Le débarquement se fait comme à Cadix et à Algéciras, au moyen de

bateliers. Ils assiègent le navire, renforcés de _guides_ et de

courtiers qui se précipitent à l’abordage, et, avant que vous ayez eu le

temps de vous préparer à l’assaut, s’emparent de vous et de vos colis en

criant, dans toutes les langues et tous à la fois, les noms de leurs

cavernes.

Nous disputons avec énergie nos personnes et nos sacs à un grand coquin

d’Allemand, à la casquette galonnée, qui hurle: _Alpion Hôdel! Alpion

Hôdel!_ pour confier le tout à la discrétion du représentant de la

_fonda de España_, dont les vêtements suffisamment râpés annoncent des

prétentions plus modestes. Il s’en saisit triomphalement après un

échange d’injures, en différents idiomes, avec son rival, qui nous

regarde avec tout le mépris dû à des voyageurs à cinq schellings par

jour.

On débarque entre deux rangées de _policemen_, aussi droits, aussi

corrects que leurs confrères métropolitains. A part le casque en toile

blanche, on les croirait venir de la parade de _Scotland Yard_. Pas de

visite de douane vexatoire, pas de perquisition dans les poches, comme

dans tous les ports d’Espagne. Gibraltar est un port libre, tout y entre

en franchise, à l’exception des alcools et des armes. La seule formalité

à remplir est de se présenter au guichet d’un bureau installé au point

de débarquement et d’y demander un permis pour entrer en ville. Sur

notre mine honnête, on nous délivre sur-le-champ un billet valable huit

jours.

Nous franchissons deux portes voûtées et bastionnées, et nous voici en

ville. C’est d’abord une place, ou mieux une cour de forteresse entourée

de bâtiments militaires auxquels des galeries extérieures, à chaque

étage, enlèvent le caractère de tristesse et de nudité particulier à

l’architecture des casernes. Des soldats font l’exercice, et de tous

points éclatent des commandements, des coups de clairon, des roulements

de tambour.

On débouche dans une rue étroite, l’artère principale, _Main Street_,

qui suit le rocher jusqu’à la pointe d’Europe. Des ruelles tortueuses

escaladent, à gauche, les premiers contreforts et s’arrêtent

brusquement, barrées par le roc, tandis qu’à droite, elles sont coupées

par les bâtiments militaires et les ouvrages de défense.

En une double ligne de magasins, d’entrepôts, de boutiques gorgés de

marchandises et de denrées anglaises se presse une population étrange:

Espagnols, Marocains, Grecs, Arabes, juifs de Tanger, nègres, Allemands,

malandrins de toutes les races, «tous gens, dit Richard Ford, qui se

sont expatriés pour le bien de leur pays». Oh! la curieuse foule et la

belle collection de coquins! Je retrouve la ville algérienne d’il y a

vingt-cinq ans, avec son peuple de banqueroutiers, de renégats, de

déclassés, d’aventuriers suspects, de _colons marécageux_, de forbans

des deux mondes.

Des fantassins en jaquette rouge, des artilleurs bleus, des tirailleurs

noirs, des officiers en tenue ou en bourgeois tranchent par leur

méticuleuse correction avec le négligé des Levantins, la malpropreté des

juifs, le débraillé des Latins, tandis que la blonde fraîcheur et la

raideur des jeunes _misses_ contraste avec le teint mat et la gracilité

des brunes Gibraltariennes.

Çà et là, cependant, des cheveux blonds émergeant de dessous une

mantille indiquent le mélange des races et prouvent que le vertueux

_John Bull_ n’a pas passé toutes ses soirées au prêche ni ses nuits dans

la chasteté.

Malgré huit mille hommes de garnison et une population flottante de

matelots de toutes races, gens de grands appétits et de morale peu

farouche, les commis voyageurs chercheraient vainement dans la ville,

des demoiselles «qui vont en journée la nuit». La _Mission protestante_

et la _Société évangélique pour la surveillance des mœurs_, qui ont

pignon sur la rue principale, boutique de vertu et entrepôt de

crétinisation, ne pouvaient souffrir le trafic de Cythère dans un siège

épiscopal d’évêque anglican. Libre aux catholiques, aux mécréants, aux

infidèles d’être impurs; un protestant ne l’est jamais, surtout un

protestant anglais. Si les privations du célibat jointes aux

aphrodisiaques climatériques harcèlent _Tom Atkins_[16], il doit sortir

de Gibraltar et aller dans les villes espagnoles voisines chercher

pâture à ses «impropres» appétits, à San Roque, San Felipe, Mayorqa,

Algéciras, lieux de perdition que les évangélistes comparent dans leurs

prêches aux sept villes maudites ensevelies dans la mer Morte; à moins

qu’il ne prenne pour autel de ses sacrifices au dieu Éros la femme ou la

fille de son camarade, plus à sa portée et à sa convenance.

[16] Surnom du soldat anglais.

Que la pureté de tous ces prêcheurs et chenapans bibliques est odieuse

et insupportable; et comme ces gens font comprendre et excuser certaines

arquebusades célèbres de jadis!

Les drames sanglants de l’histoire nous semblent à première vue cruels

et abominables; mais, quand on regarde autour de soi, on arrive à les

expliquer comme fatalités nécessaires.

Qui sait si sans ces moyens extrêmes, sans quelques poignées de très

braves mais très insupportables saints passés hâtivement et brutalement

de vie à trépas, les austères luthériens et les rigides calvinistes

n’auraient pas transformé la belle et joyeuse France en un triste et

laid champ de prêche où à l’heure actuelle nous rivaliserions de vertus

_publiques_ et _privées_ avec les pieux hypocrites d’outre-Manche et les

sots moralistes d’outre-Rhin!

Je ne me trouvais pas en pays nouveau, comptant dans la garnison une

dizaine d’officiers de génie et d’artillerie, vieilles connaissances de

Woolwich, y compris sir John Adye, le gouverneur de Gibraltar, qui

commandait il y a quelques années l’Académie militaire.

Ma valise repêchée sans trop de dégâts me permit de lui rendre visite;

mais cette formalité contraire à mes usages fut pour moi un plaisir bien

plus qu’un devoir, plaisir que semble éprouver aussi le vaillant général

qui aime les Français, ayant partagé en Crimée leurs fatigues et leur

héroïsme et qui porte fièrement sur son grand uniforme la croix de

commandeur de la Légion d’honneur.

La très gracieuse lady Adye et lui me font visiter leur palais, car

c’est un palais que cette résidence, ancien prieuré, embelli, orné,

fourni, meublé de tout le confort anglais joint au luxe oriental et où,

entre des galeries mauresques, s’épanouit, sur ce rocher aride et au

milieu de ces bastions, de ces forts et de ces engins de guerre, en

touffes verdoyantes et en fleurs paradisiaques, un vrai coin des

délicieux jardins de Grenade.

Dans la salle de réception sont rangés par ordre chronologique les

portraits des gouverneurs de Gibraltar, _gentlemen_ de grand air et

soldats de haute mine, qui tous, comme les _Gomes de Silva_, ont leurs

faits d’armes et leur légende.

On sent à chaque pas les constantes préoccupations d’un gouvernement qui

_whig_ ou _tory_, conservateur ou libéral, a le souci de ses serviteurs,

tient à ce qu’ils représentent dignement le pays, entourant la fin de

leur carrière de respect et de bien-être.

Devenus maîtres de Gibraltar par surprise, les Anglais montrent bien

qu’ils ne sont pas disposés à se laisser reprendre la place. De 1779 à

1782, Espagnols et Français le tentèrent vainement, et si John Bull perd

jamais cette clef de la Méditerranée, ce ne sera pas manque de

précautions.

On a vu que tout étranger ne peut y pénétrer que muni d’un permis.

Indépendamment de cela, au coucher du soleil un coup de canon prévient

les gens de la banlieue qu’ils aient à déguerpir de la ville, et à ceux

de la ville qui ont eu affaire au dehors qu’ils doivent regagner au plus

vite le logis. Rien de plus comique que le chassé-croisé qui commence et

surtout la vue des retardataires. Piétons, cavaliers, amazones,

muletiers, âniers, carrioles et fiacres se hâtent d’entrer ou de sortir.

La porte divisée en deux empêche d’ailleurs tout heurt et tout

encombrement.

Le poste est sous les armes, le clairon, l’œil au guet sur l’aiguille de

l’horloge et l’embouchure à hauteur des lèvres, attend la seconde

précise.

Aussitôt la sonnerie éclate, et l’adjudant de place, avec une régularité

de chronomètre, pousse les portes et donne un tour de clef.

Malheur aux traînards! Toute supplication est vaine; tout appel à la

pitié superflu. Le mari jaloux et la femme éplorée sont séparés pour la

nuit. Le règlement n’a pas d’oreille, et l’officier, impassible, porte

gravement les clefs au gouverneur, et, à moins d’un ordre spécial de

celui-ci--ordre écrit, signé et timbré--la porte ne s’ouvre plus qu’au

coup de canon du réveil.

Il y a là matière pour un joli vaudeville.

Eh bien, malgré ces exigences d’une ville de guerre, ou, si vous le

préférez, cette «brutale tyrannie du sabre», pas un Gibraltarien ne

voudrait l’échanger contre les douceurs civiles de l’administration

espagnole. Quand je dis _Gibraltarien_, je parle, bien entendu, de

l’indigène du _Lizard of the rock_, comme l’appellent, par dérision, les

habitants des villes voisines, sujet anglais de père en fils ou ayant

obtenu la naturalisation après _quarante_ ans de séjour, et non du

cosmopolite véreux, du forban de l’industrie ou du commerce, qui y est

venu chercher un refuge provisoire.

Ce sentiment est un peu celui des Canadiens, qui nous disent quand nous

les visitons: «Nous aimons les français, nous sommes Français d’origine

et de cœur, mais ne voudrions à aucun prix l’être de fait.» Aveu peu

flatteur; mais il faut bien reconnaître, entre nous, qu’il est expliqué

par les procédés puérils et vexatoires de notre administration

tracassière, procédés qui peuvent ne pas trop nous choquer, habitués que

nous sommes, dès l’enfance, à être emmaillotés dans une quantité de

lisières, mais qui ne manquent pas de heurter et révolter l’étranger.

Ce système tout latin «d’embêter les gens» se fait sentir aux portes de

Gibraltar. Dès que vous avez franchi le territoire neutre, vous êtes

littéralement assailli par une escouade de carabiniers espagnols,

embusqués à l’entrée de la barrière de San Felipe, qui vous entraînent

dans une caverne douanière où non seulement votre valise, mais vos

poches sont fouillées de belle façon. Tout se paye, jusqu’à un cigare,

jusqu’à une once de tabac trouvée sur vous.

Il faut dire aussi, pour atténuer l’odieux de ces vexations

internationales, que l’occupation de Gibraltar par les Anglais coûte

annuellement, à l’Espagne, _cent cinquante millions_, soit par la

contrebande[17], qui se fait sur une échelle d’autant plus vaste que les

fonctionnaires espagnols, dit-on, y prêtent une main complaisante, soit

en faisant dévier le commerce.

[17] Les gens de Ronda, les Rondanos, ont la spécialité d’introduire

en Andalousie, en dépit de tous les postes de douane, les ballots de

cotonnades et de tabacs entassés dans les magasins de Gibraltar.

Un autre trait caractéristique, qui ne peut manquer de frapper les

Espagnols eux-mêmes, et j’avoue que si j’étais _hidalgo_ je me sentirais

humilié, c’est l’extrême contraste entre les soldats des deux nations,

séparés par le simple terrain neutre d’un mille environ, lande

sablonneuse qui couvre la partie la plus étroite de l’isthme.

D’un côté, l’Anglais, superbe reître bien habillé, bien nourri, d’une

propreté méticuleuse, aussi correct en faction, dans son poste isolé,

sous sa planche mobile qui l’abrite du soleil, et témoigne en même temps

du souci que l’on prend de sa santé, que lorsqu’il défile la parade

devant le palais de Buckingham; de l’autre, l’Espagnol, mal vêtu, mal

nourri, débraillé, de méchante mine, allongé dans la poussière.

Je suis loin de vouloir dire que l’habillement, la correction et le

bifteck fassent le soldat, et que les petits fantassins navarrais ou

andalous soient inférieurs en rien, sur le champ de bataille, aux

superbes grenadiers du Middlesex ou du Kent; mais, quand une nation sait

obliger ses soldats, détachés dans les stations les plus lointaines et

les climats les plus divers, à observer le respect de la discipline, le

_self control_, à garder l’orgueil de l’uniforme aussi bien que dans la

mère patrie, à être d’autant plus fiers et corrects qu’on est en face de

l’étranger; que de l’autre côté, au contraire, sur le sol natal, les

soldats semblent livrés au laisser-aller, abandonnés à l’incurie de

chefs indifférents ou somnolents, on ne peut manquer d’établir

involontairement une comparaison qui n’est pas à l’avantage de ceux-ci.

Puisque je parle de soldats, je ne veux pas terminer sans ajouter

quelques mots sur l’armée espagnole encore toute-puissante dans le pays.

Il n’y a que deux choses, dit V. Almirall dans son excellent livre déjà

cité, l’_Espagne telle qu’elle est_, pour lesquelles l’Espagne marche à

la tête des nations européennes, et ces deux choses sont: sa dette

publique et le nombre de ses officiers généraux.

Pour une armée qui ne dépasse pas soixante-dix mille hommes présents

sous les drapeaux, elle compte _sept_ capitaines généraux ou maréchaux,

_soixante-seize_ généraux de division, _trois cent quatre-vingt-quinze_

généraux de brigade, plus _six_ généraux de l’état-major du roi, en tout

_quatre cent quatre-vingt-quatre officiers généraux_, c’est-à-dire plus

que la France et l’Angleterre, deux fois plus que l’Italie, presque le

double de l’Allemagne.

Et ces chiffres, comme ceux de la dette publique, dont l’intérêt est de

près de trois cents millions, augmentent tous les ans.

Je ne sais rien des officiers espagnols si ce n’est qu’ils sont d’une

courtoisie exquise et plus aimables compagnons que les Anglais; mais,

s’il faut s’en rapporter à un récent manifeste du duc de Bourbon, daté

de Tarbes (28 septembre 1886), il se serait établi dans l’armée, comme à

Madrid au temps de _Figaro_, un système d’espionnage et de dénonciation

plus digne de disciples de la jésuitière de Loyola que des cadets de

l’École de Tolède; «le colonel est espionné par le commandant, celui-ci

par le capitaine, le capitaine par le lieutenant, l’officier par le

sergent.»

J’ajoute que je n’en crois rien pour l’honneur de toutes les armées.

Avec Gibraltar à l’ouest, l’Égypte à l’est, Malte et Chypre au centre,

la Méditerranée est devenue en quelque sorte un lac anglais et la

Grande-Bretagne semble réaliser à son profit le rêve que faisait

Napoléon pour la France.

Mais le rocher de Gibraltar mérite-t-il bien la réputation que les

Anglais ont contribué à lui faire?

S’il faut s’en rapporter aux organes militaires, plus compétents en

cette matière que les épiciers du _Times_, Gibraltar avec les nouveaux

engins de destruction ne serait plus qu’une forteresse fantoche. Sa

force ne repose que sur la routine et les préjugés, les préjugés d’une

nation avant tout marchande, qui a trop longtemps négligé les choses de

la guerre pour être à hauteur du mouvement qui entraîne l’Europe.

Nous sommes loin en 1888 des batteries flottantes de M. d’Arçon que les

forts de Gibraltar coulèrent en 1783 si aisément, ce qui fit dire au

comte d’Artois accouru de Versailles pour assister au bombardement de la

place que de toutes les batteries françaises, celle qui se signala le

plus, avait été sa batterie de cuisine.

Disons le mot, ou plutôt répétons ce que disent les officiers anglais

eux-mêmes. L’_inexpugnabilité_ de Gibraltar n’est plus à discuter quand

en une demi-heure un cuirassé de cent dix tonnes peut mettre tous ses

forts en pièces!

Quant à commander le détroit et à empêcher les navires de passer, il

suffit de jeter un coup d’œil sur la carte pour en reconnaître

l’impossibilité matérielle. _Tant que Ceuta ne sera pas anglais_,

Gibraltar peut être utile en temps de guerre comme place d’armes, comme

station de charbon, comme port de refuge, non contre la grosse mer, car

la baie n’est pas sûre, mais contre les croiseurs ennemis. C’est du

moins l’opinion générale. Pour les deux premiers cas, rien de plus

juste; quant au troisième, s’imaginer que des vaisseaux trouveraient un

refuge sous les canons des forts est une erreur, par la raison bien

simple qu’il n’y a pas à Gibraltar un seul canon qui pourrait protéger

un navire contre un cuirassé, et qu’un cuirassé de cent dix tonnes

mettrait, je le répète, la place en pièces en trente minutes.

Les ingénieurs militaires reconnaissent eux-mêmes qu’il n’y a pas moins

de quatre points d’où un cuirassé bombarderait aisément la ville sans

qu’un seul canon puisse l’atteindre. Les seules grosses pièces actuelles

sont deux canons _Armstrong_ de cent tonnes commandés par le

gouvernement italien et achetés 50 000 livres sterling par les Anglais

pendant les menaces de guerre de la Russie. Pièces dites

_Muzzle-loaders_, d’un calibre et d’un modèle hors d’usage et montées de

telle sorte qu’elles ne peuvent balayer la mer.

Mais assez sur Gibraltar et revenons, pour conclure, à l’Espagne.

On dit qu’elle se relève, qu’en nombre de villes le commerce renaît, que

l’industrie s’étend, que Madrid est gai, Barcelone, Séville et Malaga

prospères! Mais il faut voir l’intérieur, s’arrêter dans les bourgades

ruinées et misérables, où l’ignorance et la superstition règnent en

despotes. Aucun élément de culture moderne, aucune aspiration vers un

mieux matériel, nul sentiment du plus vulgaire confort. C’est toujours

le pays dont parlait Saint-Simon: «La science y est un crime;

l’ignorance et la stupidité, la première vertu.»

Dans un roman de Fernan Caballero, _la Famille d’Alvareda_, il est une

vieille qui peut passer pour le type de toutes les paysannes, jeunes et

vieilles, rencontrées dans ma traversée d’Irun à Malaga. Un de ses

petits-fils, revenu de l’armée, raconte avoir _entendu dire_ par des

camarades qu’il existe des pays où l’on ne joue pas du couteau, où il

n’y a ni combats de taureaux, ni frères, ni moines, où le ciel est gris,

le soleil sans brûlants rayons, les églises sans chapelles, la vierge

sans images, où il n’y a ni rosaire ni scapulaire, et où tous les petits

enfants savent lire et écrire; la Vieille s’exclame toute frissonnante

de joie après la stupéfaction première: «Oh! mon soleil, mon scapulaire,

mon église, ma Vierge _santissima_, ma terre, ma foi et mon Dieu!

Bienheureuse mille fois d’être née ici et d’y mourir! Grâce au ciel, tu

n’es pas allé à ce pays, fils, pays maudit d’hérétiques.»

Aussi pas un rayon d’intelligence n’allume leur regard. L’hébétude seule

s’y lit, l’hébétude résignée de la bête passive, livrée à ses seuls

besoins, sa routine et ses instincts. Boire, manger, dormir, entretenir

une lampe devant une image et s’agenouiller deux fois par jour au pied

d’une idole de plâtre ou de bois!

L’Espagne pourra se relever, mais quand elle aura répandu l’instruction

au fond de ses bourgades, non pour qu’elles rejettent sur le pavé de

Madrid des légions affamées de surnuméraires et d’institutrices, mais

pour arracher la population à son lamentable état d’indifférence et

d’abrutissement fataliste.

Elle se relèvera quand elle sera sûre du lendemain, à l’abri des

_pronunciamientos_; quand son budget de la guerre n’absorbera pas la

plus grande partie de ses ressources, que la conscription ne prendra

plus tous ses hommes valides, et que son trésor ne sera plus en état de

permanente banqueroute[18].

[18] La dette flottante se montait, au moment où j’écrivais ces lignes

(nov. 1887), à 112 millions 400 000 _pesetas_.

Elle se relèvera surtout quand elle aura secoué l’exploitation

anglo-saxonne qui la dévore, lutté contre la concurrence allemande qui

inonde de ses pacotilles tous ses marchés, écrasant les industries

locales, les tarissant à leur source, fournissant les mantilles à

Madrid, les éventails à Séville, la coutellerie à Tolède, la soierie à

Murcie, la faïencerie à Valence, les vins à l’Andalousie et les alcools

partout!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

I. Entrée en Espagne 1

II. Les Passages 12

III. De Saint-Sébastien à Deva 17

IV. Le capitaine Bonelli 21

V. Loyola 26

VI. A travers les Andes 40

VII. Le palacio d’Urvaza 46

VIII. Messe au palacio 54

IX. Estella 60

X. Logroño 67

XI. Le col de Piqueras 73

XII. Histoire de brigands 79

XIII. La vieille Castille 88

XIV. Les ruines de Numance et Soria 93

XV. Madrid 101

XVI. Flamencos et peteneras 107

XVII. _A los Toros!_ 118

XVIII. Les _toreros_ 134

XIX. L’Escorial 140

XX. Tolède 146

XXI. La petite dévote de Compostelle 152

XXII. La Vierge en chemise et le Christ en jupon 158

XXIII. Les bonnes lames de Tolède 164

XXIV. Visite aux fous 170

XXV. Le coin des folles 175

XXVI. A travers la Manche 180

XXVII. Mançanarès 185

XXVIII. El Muradiel 191

XXIX. La Carolina 196

XXX. De Baylen à Cordoue 201

XXXI. Grenade 211

XXXII. Les gitanos 217

XXXIII. Les bandoleros 223

XXXIV. Une exécution 228

XXXV. Route de Motril 233

XXXVI. La posada du Paradis 238

XXXVII. Motril et Malaga 245

XXXVIII. L’auberge du Grand Saint Iago 253

XXXIX. A travers l’Andalousie 259

XL. Séville 263

XLI. Les deux Maria de don Pedro 270

XLII. Les cigarières 277

XLIII. Sur le Guadalquivir 282

XLIV. Cadix 289

XLV. De Cadix à Algéciras 299

XLVI. Gibraltar 304

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Extrait du Catalogue général de la BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

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Sac au dos à travers l'Espagne · 第 18 / 18 段