d’une place appelée _El ultimo suspiro del Moro_, le dernier soupir du
Maure, que Boabdil vaincu et fugitif jeta un suprême adieu à sa belle
capitale, à jamais perdue. Il pouvait distinguer comme une tache sombre
dominant l’éclatante silhouette de la ville, les jardins de l’Alhambra
et le _Generalife_ où, sous de gigantesques cyprès que l’on voit encore,
la belle sultane Zoréide donna tant de coups de canif dans le cœur de
l’époux.
«Pleure ton royaume comme une femme, lui dit sa mère qui surprit des
larmes couler lentement sur les joues du dépossédé, puisque tu n’as pas
su le défendre comme un homme.»
Loin de la bourgade, en bas de la côte, dans une plaine entourée de
rochers et au fond d’un ravin qui nous donne un peu d’ombre, nous
mettons sac à terre. C’est le dernier déjeuner que nous ferons en plein
air; il est composé de ces excellents saucissons appelés _chorizos_, qui
émoustillent les palais les plus blasés, et d’une poignée de figues
fraîchement cueillies. Une sorte de paysan, à mine sauvage, en gilet et
pantalon de velours, fusil sur l’épaule, débouche tout à coup d’une
crevasse de rocher et nous regarde curieusement.
«Bonjour, hommes!
--Bonjour, homme!»
Il s’avance. Nous lui tendons nos gourdes. Il boit une bonne gorgée à la
régalade et, pour nous rendre la politesse, nous offre des cigarettes.
«Vous venez de Grenade? Avez-vous rencontré des gardes civiques?»
Il n’avait pas achevé que deux bicornes, enveloppés de coiffes blanches,
surgissent à deux cents pas sur la route.
«Si fort intrépide que l’on soit en présence de toutes choses, disait
plaisamment Dumas, on éprouve toujours en celle des gendarmes une vive
satisfaction lorsqu’on est assuré qu’on n’aura rien à démêler avec eux.»
C’était notre cas, bien qu’à l’étranger on ne soit jamais certain de ce
qui peut survenir; mais ce n’était pas celui de notre homme, car il
battit prestement en retraite, en nous disant vivement:
«Silence, camarades.»
Et, le corps courbé, le fusil bas, suivant les sinuosités du ravin, il
disparut dans les rochers.
Les gendarmes arrivaient paisiblement sur nous, la carabine à l’épaule.
Ils nous hélèrent.
Nous pensions qu’ils allaient nous demander nos passeports.
«Avez-vous des cigarettes?»
Nous n’avions pas encore allumé celles que le _bandit_ venait de nous
offrir; nous les leur présentâmes.
L’un d’eux sauta dans le ravin.
«Ah! vous déjeunez!
--A votre service; il nous reste encore quelques chorizos.
--Merci, nous n’avons pas faim. Qu’est-ce qu’il y a dans vos gourdes, de
l’eau?
--Non, du vin.»
Ils firent un geste de dégoût.
«Vous êtes étrangers, seigneurs cavaliers?
--Oui, seigneurs gendarmes.
--Vous êtes armés?
--Oui, seigneurs gendarmes, avec d’excellents revolvers.
--Bonne précaution!» remarqua sentencieusement le plus ancien.
Ils allumèrent leurs cigarettes, remirent l’arme sur l’épaule droite et
partirent du pied gauche, militairement.
«Merci, seigneurs cavaliers, allez avec Dieu!
--C’est la grâce que nous vous souhaitons, seigneurs gendarmes.»
Après trois ou quatre pas, l’ancien, ayant réfléchi, s’arrêta pour nous
crier:
«Avez-vous rencontré un particulier de mauvaise mine avec un gilet et un
pantalon de velours?
--Aucun Espagnol n’a mauvaise mine, répondis-je; je n’en ai pas encore
rencontré.»
Je pensais qu’ils allaient rire; mais ils me regardèrent fièrement, en
gens convaincus de la vérité de ma réponse, frisèrent leur moustache,
redressèrent leur taille et continuèrent gravement leur chemin.
XXXVI
LA POSADA DU PARADIS
Après une longue sieste à l’abri d’un coin de rocher, nous nous
réveillons, lorsque le soleil commençait à allonger les ombres. Il est
trop tard pour atteindre Motril; aussi continuons-nous, couchés sur le
dos, à goûter ce _farniente_ méridional qui engourdit si délicieusement
le cerveau et les membres, tout en suivant machinalement de petits
nuages blancs qui flottaient dans l’azur profond.
Et perdu dans le grand silence, au milieu de cette belle et chaude
nature, je me murmurais à moi-même ces vers d’un poète espagnol:
«Si je me perds, que l’on me cherche du côté du Midi, là où éclosent les
brunes jeunes filles, où les grenades éclatent au soleil.»
Ce ne fut pas le bruit des grenades mûres qui éclatent, mais celui de
grelots, qui nous tira de notre torpeur. Un coche attelé de mules
débouchait du coin de la vallée. Nous nous étions levés pour le voir
passer, et l’idée nous vint de le prendre pour achever notre voyage.
«Hé! cocher!» Mais, bien qu’il parût nous voir et nous entendre, il se
mit à exciter ses mules, qui du trot passèrent à un galop effréné.
«Arrête! arrête! cocher!» Il n’en court que plus vite. Sans doute le
bruit des grelots et surtout la kyrielle de malédictions qu’il fait
pleuvoir à grands renforts de coups de manche de fouet sur son attelage,
couvrent nos voix; aussi, pour mieux nous faire entendre, nous
déchargeons nos revolvers.
Si nous voulions attirer l’attention, le succès dépassa nos espérances.
Les échos des rochers répercutèrent sur tous les tons les trois ou
quatre coups tirés; on eût cru à une fusillade entre bandits et
carabiniers royaux; des têtes d’hommes et de femmes effarées parurent
aux portières, conducteur et cocher hurlèrent aux mules tout leur
répertoire d’injures, et le coche disparut bientôt dans un tourbillon de
poussière[13].
[13] Nous eûmes, le surlendemain, à Malaga, l’explication de cette
fugue. L’avant-veille, la même diligence avait été, presque au même
endroit, attaquée et pillée. Quelques semaines plus tard, un riche
propriétaire de Cordoue, le señor Gallardo, fut capturé sur cette
même route par des bandits qui exigèrent 30 000 francs de rançon.
L’argent fut payé et Gallardo rendu.
Vers six heures, nous atteignîmes Padul, bourgade assise dans une jolie
vallée plantée d’oliviers, de grenadiers et de vignes. Mais, si la
campagne est séduisante, la ville et les habitants ne le sont guère, et,
contre nos prévisions, nous ne devions pas y passer la nuit.
Nous nous enquîmes d’une auberge. On nous indiqua la _posada_ du
Paradis. Quel paradis? celui des cochons, sans doute; car la
demi-douzaine d’élus qui s’y ébattaient semblaient s’y trouver fort à
l’aise, en famille et comme chez eux. Rôdant de tous côtés, ils
flairaient les pots, remuaient du grouin les casseroles, se jetant dans
vos jambes, vous marchant sur les pieds.
Des muletiers allongés par terre sur leur couverture n’y prenaient
garde, et la matrone les contemplait d’un œil tendre comme une couvée de
petits poussins.
Naturellement rien à manger. «Pas même des œufs?
--Vous ne manquerez pas d’en trouver dans la ville,» dit la matrone.
Elle pousse l’obligeance extrême jusqu’à nous montrer du pas de la porte
une boutique de cordonnier où l’on nous en vendrait sûrement.
Une petite fille qui se grattait alternativement la tête, le derrière et
le nez, est justement sur le seuil. Son papa est absent, mais cela ne
fait rien, dit-elle, et elle court tirer une douzaine d’œufs du fond
d’une armoire. Douze sous, prix raisonnable. Nous payons et nous partons
avec notre emplette, lorsqu’une sorte de vilain rustaud survient et nous
demande ce que nous sommes allés faire chez lui.
Nous lui montrons nos œufs.--_Nos_ œufs! Un instant. «Combien les
avez-vous payés?
--Douze sous.
--La petite s’est trompée! C’est vingt-quatre qu’il me faut.»
Nous le traitons de voleur et lui rendons sa marchandise.
L’hôtesse de l’_auberge du Paradis_, à qui nous racontons l’histoire,
nous regarde d’un mauvais œil. Évidemment ses sympathies ne sont pas
pour nous.
Sur ces entrefaites, un indigène qui vient d’apprendre l’arrivée
d’étrangers accourt nous offrir du bouc tout frais à deux réaux la livre
(50 centimes).
Nous lui achetons deux livres de bouc que nous remettons à l’hôtesse,
puis allons visiter les curiosités de l’endroit.
Sept heures.
Les _chorizos_ sont depuis longtemps digérés, et cette promenade
supplémentaire a augmenté notre appétit. Le dîner doit être prêt, le
bouc a eu le temps voulu pour rôtir.
Nous entrons dans la chambre commune, salle à manger, cuisine, étable,
chenil, dortoir, et la première chose qui frappe nos yeux, c’est notre
bouc tout cru proprement mis dans une assiette et entouré d’une belle
guirlande de mouches.
«Eh bien, et le dîner?
--Le dîner? répète avec calme l’hôtesse.
--Oui, cette viande? pourquoi supposez-vous que nous l’ayons achetée?
Pour donner à souper à vos mouches?
--Vous ne m’avez rien dit, réplique-t-elle. Je ne savais pas à quelle
heure vous rentreriez.»
Nous fîmes comme le conducteur du coche, nous déchargeâmes à son adresse
toute la provision de jurons, de sacres et d’injures que nous avions
recueillis çà et là, l’un et l’autre, dans nos diverses pérégrinations à
travers les milieux les plus variés, et le mari présent en eut sa large
part.
Bien que ce soulagement se fit dans la langue maternelle, ils comprirent
que nous ne les comblions ni d’éloges ni de protestations d’amitié;
aussi sur le même ton ils ripostèrent.
Cependant, pris peut-être de remords, le mari, plus juste, suggère
l’idée d’envoyer notre bouc au four. Cela serait plus vite fait. Le
boulanger cuisait, en moins d’une heure nous pourrons nous mettre à
table. Convenu. On expédie le bouc. Mais l’heure se passe. Le bouc ne
revient pas. On envoie à sa recherche un petit drôle, fruit des amours
légitimes des maîtres de la posada. Le jeune chenapan fait comme le
bouc. On l’a vu jouer au _toro_ sur la place. Il rentre enfin tout
essoufflé. «Et le bouc?--Il n’est pas encore cuit,» dit-il. Il s’assoit
dans un coin, bâille et s’endort. On le secoue: «Va chercher le bouc,
petite canaille!» Il sort en rechignant, et nous ne le revoyons plus.
Cependant muletiers, âniers, paysans, contrebandiers, colporteurs,
maraîchers, mendiants, ont envahi la posada. Un grand feu de branches,
foyer primitif, flambe au milieu de la pièce. Chacun fricote de son
côté. Des parfums pimentés, alliacés, agréables, flottent dans
l’atmosphère au milieu des bouffées de fumée et aiguisent notre faim.
Allongés sur un banc, nous assistons, l’estomac en détresse, aux
diverses confections d’odorantes et extraordinaires _ratatouilles_.
Enfin le sommeil nous gagne et nous fermons les paupières.
Quelle heure est-il? La nuit est depuis longtemps venue, mais nulle
trace de bouc. Tous les clients, repus, sommeillent dans des postures
variées sur le sol caillouteux, tandis que le _posadero_ et la
_posadera_, à cheval sur un banc, achèvent paisiblement à la même
gamelle une épaisse soupe aux pommes de terre et aux tomates.
Qui dort dîne est un méchant proverbe. Nous nous en apercevons aux
tiraillements de notre estomac; cela et la vue de ces hôteliers qui
dévorent tranquillement en face de la faim de leurs hôtes renouvelle
notre colère:
«Et notre bouc? nom de Dieu!»
Ils haussent les épaules en gens qu’une telle question ne peut
intéresser.
Nous recommençons la sarabande, réveillant par nos jurons le populaire
endormi.
Le couple riposte; les marmots crient; les cochons grognent, une mule
brait lamentablement; des malédictions sortent de tous les coins.
On se lève, on gesticule, on lance en l’air bras et mains aussi
tragiquement que les gros mots. Une bagarre générale va suivre, et nous
allons sûrement être jetés dehors.
Subitement tout se calme, patron, matrone, hôtes, tombent à genoux ou
s’inclinent tête découverte. Une vive clarté venue du dehors par la
grande porte ouverte fait dans la salle une trouée lumineuse, et des
chants de jeunes filles, des bourdonnements mâles, des glapissements de
vieilles arrivent de la rue.
J’aperçois une vingtaine de lanternes suspendues à des bâtons, puis des
femmes enveloppées de noir, des hommes en cagoule, des fillettes en
blanc. Et cette foule bizarre s’agenouille, psalmodiant des prières, les
yeux levés vers l’intérieur de la _posada_ sur une image encadrée,
accrochée à un pilier en face de la porte, et sous laquelle vacille la
flamme grêle d’une lampe: Saint Pierre, le front chauve entouré d’un
nimbe d’or, avec une barbe rouge, un manteau bleu et les clefs du
Paradis.
Après un fraternel échange d’_Ave Maria_ et d’_Oremus_ avec les gens de
l’auberge, la bande se relève et s’en va précipitamment avec sa
bannière, ses bâtons et ses lanternes, s’agenouiller et psalmodier
devant une autre porte et une autre image de saint.
C’est une confrérie de dévots qui fait ainsi à certaines époques le tour
de la bourgade. Comme il y a nombre de jeunes gens et de jeunes filles
qui processionnent ainsi par les nuits sombres, je m’expliquais sans
peine combien ces vieilles coutumes sont chères aux habitants.
Cette visite apporta une diversion et un vent de calme. Les dormeurs, un
instant réveillés, se recouchent et, comme nous avons renoncé à notre
bouc, nous demandons à en faire autant. On nous conduit à notre chambre.
Mais là encore nouvelle dispute. Nous avons demandé deux lits, et une
paillasse unique, aux flancs éventrés, gît lamentablement sur le sol.
Par la fenêtre ouverte, les étoiles scintillent au firmament limpide;
une fraîche brise fait vaciller la lampe, toute chargée des parfums
salins de la Méditerranée voisine.
«En route, dis-je à mon compagnon, en reprenant mon sac, la _posada du
Paradis_ n’aura pas ma nuit.»
L’aubergiste nous voit partir avec satisfaction; des voyageurs aussi
exigeants l’incommodent.
Il fut honnête cependant, nous avions pris du pain et du vin, et dans
son compte il déduisit le prix de notre morceau de bouc, puisque,
dit-il, il lui resterait. Devant cette extraordinaire probité, nous
oublions nos rancunes et nous partons en lui serrant la main. Au coin de
la rue, nous rencontrâmes le boulanger se hâtant lentement, suivant le
précepte du sage. Il apportait à l’auberge le quartier de bouc tout
fumant.
XXXVII
MOTRIL ET MALAGA
Le jour se levait quand, des pentes de la _Sierra de Lujor_, nous
saluâmes la Méditerranée. Que de fois à l’époque des belles années
verdies d’espérance, j’avais rêvé sur la côte africaine en face de sa
grande nappe bleue! A nos pieds Motril s’étendait dans la vallée, et
bientôt nous heurtâmes à une hôtellerie à l’enseigne de je ne sais plus
quel saint du cru--dans tous ces noms de célestes célébrités la mémoire
se perd--car l’Andalousie en fournit à elle seule de quoi garnir tout le
calendrier, puisqu’il suffisait jadis d’avoir fait rôtir beaucoup de
Maures et de juifs pour être promu d’emblée à la dignité de saint de
première classe. On nous ouvrit sans trop de pourparlers et nous eûmes
la bonne fortune de jouir chacun de notre chambre et de notre cuvette.
Un poulet aux tomates fumant et cuit à point au réveil, effaça le regret
du bouc de Padul, mit le comble à notre satisfaction et nous fit rendre
grâces au grand saint patron du lieu.
La mer est à deux kilomètres. En gens arrivés au terme de leur voyage et
qui désormais veulent prendre leurs aises, nous les franchîmes à l’aide
d’un tramway, car il y a un tramway à Motril. Il traverse des vergers,
des champs de maïs, de cannes à sucre, des roselières, des canaux
d’irrigation débordés sur la voie et vous dépose sur le port,
c’est-à-dire dans une sorte de faubourg appelé la _Playa_. Le vrai port
de Motril est à deux ou trois lieues à l’est, dans une anse, la
_Calahonda_, assez large pour abriter une centaine de navires. A la
Playa on ne voit que des barques de pêche, que par les mauvais temps on
tire sur la plage, et quelques caboteurs.
La _Carolina_, vieux sabot faisant le service de Motril à Malaga, ne
levait l’ancre qu’à six heures, et il en était à peine trois. Que faire?
Retourner en ville? Elle n’offre rien d’intéressant. Mieux valait errer
sur la plage, suivre la longue ligne de roselières, gracieuse ceinture
des vergers qui descendent jusqu’au rivage. De petites cabanes de jonc
étaient disposées çà et là. Dans les unes, on buvait et mangeait, dans
d’autres, on louait abri et costumes aux baigneurs. Nous nous munissons
du caleçon réglementaire et courons prendre un bain.
Deux _señoras_ qui rafraîchissaient leurs charmes dans notre voisinage,
donnèrent à notre approche de tels signes d’inquiétude et d’horreur que
sur-le-champ nous reconnûmes des filles de la pudique Albion.
Cependant, comme elles ne sortaient pas de l’eau, nous allâmes nous
sécher sur le sable, à quelque distance de ces naïades effarouchées.
L’une, blond filasse, jaune et desséchée, l’autre, châtain clair,
grassouillette et jolie. Celle-ci ne semblait pas extraordinairement
farouche. Néanmoins sous prétexte de nous montrer son mépris et à sa
compagne son zèle de pudeur, elle tournait dédaigneusement le dos; mais,
comme elle se baissait et se levait successivement, suivant l’usage du
beau sexe, qui paraît goûter ainsi plus voluptueusement les caresses de
l’onde, elle étalait et cachait tour à tour des rotondités que n’eût pas
désavouées la déesse callipyge, et qu’une simple chemise ne pouvait
guère dissimuler, tandis que l’autre, chèvre austère, accroupie dans
l’eau jusqu’au menton, ne nous laissait voir qu’un visage chargé de
couperose et de courroux.
Il n’est si attrayant spectacle dont à la fin on ne se lasse, et nous
allions regagner notre cabine de joncs, lorsqu’une mégère, attachée au
service des baigneuses, vint nous sommer avec majesté d’avoir à
déguerpir sur-le-champ.
«Je ne pense pas que vous soyez de décents cavaliers pour offenser ainsi
de vos regards des _señoras_ qui prennent leur bain.
--Nous ne vous avons jamais dit que nous étions de décents cavaliers.»
Elle s’en va furieuse et revient bientôt munie d’un grand peignoir, et
l’étendant comme un rideau entre nous et les baigneuses, elle les fait
sortir l’une après l’autre de l’eau, les conduisant à leur cabine,
entièrement dérobées à notre vue.
Le lendemain matin, étendu sur le gaillard d’avant, je me réveillais
devant un magique tableau. Sous les clartés empourprées de l’aube et au
travers d’une forêt de mâtures, Malaga se déroule devant nous. Derrière
la ville entassée, se dressent les hauteurs de Gibralfaro, où flottent
dans une buée d’or les rayons du soleil levant, enveloppant d’une gloire
la vieille forteresse phénicienne. Des villas sans nombre sont parsemées
sur la montagne; et la gigantesque cathédrale, énorme carré de pierre,
domine le port et semble écraser la ville.
Nous débarquons, et malgré l’heure matinale les quais sont encombrés
d’une foule bigarrée aux allures pittoresques, marchands de poissons et
de fruits, débardeurs, canotiers, matelots.
Les tavernes du port et des étroites rues adjacentes sont déjà ouvertes
et sur le seuil de l’une d’elles une jeune virago, étonnamment mamelue,
aux grands yeux hardis et noirs, nous interpelle au passage:
«Des Anglais!» s’exclame-t-elle, car tous les touristes sont
invariablement pris à l’étranger pour Anglais, et aussitôt à
brûle-pourpoint elle nous lâche son vocabulaire britannique:
«_English spoken. Mylords. Roastbeef. Soda water. Pretty miss. Brandy._
--_Yes, brandy!_»
Elle passe derrière son comptoir et nous verse de cette abominable
eau-de-vie dont l’Allemagne empoisonne les deux mondes en général et
l’Espagne en particulier.
En face du comptoir, vrai _bar_ anglais, rehaussé par une glace
italienne et des étagères mauresques chargées de flacons à étiquettes
germaniques, le mur est couvert de grandes affiches enluminées, vantant
les produits britanniques. Sur la table, des couteaux portant
l’estampille de _Sheffield_ et sur un coin du comptoir est un appareil à
glace fabriqué à New-York.
«Vous n’avez donc rien de français ici?»
Elle leva les yeux et les épaules comme si elle cherchait dans sa
mémoire.
«_Nada!_» dit-elle.
Rien! ou presque rien; c’est à peu près de même partout en Espagne. Dans
ce pays où Anglais et Allemands ont pris dans le commerce et l’industrie
une si large place, nous sommes à peine représentés.
Les Allemands surtout se sont implantés avec leur audace et leur
ténacité habituelles, inondant non seulement les marchés espagnols de
leurs produits, mais falsifiant les vins du cru.
Mon ami Robert Charlie a fait sous le titre _le Poison allemand_ une
très patriotique campagne contre l’invasion de la bière germanique; il
serait à souhaiter qu’un écrivain espagnol entreprît une campagne
analogue non contre l’invasion des vins allemands, mais contre la
falsification par les Allemands des vins espagnols.
Malaga, la ville la plus populeuse et la plus commerçante de
l’Andalousie, le premier port d’Espagne après Barcelone, est le centre
d’importation des denrées germaniques, principalement des alcools, au
moyen desquels l’Allemagne falsifie sur place tous les vins de
l’Andalousie.
Aussi, bien que la production vinicole ait considérablement augmenté,
puisque de vingt millions d’hectolitres qu’on récoltait il y a quatorze
ou quinze ans, elle s’élève aujourd’hui à plus de trente millions,
l’exportation, loin d’accroître dans les mêmes proportions, n’a fait que
diminuer, parce que, comme le constatait récemment le journal _El
Liberal_, «la majeure partie des vins espagnols qui ont passé la
frontière française ou ont été embarqués pour l’Amérique ou les pays du
Nord, n’étaient pas du vin, à proprement parler, mais une infâme mixture
fabriquée avec de l’alcool allemand et offerte sur les marchés comme un
produit de crus renommés.»
Avec de l’alcool amylique, des colorants provenant de la houille, de
l’extrait sec artificiel, de la glucose, un peu de moût de la plus
mauvaise qualité et des tonnes d’eau, les Allemands qui trafiquent à
Malaga inondent les marchés français et ceux d’Espagne de milliers de
barriques portant les marques des bons crus et pourvues des meilleurs
certificats de provenance[14].
[14] On en a inondé les marchés français, tandis que nos vignerons
voyaient avec douleur leurs excellents vins naturels leur rester
pour compte dans leurs caves.
La sophistication, une fois en train, ne s’est pas limitée au
commerce extérieur. On fabrique également des vins artificiels pour
la consommation de Madrid et des autres grandes villes, ainsi que
l’a démontré le laboratoire municipal, dont les analyses ont signalé
dans ces vins la présence de l’alcool amylique et d’autres
substances étrangères au jus de la treille et généralement
nuisibles. L’extrême bon marché de l’alcool allemand facilite ces
abus, et bien d’autres abus encore, qui, non seulement compromettent
la santé publique, mais nuisent à la consommation des vins naturels
et ruinent le vigneron. La spéculation éhontée trouve évidemment
plus commode et plus avantageux d’acheter une barrique d’alcool que
huit barriques de vin, et avec cette barrique d’alcool, de l’eau et
d’autres ingrédients, elle fabrique, sans tomber sous le coup des
exigences fiscales, dix ou douze barriques de vin (?). Ce qui lui
vaut un double bénéfice, puisque l’eau ne coûte rien et que le
fabricant n’a point eu de droits d’entrée à payer.
Que sera-ce, quand le bon marché des alcools industriels étrangers
s’aggravera de la prime de 60 francs par hectolitre que le
gouvernement allemand accorde à l’exportation?
On frémit en pensant aux difficultés et aux embarras qui menacent
notre commerce... Tandis que l’Allemagne s’indemnisera de ses primes
avec les millions gagnés sur les nations qui lui prennent ses
alcools industriels, et principalement sur l’Espagne, nous verrons
dépérir, de jour en jour, notre production vinicole, diminuer nos
affaires avec l’étranger, augmenter, par conséquent, la crise
agricole, industrielle, commerciale et monétaire!
(_El Liberal._)
Il résulte de cette audacieuse flibusterie une dépréciation universelle
des excellents vins de l’Andalousie, un appauvrissement des producteurs
et un renchérissement des denrées de première nécessité.
N’est-ce pas une chose effroyable que cette concurrence déloyale faite à
toutes les races par la race saxonne? Ce n’est pas seulement par ses
bières que l’Allemagne nous empoisonne, c’est par ses alcools
sophistiqués, ses vins artificiels vendus sous de fausses marques et
sous le couvert d’éhontés spéculateurs.
XXXVIII
L’AUBERGE DU GRAND SAINT IAGO