_, la belle Estella, maîtresse du roi Sancho le

Brave; le palais de San Telmo, résidence du duc de Montpensier, sur le

bord du Guadalquivir et ses délicieux jardins, non loin de la _Tour

d’or_ où l’on versait, dit-on, le contenu des galions chargés des

dépouilles du Nouveau Monde.

Mais, avant de quitter la basilique, il faut voir la _Capilla Real_, où

repose dans la paix du Seigneur Maria de Padilla, l’adorée de Pierre le

Cruel, en compagnie de saint Ferdinand, qui prit Séville aux Maures. Il

est couché dans une brillante châsse, revêtu de son harnais de guerre,

vrai linceul d’un soldat. Au jour de sa fête, le 30 mai, on écarte en

grande pompe le rideau qui le cache et l’on montre à la foule béante la

pâle figure du roi guerrier qui depuis six cents ans semble encore

dormir.

Une autre exhibition de ce genre macabre fort appréciée des Espagnols

est celle de doña Maria Coronel, aussi parfaitement conservée au couvent

de Santa-Inès. Je ne sais si le Saint-Père la canonisa, mais elle le

méritait bien, comme vous l’allez voir, car elle préféra perdre son mari

et sa beauté plutôt que sa vertu.

Le fougueux don Pedro la harcelait de ses désirs coupables; mais la

vertu de la dame n’était pas d’une étoffe à recevoir le moindre accroc.

Elle résista de telle sorte que le monarque ne vit d’autre moyen que

d’imiter l’exemple du grand roi David qui fit traîtreusement dépêcher

son général Uri pour jouir à son aise des charmes opulents de la

délicieuse Bethsabée. Donc le cruel Pedro fit condamner l’infortuné

Coronel à mort, sous je ne sais quel fallacieux prétexte--MM. les juges

en ont toujours des douzaines en leur sac--et promit à l’épouse la grâce

de l’époux en échange d’une simple nuitée.

La belle n’hésita pas. Ces saintes sont terribles. Elle préféra voir son

mari mort que cocu et lui laissa bravement couper la tête. On ne dit pas

si, en cette occurrence, le mari fut consulté.

Les esprits pervers et sarcastiques vont penser que c’était un moyen

pour se débarrasser d’un jaloux et commettre le péché mignon avec la

liberté de conscience d’une veuve.

Il n’en fut rien; elle continua de résister à ce que les journalistes

d’outre-Manche appelleraient les _immoraux assauts_ du roi, mes

compatriotes les _derniers outrages_, et les natures simples comme la

mienne, qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures, l’hommage le

plus complet qu’on puisse rendre à la beauté. Pour y échapper, elle se

réfugia dans un des cinquante couvents de la ville. Mais elle comptait

sans l’ardeur royale.

Minuit sonnant, on frappe à la porte de sa cellule.

«Mon enfant, ouvrez, dit la mère abbesse accourue avec une chandelle.

--Ma mère, répliqua la recluse flairant quelque nouvel assaut, je suis

dans mon lit.»

C’est bien ce que le roi espérait.

«C’est le roi, dit la mère.

--Que Sa Majesté me pardonne, répondit doña Coronel, mais je ne puis

ouvrir. J’ai fait vœu au maître du ciel de ne plus me montrer à un

visage d’homme, et je ne le romprai pas pour un maître de la terre.

--Je vous relève de votre serment, ma fille,» répliqua promptement

l’abbesse.

On entendit un craquement de couchette et quelque remue-ménage dans la

cellule, mais la porte ne s’ouvrait pas. Sa Majesté s’impatientait.

«Ouvrez, doña Coronel; je vous l’ordonne, fit-elle impérieusement.

--Je m’habille, seigneur.»

C’était bien inutile, pensait don Pedro, et aussi la mère abbesse toute

suffoquée de honte et d’indignation qu’on fît attendre ainsi un roi à la

porte.

«Sire, dit-elle, pardonnez-moi, pardonnez-lui, elle ne sait ce qu’elle

fait.»

Un royal coup d’épaule digne de celui d’un portefaix met fin à tout cet

oiseux bavardage; la cloison cède et voici le roi dans la cellule,

Ardant ses yeux sanglants sur cette jeune proie.

Il la saisit et va lui faire subir «les derniers outrages» sans égard

pour la mère abbesse qui tient toujours la chandelle.

Mais la superbe Andalouse arrache le flambeau des mains de la matrone et

en promène la flamme sur son visage qui, comme un paquet d’étoupe, prend

feu aussitôt. Pendant les pourparlers au trou de la serrure elle se

l’était oint de l’huile de sa lampe.

Si enflammé que l’on soit, on ne peut pas embrasser une maîtresse qui

flambe, aussi, quand il eut éteint le feu, le roi absolument refroidi

offrit avec ses excuses toutes sortes de compensations.

«Demandez ce que vous voudrez, lui dit-il, et votre volonté sera faite.

--La maison des Coronel a été rasée, répondit-elle; qu’à la place

qu’elle occupait s’élève un couvent où je finirai mes jours en pleurant

sur mes péchés et les vôtres.»

Don Pedro pensa peut-être qu’elle eût mieux fait de demander autre

chose, car de couvents, ça faisait le cinquante et unième, mais ce

n’était pas le moment de discuter des goûts d’une sainte qui venait de

se brûler le visage par vertu.

Le couvent fut bâti, la nouvelle Lucrèce nommée abbesse, et depuis cinq

siècles le visage ravagé de la fondatrice est exposé tous les ans, afin,

je le suppose, d’en ôter l’envie à celles qui voudraient l’imiter.

Puisque nous parlons de ce terrible paillard don Pedro, entrons à

l’Alcazar, seulement pour contempler les _Bains des Sultanes_ devenus

ceux d’une autre sainte, mais, celle-ci, du calendrier de Vénus, la

belle Maria de Padilla.

Il nous faut traverser le _patio de las Donzellas_ appelé ainsi parce

que les rois maures y recevaient annuellement un tribut de cent

pucelles. Heureux rois maures! Je paye à leur mémoire mon tribut

d’admiration. Les bains sont tout près. Je suppose qu’on y conduisait

d’abord les cent donzelles qui devaient en sentir le besoin après un

voyage sous ce ciel caniculaire et des moyens de locomotion primitifs.

Descendons avec le délicieux essaim; car il faut descendre au sous-sol

par un escalier de marbre. Sous des voûtes un peu trop obscures se

trouvent les bassins.

La lumière pâle et diffuse

Baigne d’un charme tous les corps.

J’avoue qu’à la place des sultanes, des cent _donzellas_ et de Maria de

Padilla, j’eusse préféré une bonne coupe en plein air, à cette pénombre

discrète, car ces caves manquent de gaîté.

Il est vrai que quand la favorite s’ébattait dans les bassins de marbre,

le roi, de crainte qu’elle ne s’ennuyât, venait avec ses courtisans lui

tenir compagnie. Ces vieux usages avaient du bon et je comprends ainsi

la visite aux dames. Une reine de l’extrême Sud s’offre de la même façon

chaque année à la respectueuse considération des hauts dignitaires de la

cour.

Je pense cependant que la divine Maria avait d’autres voiles que l’onde

parfumée. L’exquise galanterie consistait à boire de l’eau qui caressait

de si doux charmes, et cela va sans dire, de la trouver plus délicieuse

que tous les crus de l’Andalousie.

Un gentilhomme français admis à l’insigne honneur de cette séance

intime, moins courtisan ou de plus faible estomac que les autres,

s’abstint de toucher au philtre.

«Par la Madone, s’exclama ironiquement le roi en fronçant son terrible

sourcil, vous me paraissez bien dégoûté, monseigneur!»

Mais l’autre s’en tira par cette réplique:

«Je n’ose, en effet, sire, tremper mes lèvres dans cette coupe de

liqueur enchantée.

--Et pourquoi?

--C’est qu’après avoir goûté à la sauce, je craindrais de ne pouvoir

résister au désir de goûter à la perdrix!»

Quant aux jardins de l’Alcazar, ils ont subi bien des transformations et

les rois maures ne reconnaîtraient plus leurs _délices_ avec ces ifs

bizarrement taillés, ces fontaines en rocailles, ces conques, ces amours

bouffis et tout le rococo Louis XV apporté par Charles III.

Certaines allées sont pavées de briques percées de trous invisibles. On

touche le ressort d’un ingénieux mécanisme et ces trous deviennent

autant de petits jets d’eau qui attaquent en tous sens les promeneurs.

C’était le grand amusement de don Pedro le Cruel, qui, entre deux têtes

coupées, ne dédaignait pas la gaudriole.

A cause de cela, qu’il lui soit beaucoup pardonné. «Mon Dieu!

délivrez-nous des vertueux, des purs moroses et tristes!» Une petite

prière que je fais en passant.

Au moment où les demoiselles d’honneur de la cour se promenaient en

toute confiance, sans songer à mal, devisant simplement sur les qualités

respectives de leurs amants et celles d’une toilette nouvelle--sujet de

conversation des demoiselles d’alors qui n’a guère varié depuis--le roi

faisait jaillir les jets.

Les robes, qui se portaient larges, empesées et en cloche, et l’absence

de pantalon, rendaient le jeu des plus piquants. Et les petits cris des

victimes surprises, les gestes insolites et les fuites précipitées

désopilaient Sa Majesté.

XLII

LES CIGARIÈRES

Il ne faut pas quitter Séville sans rendre visite aux _cigareras_ dont

les doigts effilés et agiles fournissent de _puros_ et de _papelitos_

tous les fumeurs espagnols. Ne fumant pas, je laisse à de meilleurs

juges le soin de discuter le mérite des cigares sévillans pour ne

m’occuper que de celui des cigarières.

Elles sont plusieurs milliers--la surveillante qui nous ciceronait donna

le chiffre un peu exagéré, je crois, de sept mille deux

cents--entassées, c’est le mot juste, dans une succession de longues

galeries communiquant les unes aux autres par des rangées d’arcades.

Matrones, jeunes femmes, fillettes, tout pêle-mêle dans une promiscuité

qui doit être fort dangereuse pour la tendre innocence.

Mais d’innocentes, je ne pense pas qu’il s’en trouve beaucoup. Le comité

des rosières trouverait difficilement le placement de ses couronnes, et

l’angélique Société pour la propagation de la pureté, de Londres, y

perdrait ses sermons et ses _tracts_. Il n’est pas besoin, d’ailleurs,

pour rouler des cigares, d’un certificat de vertu.

Aussi, beaucoup et de très jeunes, mariées sans doute en expectative, se

trouvaient dans cet état pénible à l’œil, que par galanterie pour les

dames nous appelons _intéressant_. Un plus grand nombre allaitaient ou

berçaient un poupon, tandis qu’un autre marmot se traînait autour de

leurs jupes. L’administration, humaine et sage, tolère que ces jeunes

mères gardent près d’elles l’enfant qu’elles nourrissent. Payées à la

tâche, elles peuvent travailler à leur fantaisie sans léser en rien les

intérêts de la fabrique. Je n’en ai vu aucune fumer, mais j’en ai vu

beaucoup dormir sans que les surveillantes songeassent à troubler leur

méridienne.

Malgré cette agglomération de femmes, de nourrices, de marmaille, de

filles aux dessous négligés, l’odeur est supportable, car celle du tabac

domine et couvre toutes les émanations suspectes.

Pas de bruit. Interpellations et conversations à haute voix défendues;

mais un petit bavardage, continu, incessant, emplit les salles comme un

bourdonnement d’abeilles.

Il faisait très chaud et presque toutes s’étaient mises à l’aise, fichus

rejetés, corsages ouverts. Quelques-unes même, débarrassées de jupes

trop lourdes, ne gardaient que l’indispensable. Aussi, dès notre entrée

dans chaque galerie, jouissions-nous de la vue d’une collection des plus

variées en couleur et en forme de gorges andalouses, du blanc laiteux au

rouge brique, de la grenade au potiron.

Spectacle agréable et inattendu, mais de courte durée, car au fur et à

mesure que notre présence était signalée tout rentrait dans le corsage

ou disparaissait sous un châle hâtivement saisi, avec accompagnement de

petites mines effarouchées fort plaisantes à voir, mais seulement pour

la forme, comme nous dit un _torero_ avec qui nous avions fait

connaissance et qui nous accompagnait, et parce qu’il fallait, devant

les contremaîtresses, garder les convenances.

Ces _cigareras_, dont la plupart sont fort jolies, font les délices de

la garnison. C’est un sérail toujours ouvert aux heureux soldats

casernés à Séville, très prisés, comme le sont partout les soldats, des

filles du peuple.

Mais aux _toreros_ la fleur de la corbeille! Nous le vîmes bien à

l’engouement qu’excitait notre ami. Tous les cœurs pour lui, tous les

regards, tous les sourires. Son nom courait de bouche en bouche:

«Manuel Erreria! Le matador! Manuel Erreria!»

Nous en étions jaloux. Lui, souriant, jouissait modestement de son

triomphe, sans morgue comme sans griserie, en homme habitué aux ovations

des cœurs. D’ailleurs, il avait son _enamorada_ qu’il énamourait

lui-même et cela lui suffisait. Heureux garçon! Il était encore à l’âge

où l’on croit à la constance!

Mais il ne faudrait pas se faire illusion et s’imaginer qu’en la ville

natale de _don Juan_ on peut impunément suivre les traces du cynique

scélérat. S’il est facile de jeter son mouchoir dans ce harem agité, de

ramasser une Elvire dans le tas des jeunes amoureuses, il serait

dangereux, le choix fait, de donner une rivale à l’odalisque. Les

petites cigarières de Séville prennent l’amour au grand sérieux et ne

badinent pas avec lui. Gare à la vengeance! Si elles ne vitriolent pas

le _traître_, comme quelques-unes de nos gourgandines, elles lui font

deux bonnes entailles sur la face pour en dégoûter les autres; deux

entailles en croix à l’aide d’un _navaja_ bien aiguisé, l’une au nom du

Christ et la plus profonde en celui de la Vierge Marie.

Le bourreau des cœurs ainsi stigmatisé ne peut plus que difficilement

continuer la série de ses conquêtes; du moins s’il le tente, ses

victimes sont averties. Elles savent du premier coup d’œil qu’elles ont

affaire à un _lâcheur_.

Ces demoiselles, on le voit, ne sont pas toujours commodes. Il y a deux

ou trois ans, elles s’insurgèrent, je ne sais à quel propos, se

saisirent d’un surveillant détesté qui leur faisait la morale, lui

mirent culotte bas et le fessèrent de la belle façon. De mémoire de

jésuite on n’avait vu cinglade pareille. Les vieilles maîtresses d’école

d’Albion, expertes et cuirassées en la matière, en eussent elles-mêmes

frémi. Plus de cinquante enragées s’acharnèrent sur ce malheureux

derrière, que l’on dut arracher tout sanglant des mains des ménades. Il

fallut la troupe et deux jours de siège pour venir à bout des petites

furies.

La sainte Vierge est la patronne de cette armée de jupes, où cependant,

passé douze ans, il n’est plus guère de virginités. Dans chaque salle et

au milieu des vastes corridors de la manufacture, elle est placée en

belle niche, entourée de fleurs pieusement renouvelées chaque jour.

Outre une lampe perpétuelle, les petites cigarières lui brûlent des

cierges et lui adressent d’étranges prières. Celles pourvues d’un amant

la supplient de le rendre éternellement fidèle, les novices de leur en

procurer un aimable et bien amoureux; je ne parle pas des plus ferventes

qui ne cessent de répéter:

_O Marie, conçue sans péché, fais-moi pécher sans concevoir._

XLIII

SUR LE GUADALQUIVIR

Le bateau d’_Algéciras_, faisant escale à Cadix, levait l’ancre à trois

heures du matin, heure vraiment espagnole. Couchés très tard, nous

craignions de manquer le départ, mais nous comptions sans les moustiques

qui, à deux heures, nous tenaient encore éveillés. Une demi-lieue

séparait notre _casa de Huespedes_ de la tour _del Oro_, place

d’embarquement; il ne fallait plus songer à dormir.

Mais sur les bords du Guadalquivir pas plus que sur ceux de la Seine,

l’on ne se pique de ponctualité. Cette vertu britannique est peu prisée

des races latines. C’est un tort; nous avons, en revanche, d’autres

vertus que les Anglais ne possèdent pas. Quoi qu’il en soit, à Séville

comme à Paris, on arrive généralement trois quarts d’heure après celui

de grâce--quand on arrive;--c’est pourquoi ceux qui n’aiment pas se

morfondre, avancent de soixante minutes en donnant rendez-vous. C’est ce

que faisait le capitaine de la _Carolina_, et peu au courant de ces

usages, nous arrivâmes au paquebot pour y trouver l’équipage endormi.

Quand toutes les horloges de la ville, auxquelles se joignirent celles

du faubourg de la Triana qui lui fait face, eurent décroché quatre

coups, ce qui prit un certain temps, les passagers commencèrent à

déboucher sur le quai.

On chauffe et bientôt l’on se met en mouvement un peu avant le lever du

soleil.

Le Guadalquivir est le seul fleuve navigable de l’Espagne, pour les

bateaux ne jaugeant pas plus de 200 tonneaux, et encore à partir de

Séville, c’est-à-dire à 25 lieues de l’océan.

Ses eaux rousses, ses bords plats, ses nombreuses volées d’oiseaux

aquatiques, lui donnent en maints endroits une physionomie hollandaise.

Mais l’azur intense du firmament, l’ardent soleil, les ombres bleues,

les cigognes et les hérons, groupés près de ses longues lignes de joncs,

rappellent bien vite qu’on navigue dans les splendeurs du Midi.

Nous glissons rapidement dans les méandres du fleuve, charmés à chaque

détour par des coins de rivage inattendus, enveloppés dans les molles

clartés de l’aube. Villas émergeant d’un bouquet de palmiers, vieux

cloître abandonné, assis au sommet d’une colline et dont la cloche

rouillée a depuis longtemps sonné matines pour la dernière fois.

Séville s’enfonce et disparaît derrière l’épais rideau des jardins de

_San-Telmo_, tandis que la _Giralda_, au contraire, semble grandir

davantage et monter dans les brumes violettes, aiguille ardente, seule

éclairée par les feux du levant. A gauche de nous, la grande plaine

festonnée au loin par des ondulations gris-perle. Les habitations se

clairsèment; les joncs, en masses épaisses, défendent l’approche des

rives, refuges de nuées de hérons et de canards.

Voici une bourgade, dont les maisons pittoresquement entassées, se

groupent autour d’un monastère fortifié. Ses bastions et ses murs

enserrent des jardins touffus, dont ils rejettent en verdoyantes

cascades par-dessus leurs créneaux la flore trop abondante.

Tous ici sont levés avant le soleil. Les petits garçons jouent déjà au

_toro_ sur la rive devant un aréopage de petites filles attentives.

Mais le globe radieux se lève à son tour, émergeant lentement d’une

longue bande orangée, tandis que nous filons sans bruit entre une double

ligne de saules, de peupliers, de glaïeuls et de joncs. On dirait

maintenant certains décors de Marne et de Seine avec plus de sévérité,

une plus large envergure.

Ce Guadalquivir est empreint d’une placide et poétique majesté. C’est

bien la grande rivière, l’_Oued el Kébir_, chantée par les poètes arabes

et andalous.

«Je te salue et je t’aime, Guadalquivir, roi de l’Andalousie, s’écriait

le duc de Rivas, proscrit. Comme tu t’avances avec fierté vers la mer,

toi qui coules si calme et reflètes dans tes ondes les murs antiques de

Cordoue.»

Cependant, comme les grandes et belles routes d’Espagne, cette route

liquide est presque déserte. A peine si nous rencontrons de temps à

autre un vapeur, un voilier, un canot.

A travers les vertes trouées des bords, on aperçoit des champs de maïs,

des fermes lointaines et éparses, des coteaux rayés de vignes, des

bouquets d’oliviers.

Quelques barques se détachent chargées de filets. On approche d’une

bourgade, _Coria del Rio_, vieille cité romaine. Une jeune fille, en

frais déshabillé, rêve sur le balcon d’une maison de maître. On passe

assez près pour voir qu’elle est jolie. Deux petits officiers de

hussards, tout fraîchement fabriqués à l’École de Tolède, la saluent et

lui envoient un baiser. Elle sourit et secoue la tête, voulant dire sans

doute que ce ne sont pas des baisers à travers l’espace qu’il lui faut.

Dans la plaine découverte, immense, que dominent les pics d’_Utrera_,

des troupeaux de jeunes taureaux demi-sauvages paissent tranquillement

dans la paix de l’âge d’or; plus loin, des chasseurs battent les hautes

herbes, font lever des compagnies de canards. Cette vue excite l’humeur

cynégétique de plusieurs passagers. Ils arment leurs fusils et font rage

sur les hérons et les mouettes. Balles perdues. Cassements inutiles de

pattes et d’ailes. Les pauvres bêtes éclopées vont crever dans les

fourrés de joncs. Cela amuse les spectateurs. Une infortunée cigogne,

paisiblement perchée sur une jambe, reçoit une balle en plein corps.

Bien visé. On applaudit. Ceux qui ne disent rien se regardent en hochant

la tête: Voilà ce qui s’appelle un joli coup de fusil!

Cruelle et sotte manie de tirer ainsi, sans profit aucun, sur des êtres

inoffensifs, sans autre raison que le plaisir de tuer! Et j’ai entendu

de ces chasseurs faire de la sensiblerie et déclamer contre les courses

de taureaux, qui ont cependant une utilité et une excuse, puisque les

bénéfices sont versés aux hospices. Et là, au moins, le tueur risque sa

peau.

Pendant qu’on visait, il me venait de folles envies de faire dévier,

d’un solide coup de ma trique, ce bras de meurtrier imbécile.

Eh! brute! garde ta poudre pour l’homme, ton seul ennemi.

Les déchirures d’Utrera se sont effacées, les mamelons meurent en

ondulations légères. Plus rien que la plaine au niveau du fleuve dont

les sinuosités vont se perdre en s’élargissant dans la ligne droite de

l’horizon où pointent les voiles latines.

Une grande buée flotte des deux côtés de la rive. Ce sont les

_Marismas_, les maremmes fertiles en fièvres. Ni village, ni ferme, ni

culture dans ces vastes étendues de terre grise et poussiéreuse, tachées

çà et là d’inextricables fourrés de joncs, et que les pluies d’automne

transforment en fondrières et en bourbiers.

Le fleuve s’élargit de plus en plus; ses bords s’ensablent. Les bouquets

de verdure reparaissent; des tas de foin, de petites maisons blanches,

émergeant d’une ceinture de palmiers noirs, dépassent la ligne très

basse de l’horizon. Aux paysages hollandais et séquaniens succède un

décor du Nil.

Une bruyante bande de cochons noirs fouille les joncs, près d’un cheval

en détresse, qui, enfoncé jusqu’au poitrail, essaye vainement de se

désenliser. Un peu plus loin, mules, chèvres, taureaux, chevaux

paissent, pêle-mêle, dans une confraternité inconnue aux humains.

Un bac-radeau, chargé de gens et de bêtes, va d’une rive à l’autre

aborder à un petit port de pêche flanqué d’une fabrique d’alcool à

l’enseigne germanique. Des groupes de fillettes et de garçonnets, jambes

et pieds nus, graves comme père et mère, nous regardent passer.

Là-bas, là-bas, dans la plaine, de tous côtés, où se porte la vue, des

troupeaux de taureaux sèment d’innombrables points bruns les grandes

nappes grises. Quelle terrible consommation!

Des hauteurs dentelées se dressent brusquement, à droite, derrière un

coude du fleuve, comme une ligne de bastions cyclopéens. Ce sont les

falaises de la côte, et, tout près, les triangles blancs des voiles

coupent l’azur intense et cru.

Des pyramides de sel s’alignent à notre droite: les salines de

Santa-Teresa et de San-Carlos; elles étincellent sous le soleil comme

des morceaux de diamants.

Le fleuve devient d’une largeur immense, presque un bras de mer; il y

débouche majestueusement en une courbe énorme.

On navigue entre des dunes garnies de forêts de pins et de grands

cèdres, et bientôt paraissent les maisons roses et blanches du petit

port de Bonanza avec l’aspect coquet d’un village de la Seine; puis, un

peu plus loin, au milieu de bouquets de palmiers et d’orangers, s’étend

la jolie ville de San-Lucar.

San-Lucar de Barrameda, le grand port des Maures d’Espagne, n’est plus

qu’un simple garage. Devenue ville d’eaux, elle reçoit le _tout

Séville_, le _tout Xérès_, le _tout Cadix_, c’est-à-dire la totalité des

vaniteux désœuvrés qui ont introduit la coutume de s’ennuyer

correctement et à grands frais, ce qu’on appelle enfin la fine fleur de

la civilisation.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 16 / 18 段