A la recherche d’une _posada_ dans les prix doux--car si nous touchons à

la fin de notre voyage, nous touchons également à celle de notre

bourse--nous avisons un agent de police occupé à se livrer à un outrage

public aux bonnes mœurs.

«Je sais ce qu’il vous faut, nous dit-il, patientez un moment.»

Il termine paisiblement sa petite affaire au milieu de la rue, _coram

populo et puellis_, et tandis qu’il s’ajuste, un camarade le rejoint.

Nous voici déambulant par les _calles_ étroites et tortueuses avec nos

sacs demi-vides pendant sur une épaule, nos faces brûlées, nos souliers

poudreux, nos triques de rôdeurs et nos vêtements qui bâillent par plus

d’une couture au soleil levant. Les deux agents qui nous flanquent ne

contribuent pas peu à nous désigner à l’attention et si nous avions fait

la gageure de passer pour deux compagnons du fameux Melgarès, dont la

respectable famille habite les environs de Malaga, nous eussions gagné à

coup sûr.

Aussi, dès les premiers pas, une troupe de polissons nous escorte. Des

hommes et des femmes se mêlent à la bande.

«Qu’est-ce que c’est?

--Des _ladrones_.

--N’est-ce pas ceux qui ont attaqué la diligence de Motril?

--Justement, ils viennent par le bateau de Motril.

--On les a arrêtés sur le port.

--Ah! les gredins!

--Ils en ont bien la mine.

--Le garrot! le garrot!»

La foule grossit. On commence par lancer quelques cailloux. Pour

échapper au sort de la femme adultère de l’âge évangélique, nous offrons

à chaque cabaret que nous rencontrons les rafraîchissements les plus

choisis à nos guides. Ils refusent avec dignité:

«Nous n’avons pas soif.

--Bah! on boit sans soif.

--Les ivrognes, oui; pas les Andalous.»

Au diable la sobriété des Andalous! Nous débouchons dans un petit

carrefour en face d’une maison qui forme un angle. Enfin, c’est là. Il

était temps. _Auberge du Grand Saint Iago._ Encore un saint qui a dû

fricasser pas mal de juifs et de Maures; mais nous bénissons son nom; il

nous sauve des fureurs de la populace qui s’arrête surprise et déçue de

nous voir arrêtés à la porte d’une auberge au lieu de celle de la

prison.

La police frappe pendant cinq ou six minutes du pied et du poing en

criant à chaque coup d’une voix lamentable, mode andalouse de s’appeler:

«Hé! señora! hé! l’_ama_! señora _Mariquita_!»

La señora Mariquita se décide à paraître au balcon de l’étage supérieur;

grosse commère qui a de beaux restes et les montre en partie dans un

déshabillé des plus sommaires.

«Des seigneurs voyageurs!» crient les deux policiers.

Elle laisse tomber comme une reine un regard à la fois étonné et

dédaigneux; dédaigneux sur des seigneurs qui payent aussi peu de mine,

étonné sur la foule qui les escorte, puis se décide à descendre nous

ouvrir.

Nous entrons; les curieux se dispersent et les agents se retirent après

nous avoir recommandé aux bons soins de la señora comme si nous étions

de vieux amis et trempé par politesse leurs lèvres dans un verre de

liqueur que nous leur avons fait servir.

L’hôtesse qui,--elle nous l’apprit elle-même--est la veuve d’un de leurs

camarades, appelle à son tour d’une voix dolente: _Barbara! Barbara!_ et

nous confie, tandis qu’elle va achever sa toilette, à une fort jolie

nièce qui ne paraît avoir de barbare que le nom.

_O Grand Saint Iago!_ Tu restes un de mes meilleurs souvenirs d’Espagne

et bien que tu aies fait rôtir à petit feu un nombre illimité de juifs,

j’eusse souhaité de passer sous ton enseigne un nombre illimité de

jours!

Toi seul m’as réconcilié avec les _posadas_ des Espagnes. Non pas que la

_casa_ de la señora Mariquita fût absolument un centre de sybaritisme,

ni même un lieu de simple confort; mais, si la femme du vicaire de ma

paroisse, fourvoyée là par hasard, eût été choquée de la pauvreté de la

chambre, de la dureté de la couche, de la voracité des puces, de la

grossièreté des draps, de l’exiguïté du pot à eau et de la cuvette, son

révérend époux se fût certainement épanoui à l’éclat des yeux et du

sourire de la chambrière, dont la brune beauté et la piquante saveur lui

eussent fait oublier un instant, ne fût-ce qu’un instant, son chœur de

blondes et bibliques chanteuses d’hymnes.

Et la cuisine! Quels condiments, quels piments, quel incendie! Pour

l’éteindre, trois brocs de malaga de diverses couleurs furent à peine

suffisants.

Sur les murs de la salle, asile de ces débauches, s’alignaient des

escouades de saints et de saintes à mine béate ou rébarbative; mais une

nouvelle jeune fille, aussi jolie que la première et répondant au doux

nom de Cata, atténuait par son aimable présence l’austérité de cette

pieuse compagnie, tout en augmentant le légitime désir de chacun de

goûter aux joies célestes. La señora Mariquita n’ignorait sans doute pas

que pour un voyageur rien n’est plus agréable que la variété, aussi

avait-elle commis une de ses nièces au service des lits, et la plus

jeune à celui du buffet.

Malaga n’est pas seulement célèbre pour l’excellence de ses vins, il

l’est aussi pour la beauté de ses filles, et cette fois la renommée aux

cent bouches ne ment pas.

Yeux noirs éclatants et doux, blancheur mate du teint, visage d’un

charmant ovale, épaisse et luxuriante chevelure, lèvres si rouges qu’on

les croirait barbouillées de mûres, taille fine et poitrine

délicieusement agrémentée; ajoutez à cela une exquise délicatesse des

mains et des pieds dont la cambrure reste découverte, et vous aurez le

croquis de Cata et de la généralité des Malaguègnes. La plupart ont en

outre un petit air réservé et sérieux sous lequel perce le désir de

plaire et la satisfaction de se sentir admirée. Voilà plus qu’il n’est

suffisant pour mettre à l’épreuve la vertu des saints. Ne vous étonnez

pas si la nôtre subit des assauts.

A notre baragouin castillan la _niña_ riait comme une folle et ne se

lassait pas de remplir nos verres, que de notre côté nous ne nous

lassions pas de vider. Aussi bien avant le dessert, mon compagnon, plus

ferré que moi sur la langue de Don Quichotte, lui décocha ce quatrain

décroché d’un vieux livre:

Son tus labios dos cortinas

De terciopelo carmesi;

Entre cortina y cortina,

Niña, dime que si.

Tes lèvres sont deux rideaux

De velours cramoisi;

Entre rideau et rideau,

Fillette, dis-moi que oui.

Riant aux éclats, les mains appuyées sur ses seins, comme pour en mieux

accuser les contours, elle se laissa voler un baiser en criant: _no, no,

no_, puis se sauva, et deux secondes après nous entendions sa tante et

sa cousine, la préposée aux lits, joindre leurs gammes à la sienne.

Trilles moqueurs qui tombèrent sur notre ardeur comme autant de douches

glacées.

Le soir, pour nous consoler, nous allions assister à la _malagueria_,

mimique locale qu’on ne danse plus guère que dans les cabarets du port

et les concerts populeux; sorte de pantomime amoureuse jouée entre une

jeune fille et un beau gars bien découplé, qui ne m’a pas semblé

différer essentiellement de celles déjà vues dans les villes andalouses.

Une chose m’a frappé dans toutes ces chorégraphies, la différence

marquée et caractéristique entre les danses espagnoles et les nôtres.

Chez nous, l’art chorégraphique est devenu une savante acrobatie dont le

_nec plus ultra_ consiste à s’écarter tant qu’on peut de la nature. Se

tenir sur la plante de l’orteil, s’élancer les bras en l’air comme si

l’on voulait s’envoler dans les frises, prendre des poses disloquées,

faire des sauts de pie et un compas de ses jambes, c’est ce qui plonge

au troisième ciel tous les _dilettanti_, amants forcenés de ces genres

de tour.

Au risque de passer pour un philistin, j’avoue mes sympathies pour des

poses plus naturelles. Aux sauts périlleux de l’étoile gymnasiarque, je

préfère de beaux reins qui se cambrent, des flancs qui voluptueusement

ondoient, une taille qui semble plier sous l’étreinte amoureuse, et,

comme le disait avec son sens de l’art et du beau l’immortel Gautier,

«une femme qui danse et non pas une danseuse, ce qui est bien

différent».

Les environs de Malaga seraient délicieux sans les nuées de poussière

qui enveloppent tout, bêtes et gens, villas et végétation. A certains

moments, cette poussière est d’une telle épaisseur que les côtés des

routes semblent recouverts d’une couche de neige. Les arbres paraissent

ornés d’un feuillage de carton et les bananiers, dont les grandes

feuilles pendent jusqu’à terre, ont l’air d’arbres en zinc.

Nous prîmes le tramway pour aller jusqu’au Polo, village de pêcheurs à

quelques milles de la ville, et nous pûmes nous rendre compte de cette

atmosphère poudreuse qui, plus que la malpropreté des rues de Malaga,

empêche les étrangers d’y faire un long séjour.

Les tramways, copiés sur les Américains, sont aussi de fabrication

allemande, et le parcours se paye par kilomètre à raison de deux sous.

Quand le moment fut venu de prendre congé et de faire nos adieux

métalliques, nous eûmes quelque inquiétude.

--«_Mira! l’ama._ Combien devons-nous? Et ne salez pas trop la note.

--Trois pesetas et demie chacun, dit-elle.

--Trois francs cinquante pour la chambre, c’est un peu cher. Enfin, on

ne vient pas tous les jours à Malaga, et l’on n’a pas toujours d’aussi

jolie chambrière. Et pour les repas?»

Elle nous regarda toute surprise.

«Mais, s’exclama-t-elle, c’est trois francs cinquante pour le tout.»

XXXIX

A TRAVERS L’ANDALOUSIE

Notre intention première était de suivre la côte jusqu’à Gibraltar, puis

de remonter à Séville par Tarifa et Cadix; mais devant nous ravitailler

à Séville, il nous restait juste assez pour prendre le train de

troisième classe en nous approvisionnant d’un _chorizo_ pour notre

déjeuner. Nous voici donc dans ces abominables wagons espagnols, qui

courent à une vitesse de cheval poussif, avec une minuscule portière

pour permettre de jouir du paysage, point de ressemblance commun avec

les nôtres, comme s’il en coûtait beaucoup plus de donner de l’air et de

la lumière aux infortunés voyageurs. Compagnie très mélangée: gendarmes;

_toreros_; deux vieilles religieuses conduisant aux noces du Christ une

jeune novice dont un mari plus substantiel ferait bien mieux l’affaire;

une famille allemande allant je ne sais où, encombrée de paquets, de

paniers, de hardes et d’une marmaille pouilleuse et mal élevée.

Mais le supplice est de se trouver, après deux mois de marche et de vie

au grand air, enfermé dans ces boîtes, où l’on ne peut ni bouger ni se

détirer les membres, ni s’allonger, ni même respirer à l’aise, asphyxié

par les émanations de culottes et de jupes non lavées, et autres

malpropres dessous. Puis, rouler en chemin de fer est un temps perdu

pour le touriste qui se met en route non dans le but de parcourir

bêtement des kilomètres, mais pour _voyager_ dans le vrai sens du mot.

Autant rester chez soi, au coin de son feu, et s’y chauffer les

gibecières en suivant sur la carte les récits des voyageurs.

Nous traversions cependant un pays merveilleux et d’une grande richesse.

Partout des canaux d’irrigation, de délicieux chemins bordés d’aloès et

de nopals, des bouquets de citronniers, de grenadiers et de figuiers

sans nombre.

Et quelles pittoresques bourgades! quels féeriques décors de murailles

arabes, de tours gothiques, de châteaux crénelés, de couvents

forteresses. Voici _Cartama_ la Mauresque, assise au milieu des oliviers

et des vignes sur le flanc d’une montagne rocheuse que couronne un

manoir féodal; _Alora_ la charmante, émergeant des palmiers, des

grenadiers et des orangers de ses jardins en terrasse; _Osuna_, dans la

plus fertile plaine de l’Andalousie, le vieux fief des commandeurs de

Calatrava, et _Marchena_ aux ducs d’Arcos, et la blanche _Carmona_ qui

dresse sur un mont ses tours romaines et son alcazar. On déroule à

chaque tour de roue les pages de l’histoire toute palpitante des grands

coups d’épée des légionnaires et des Goths, des Arabes et des

chevaliers.

Et les vallées couvertes d’orangers, les plaines aux grands pâturages,

les vignes célèbres du fief de _Teba_ dont le vin égale celui de Xérès;

le lac salé de _Fuente de Piedra_, et les tranchées au travers des

sierras, les viaducs, les ponts jetés à des hauteurs effroyables sur les

abîmes de l’Abdelagis.

Comme on aimerait s’arrêter dans tous ces coins aperçus en courant et

qu’on ne reverra jamais plus; fouiller ces vieilles bourgades si pauvres

en confort et si riches en glorieux souvenirs, déjeuner dans cette

_venta_ assise au bord de la rivière, partager le dîner des gitanos

là-bas, près de ce vieux monastère abandonné, coucher dans ce hameau où

les jolies filles viennent au passage saluer de la main les voyageurs.

C’était notre vie depuis deux mois et nous regrettions de ne plus

pouvoir recommencer le long de cette délicieuse ligne à travers

l’Andalousie, au risque de retrouver la _venta_ sans pain, les gitanos

voleurs, l’hôtelier inhospitalier, la servante revêche, et la fatigue et

la poussière et la chaleur. Mais c’est justement tout cela qui fait

l’agrément des voyages... quand on est de retour,

Le ciel ouvert, la vie errante

Et, surtout, la chose enivrante:

La liberté, la liberté.

«Quel plaisir peut avoir une excursion où l’on est toujours sûr

d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent

souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi? Ce qui

constitue le plaisir, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril.»

C’est l’opinion de Gautier et je la partage. Il n’avait pourtant

traversé l’Espagne qu’en mule ou en diligence, mais la diligence d’alors

offrait de ces imprévus que ne donnent plus, à part l’écrabouillement,

les parcours en chemins de fer.

Enfin, dans l’horizon empourpré, nous distinguons une grande tour rousse

carrée, surmontée d’une lanterne à jour. C’est la _Giralda_. Nous voici

bientôt à Séville.

XL

SÉVILLE

Séville, perle de l’Andalousie, patrie de _don Juan_, cité légendaire

des Inès, des Rosines, des Elvires, et de l’immortel barbier; Séville

avec ses maisons peintes, ses balcons vitrés en saillie, surplombant les

uns sur les autres, ses rues étroites tendues de velum, ses places

plantées d’orangers et de palmiers, ses innombrables carrefours, ses

délicieux _patios_ séparés de la chaussée par un vestibule dallé de

marbre et des grilles artistiquement forgées en fleurs, en chiffres, en

devises, ses soixante-dix couvents encore debout, est une des rares

grandes villes d’Espagne qui ait conservé le cachet espagnol.

«_Qui n’a pas vu Séville n’a pas vu de merveille_,» dit le proverbe

andalou. Je dois avouer cependant qu’avant d’entrer à Séville, j’avais

vu d’autres merveilles qu’elle fut loin de me faire effacer. Je pense

que son animation et sa gaieté, qui contrastent avec la tristesse et la

somnolence des autres villes, ont contribué à sa réputation.

Bruyante de jour, elle devient, la nuit, tintamarresque. Ce ne sont que

chants, airs de danse, coups de piston et _peteneras_. «_Quien canta su

mal espanta. Celui qui chante effraye le malheur._» Et chacun s’en donne

à cœur joie.

Le plus agaçant, c’est que l’abominable piano joue le rôle principal

dans cet orchestre endiablé, et se fait entendre à chaque coin, jusqu’au

fond des cafés qui ne ferment que fort avant dans la nuit. Le piano a

tué la guitare comme le chapeau la mantille. On fabrique encore, il est

vrai des guitares un peu partout, et l’on en trouve des magasins fort

bien assortis, mais ce sont les étrangers qui s’en approvisionnent.

Lorsque le tintamarre commence à s’éteindre, que vous vous préparez à

fermer l’œil, accourent des légions de moustiques. Je n’en ai été

harcelé nulle part par de telles quantités, si ce n’est à Monaco. Cette

plaie volante et presque invisible vous dévore, pénètre à travers les

moustiquaires et perce les draps. Au cas où vous êtes parvenu à vous

préserver des piqûres de l’infernal insecte et que vous commencez à

sommeiller, voici les crieurs de nuit qui, lanterne sur le ventre et

pique à la main, vous réveillent de leur lamentable: _Ave Maria

carissima_, pour vous annoncer que le temps est serein. Comme ils ont

chacun leur quartier, ils repassent plusieurs fois dans la même rue en

chantant leur antienne, sans doute pour faire preuve de zèle et de

crainte qu’on ne les ait pas entendus. Bientôt arrivent les ânes et les

mulets des maraîchers secouant d’énormes grelots, des clochettes qui

sont des cloches, puis les bousculades, les charges qui s’écroulent, les

vociférations, les interpellations, les disputes, et cela sans

interruption jusqu’à cinq heures du matin. Alors les boutiques s’ouvrent

et la ville est debout, car c’est de très grand matin ou très tard que

se font les affaires.

La _calle de las Sierpes_ est la rue la plus gaie, la plus mouvementée,

la plus pittoresque de Séville. C’est à la fois le _Strand_ de Londres,

le bazar du Caire, la _Puerta del Sol_ de Madrid, le boulevard; mais un

boulevard de quelques pieds de largeur interdit aux voitures, et aussi,

volupté inestimable pour les Espagnols, interdit au soleil. Des

_tenditos_ multicolores jetés d’une maison à l’autre couvrent

entièrement la longue et tortueuse artère et ne contribuent pas peu à

lui donner le plus curieux aspect.

Dans la _calle de las Sierpes_ se trouvent les boutiques élégantes, les

théâtres, les cafés somptueux. J’eus le plaisir d’y voir l’industrie et

l’art français représentés autrement que par ces bibelots de pacotille,

d’un abominable clinquant et outrageusement bourgeois connus sous le nom

d’_articles de Paris_. La principale maison de vues photographiques et

tout ce qui concerne la partie est tenue par un compatriote, un de ces

Français que Dumas appelait plaisamment des exilés de l’industrie et du

commerce. Cet exilé, d’ailleurs, se porte à merveille, et joint la belle

humeur sévillanne à l’entregent parisien.

Pour faire œuvre de patriotisme, nous lui achetâmes quelques vues de

Séville qu’en qualité de compatriote il nous compta au-dessus du prix.

Chez le _Barbedienne_ de l’endroit je reconnus de ravissantes statuettes

de Laure Martin-Coutan, tandis qu’aux vitrines de l’unique libraire, au

milieu des traductions des œuvres de Zola, s’étalait, dans le texte

original, ouvert sur une très croustillante eau-forte de Julian,

l’_Ompdrailles_ de Léon Cladel.

Généralement, la librairie espagnole est pauvre. On lit peu _tras los

montes_ et, comme le constate dans un livre récemment paru, un écrivain

espagnol, V. Almirall[15], «la librairie de fonds est dans un état

rudimentaire. On ne publie guère que des éditions de luxe, imprimées

avec des clichés usés, qu’on relie fastueusement pour l’ornement des

bibliothèques, et que l’on se garde bien de feuilleter. La lecture se

borne à des romans frivoles ou à des insanités pornographiques.» La

pornographie écrite et imagée s’étale avec une aimable liberté d’allure.

Boîtes d’allumettes, papier à cigarettes, petits cahiers _illustrés_

sont offerts par des garçonnets et des fillettes, en pleine rue, aux

portes des théâtres, dans les cafés. Quelques-unes de ces priapées sont

dessinées très habilement et laissent bien loin les légendaires jeux de

cartes de Kehl qui font la joie des collégiens. C’est là toute une belle

branche de commerce qui est fort prospère.

[15] _L’Espagne telle qu’elle est._ Albert Savine.

On voit aussi plusieurs brasseries à l’instar des nôtres. Sous le nom de

_cerveza_, on y débite, affirme-t-on, la cervoise du cru. Beaucoup

s’imaginent bien à tort que la bière est peu connue en Espagne. Elle y

est d’un usage aussi ancien qu’en France. Dans son très intéressant et

instructif livre: _la Bière française_, Robert Charlie cite à ce sujet

l’historien de la guerre de Numance. «Polybe, qui accompagna les

Scipions dans leurs guerres d’Espagne, raconte que le vin d’orge est la

boisson générale du peuple, qu’il en a de plusieurs espèces et de

différentes qualités et que la meilleure est servie aux rois d’Ibérie

dans des coupes d’or.»

Ce ne fut pas à coup sûr de cette dernière que le garçon me versa, car

je la trouvai assez détestable. Si elle était vraiment indigène, je

l’ignore, mais j’en doute, car il n’est plus guère de _cerveza_

andalouse. Le phylloxera allemand s’est introduit aussi bien dans les

orges et les houblons espagnols que dans les vignes, et a tué

l’industrie des brasseurs.

La _calle de las Sierpes_ conduit à la cathédrale, par la curieuse place

de _San-Francisco_, aussi pittoresque en son genre que celle de

l’_Hôtel-de-Ville_, de Bruxelles.

A l’extrémité d’une rue étroite, se dresse la fameuse Giralda, qui

domine la masse énorme de la cathédrale et de l’Alcazar. Elle servait

primitivement d’observatoire aux Arabes et, bien que vieille de près de

neuf siècles, ses murs de brique semblent élevés d’hier. On sait que

cette tour est surmontée d’une statue colossale en bronze, la Foi

portant le labarum, pesant environ 1500 kilogrammes, qui tourne sur

elle-même au moindre vent. De là le nom de Giralda (girouette). La

cathédrale est de quatre cents ans plus jeune.

Un jour, le chapitre de Séville n’ayant probablement rien à faire, ce

qui devait lui arriver assez souvent, décida l’édification d’une

cathédrale sur l’emplacement de l’ancienne mosquée:

«Bâtissons, dirent les chanoines, un monument qui fera croire à la

postérité que nous étions fous.»

On se mit à l’œuvre. Ce n’étaient pas les fonds qui manquaient.

L’opulent clergé pouvait se payer ce luxe... avec l’argent des fidèles.

Mais plusieurs générations de chanoines passèrent avant que les travaux

fussent achevés. Ils durèrent cent dix-huit ans, de 1401 à 1519, et

devant cette œuvre merveilleuse, extraordinaire, inouïe, la postérité

est restée et restera frappée d’admiration et d’étonnement. L’intérieur

est partagé en cinq nefs. «Notre-Dame de Paris, a écrit Théophile

Gautier, se promènerait la tête haute dans la nef du milieu qui est

d’une élévation épouvantable.»

Il faut en rabattre un peu et même beaucoup, et ne pas craindre de

tailler dans les brillantes broderies et les fantastiques arabesques des

enthousiasmes du poète, pour ramener les choses à des proportions plus

exactes. Elle n’en reste pas moins la plus grande et la plus belle

basilique d’Espagne, mais sa beauté est surtout intérieure, car malgré

ses dimensions colossales, elle est loin d’offrir l’aspect imposant et

majestueux de Notre-Dame de Paris.

Pour donner une idée de la hauteur de la nef principale, il suffit de

dire que le cierge pascal pèse plus de 1000 kilogrammes. L’éclairage

coûtait annuellement 20 000 livres de cire et 20 000 livres d’huile. Je

crois ce beau zèle d’illumination un peu refroidi.

La quantité de vin consommé pour le saint sacrifice allait de pair avec

ces dépenses. _Dix-huit mille sept cent cinquante litres_

s’engloutissaient chaque année dans les sacrées burettes. Il faut dire

aussi qu’il fait soif à Séville et que là comme ailleurs les sacristains

sont altérés. Cependant, quand on songe qu’il y a quatre-vingts

chapelles et autels à six messes en moyenne par jour, ce qui fait 482

messes quotidiennes, on s’explique cet engloutissement.

La richesse y ruisselle inouïe, le luxe écrasant, l’art multiple et

merveilleux. _Murillo_, _Campana_, les _Herreras_, _Valdès Leal_,

_Vargas_, _Francisco Zurbaran_, _Juan de las Roclas_, _Alonso Cano_,

tous les maîtres y ont leurs meilleures toiles. Comme partout, le

grotesque grimace à côté du sublime. Des _ex-voto_ ridicules, cœurs,

béquilles, membres et magots de cire sont appendus aux murs. Çà et là en

certains coins de chapelle, de longues tresses de cheveux noirs,

douloureux holocauste, rappellent la vitrine de quelque malpropre

perruquier. Des tuyaux d’orgue immenses, bizarres, sont placés

horizontalement, ainsi qu’une mitrailleuse géante braquée sur le chœur.

J’ai trouvé en maints endroits l’image de deux très appétissantes

créatures qui émergent tout exprès d’un nuage pour soutenir l’antique

tour. Il ne faudrait pas en sourire devant un troupeau de dévotes; on

risquerait fort de se faire écharper; ces aimables brunes ne sont rien

moins que les patronnes de Séville, Justa et Rosina, qui, filles d’un

simple potier de Triana, ont été, grâce à je ne sais quel concours de

miraculeux événements, investies par le Père Éternel de la garde

spéciale de la Giralda.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 15 / 18 段