cactus et d’aloès. Çà et là, une misérable hutte sur laquelle sèchent
des loques et d’où sort un chant mélancolique, une voix fraîche et douce
de jouvencelle; à côté une chambre creusée dans le roc, où des femmes et
des filles demi-nues procèdent à leur toilette du dimanche. On
interpelle nos guides, on leur demande qui nous sommes, et, réponse
faite, on rit; on va _pelar la pava_, «plumer la dinde», ou plutôt les
dindons! Les dindons, bien entendu, c’est nous.
Après plus d’une heure de montées et de descentes et d’autres montées,
nous rentrons dans le faubourg. Nos deux drôles n’ont pas rencontré les
demoiselles du corps de ballet qu’ils se proposaient de nous offrir.
Enfin, au détour d’une ruelle empuantie, nous tombons sur trois ou
quatre _donzellas_ semblables à celles qui rôdent autour des casernes.
Le bruit s’est rapidement répandu dans le Landerneau bohémien que nous
cherchons des danseuses, et elles viennent offrir leurs services.
Quelques fillettes les escortent et se mettent à nos trousses, mendiant.
Nous enfilons d’autres ruelles désertes et empestées et précédés par une
ravissante petite gitana, bouton d’or de la troupe, nous pénétrons dans
une sorte de taverne où un jeune monsieur à la tête sémitique nous offre
des sièges avec force salutations.
C’est le _prince des gitanos_, nous disent nos guides, dont l’un, celui
racolé en route, paraît être de sa plus proche parenté. S’il est prince
des gitanos, il n’en paraît pas pour cela plus glorieux, car il est vêtu
comme un dauphin de barrière, et c’est lui qui va nous jouer de la
guitare.
Dumas père a donné jadis un récit détaillé de sa rencontre avec les
gitanos de Grenade. Il parle d’un jeune garçon de quinze à seize ans, à
mine vicieuse, frère de la troupe. Il y était, je l’ai déjà nommé. Il y
avait aussi le père de famille, le patriarche, vieille canaille; la
mère, sorcière maugrabine, et toute la bande de coquines et de coquins,
parents, frères, cousins, jusqu’au marmot pendu à la mamelle roussie et
donnant déjà des signes de scélératesse profonde. Rien de changé. La
même famille renaissait avec ses stigmates, l’aïeul remplacé par le
fils, la sorcière par la jolie jeune fille devenue sorcière à son tour,
et ainsi de suite à travers les générations.
Seulement, plus de couleur locale, plus de robe écourtée et chargée de
volants, plus de jambes nues, plus de paillettes, plus même de
castagnettes, car les quatre ou cinq coquines qui dansèrent les
remplaçaient par des claquements de doigts. A part le teint basané, les
yeux énormes chargés d’éclairs, les lèvres lippues et le profil
hébraïque, rien ne distinguait ces fruits grenadins des _pêches à quinze
sous_ des boulevards extérieurs.
Le _prince_ s’assoit en face de nous, les princesses prennent place à
ses côtés; il pince une ouverture et une chorée de faunes commence.
C’est d’abord l’_ole_, que l’on ne danse sur aucun théâtre et qui exige,
comme d’ailleurs les scènes qui suivirent, un huis clos absolu. Mais le
huis clos est inconnu chez les gitanos, race simple et primitive, qui
fait tout au grand jour. La porte, grande ouverte comme celle de la
maison du sage, permet à une fourmilière de fillettes, petites et
grandes, attirées par les airs de guitare, de passer la tête et de
témoigner, par leur mine épanouie, le plaisir qu’elles prennent à cette
petite fête de famille. Plus d’une, sans doute, a cent fois assisté au
spectacle, mais il est, paraît-il, de ceux dont jamais fille ne se
lasse.
L’_ole_, pantomime de bacchante endiablée, fut suivi par le _vito_,
sorte de trépignement amoureux où les hanches jouent le principal rôle,
lequel fut remplacé par la _moca_, scène épileptique où un homme et une
femme se font vis-à-vis. Je n’en décrirai pas les péripéties, pas plus
que celles d’une autre danse, qu’on peut appeler la _danse du chapeau_,
un chapeau y étant l’accessoire indispensable.
C’est celui du danseur que, d’un coup de main, la danseuse a enlevé, non
pour se le mettre sur la tête, au contraire. Le fond du feutre est plié
et placé de façon à offrir au partenaire un orifice digne de l’âne
d’Apulée, et gestes et coups de hanches d’aller leur train.
Cela dépasse les limites du naturalisme; aussi acteurs et spectateurs
indigènes, natures peu éthérées, semblent y prendre un extraordinaire
plaisir. Fillettes et garçons crient bravo et demandent _bis_.
Nous dont la pudibonderie ne dépasse pas le niveau de celle d’une
chambrée de dragons, finissons par être écœurés de ces priapées
immondes, et demandons qu’on baisse la toile.
C’est le quart d’heure de Rabelais. Nous avions eu l’imprudence de ne
pas faire de prix, pensant qu’avec quatre _douros_ et une bouteille
d’_aguardiente_, dont nous avions régalé la bande, toute cette abjecte
bohême s’estimerait largement payée. Nous étions loin de compte; on
exigeait 50 francs. Nous n’en avions, par prudence, que 25 en poche. On
les refusa fièrement. Le _prince_ fut superbe de dédain, et il s’en
fallut de peu que les _princesses_ ne nous crachassent à la figure, tant
était profonde leur indignation.
Nous voulons sortir, on nous barre le passage. La chambre est pleine de
gitanos et de gitanas criant tous à la fois. On se prépare à nous faire
un mauvais parti lorsque la vue des revolvers calme soudain les plus
enragés. Enfin, en levant les bras et les yeux au ciel, comme pour
prendre le Seigneur à témoin des iniquités dont il souffre, le
patriarche accepte nos 20 francs.
Ce n’est pas fini. Aussitôt, un petit panneau branlant dans une
imitation de vieux cadre, sort comme par enchantement de la foule. Le
vieux voleur nous présente un _Murillo_ authentique et signé. Il n’y a
pas à s’y méprendre.
C’est au moins le dixième qu’on nous offre depuis notre arrivée à
Grenade et dans les prix les plus doux. Grenade, comme Séville,
fourmille de _Murillos_. Tout le monde vous en propose: marchands,
bourgeois, hôteliers, cabaretiers, bohémiens, voyous. Il va sans dire
que le _Murillo_ est une affreuse croûte qu’on vous fait d’abord 1000
francs et qu’on finit par vous laisser pour 10. Celui qu’on nous
présente n’est que de 20 douros. Nous le repoussons avec indignation et,
par degrés, il descend à cent sous.
«Refuser cent sous pour un _Murillo_ authentique,» s’écrie la bande en
chœur. Et l’on nous accable de diverses épithètes qui, bien que lancées
en langue gitane, ne nous laissent nullement indécis sur leur
signification. Nous sommes des _cancres_, des _épiciers_, des
_philistins_.
Nous sortons enfin, heureux de revoir le ciel au-dessus de nos têtes,
mais sous l’appréhension de recevoir d’en haut quelque projectile;
heureusement, nos craintes étaient mal fondées; nous ne sommes suivis
que par deux ou trois petites gitanas, filles, sœurs, cousines ou nièces
du prince, qui, pendant plus de cent pas, nous harcèlent pour avoir un
sou.
XXXIII
LES BANDOLEROS
Si l’Espagne pittoresque, celle de Figaro, de Rosine, de la cachucha et
de l’échelle de soie, s’en va ou plutôt est depuis longtemps morte pour
le touriste banal qui la cherche aux alentours des voies ferrées,
descend à l’hôtel de Paris ou de Londres et s’étonne que l’insipide
garçon cosmopolite en habit noir qui lui sert le bifteck aux pommes
commandé, ne lui apporte pas, en même temps, la couleur locale sur ses
épaules, on la retrouve pourtant çà et là, en s’aventurant par les
chemins peu fréquentés de la plaine et en s’enfonçant dans la montagne.
--Mais il y a les brigands?
--Oui, madame, il y a les brigands, mais ceux-là encore deviennent
rares, c’est comme les lions d’Algérie, il faut courir après et chercher
longtemps pour en apercevoir, et encore ne les rencontre-t-on plus guère
que dans les _Sierras_ de l’Andalousie.
Malaga, Jaen, Séville, Grenade, ont de temps en temps les colonnes de
leurs feuilles quotidiennes agrémentées par les exploits des
_Bandoleros_, mais, à moins que le crime ne soit bien audacieux et bien
atroce, il n’a qu’un faible écho au delà des monts. Je ne parle pas,
bien entendu, du bandit isolé qui travaille pour lui seul, vole et
assassine honteusement dans la nuit, mais du vrai routier, du descendant
des Mandrin, des Georges Duval, des Jack Turpin, des Cartouche, qui
opère en grand et en plein soleil, commande à une bande de gaillards
audacieux et solides qui mettent leurs talents au service de la
communauté.
C’est ainsi que depuis une douzaine d’années, deux aimables pandours,
vraies figures d’opéra-comique, tiennent en échec carabiniers et garde
civique, avec une poignée de gentilshommes de grands chemins et
rappellent les hauts faits des plus légendaires héros de la geôle et de
la potence.
J’ai nommé _Melgarès_ et _El Visco de Borges_.
Belles dames et gentes demoiselles, ne tombez jamais entre leurs mains,
vous passeriez un émouvant quart d’heure, car autant qu’_escarpes_ ils
sont amoureux.
Beaux garçons, bien tournés, musculeux et agiles, ayant à peine quarante
ans, braves et généreux à l’excès, durs aux riches et doux aux pauvres,
dépensant sans compter le bien mal acquis, je ne connais pas beaucoup de
nos aimables fils de rastaquouères et de banqueroutiers qui pourraient
se flatter d’atteindre à leur taille. Aussi sont-ils fort aimés des
femmes--comme ils le méritent,--et pour eux-mêmes, chose peu commune.
Il n’est pas de village de la _Sierra Nevada_ où Melgarès et El Visco ne
comptent une ou plusieurs jeunes et jolies jouvencelles, toutes prêtes à
tirer pour eux le poignard de la jarretière.
Ce qui me gâte ces beaux bandits, c’est qu’ils se mêlent de politique,
non pas que je leur croie des convictions profondes--combien de nos
politiciens en ont-ils?--mais à l’époque des élections, ils se font les
agents actifs des candidats peu scrupuleux. Dans certains cantons de la
montagne ils exercent même plus d’influence que curés et alcades.
Ils se montrent dans les bourgades, se promènent sur la place publique
quand le gendarme a le dos tourné, et souvent ce fonctionnaire le tourne
avec intention, vont dîner à l’auberge, visiter leurs amis, protégés par
la crainte qu’ils inspirent aux hommes, et la sympathie des femmes pour
tout ce qui sent l’audace et la virilité.
Si par hasard ils sont signalés et que la garde civique arrive en
nombre, les habitants n’ont jamais rien vu et les gendarmes reçoivent
invariablement la réponse: _No sé nada_.
Ces romantiques brigands ne commettent d’ailleurs aucune déprédation
dans les villages, ni dans les _ventas_ et _posadas_ les plus isolées,
et ne tuent qu’à leur corps défendant, pour leur légitime salut. Ils
entrent, s’assoient, boivent et mangent, se mêlent à la conversation des
muletiers, apprennent les nouvelles, et payent largement leur écot.
Souvent on les connaît, on leur fait bonne mine; la petite servante
quoique un peu effrayée leur glisse ses regards de velours; mais
d’autres fois on ignore l’importance de pareils hôtes et alors Melgarès,
d’un naturel enjoué, s’amuse à terrifier la compagnie. Un jour dans une
auberge, près de Mançanarès, il se présente avec trois ou quatre de sa
troupe.
«Je suis Melgarès, dit-il à l’hôte épouvanté, il nous faut servir
prestement à manger et à boire, et ce que tu as de meilleur. Or, çà, où
est ta femme? tes filles sont-elles jolies? Qu’elles paraissent céans,
ou j’incendie ta baraque, après quoi je donnerai de l’air à tes boyaux.»
L’aubergiste appelle sa femme et ses filles qui arrivent toutes
tremblantes. La mère, matrone mamelue, est encore fort passable, les
filles sont fraîches et dodues. Melgarès se contente de leur caresser le
menton, il embrasse la plus jeune, et leur offre à toutes une jolie
croix en or.
Mais s’il est doux au pauvre monde, pour les bourgeois cossus il est
sans pitié. Il faut lui laisser son argent ou une partie de sa peau. Il
continue la tradition des coupeurs d’oreilles. Quand il tient un
_pante_, il ne le lâche intact que contre espèces sonnantes. Vingt mille
réaux ou une oreille. Comme on tient à ses oreilles on s’arrange à payer
les réaux.
Le chef de police de Malaga, dont la banlieue était mise en coupe réglée
par les deux chefs des _bandoleros_, avait juré qu’il aurait leur peau.
Il avait l’habitude de prendre une voiture et de parcourir les faubourgs
après le coucher du soleil. Un soir il monte dans un fiacre et part pour
sa promenade ordinaire.
Après deux ou trois milles il ordonne au cocher de rebrousser chemin;
mais celui-ci fait le sourd et fouette ses mules à grands coups. On
arrive en pleine campagne, trois gaillards de mauvaise mine se
présentent aux portières; on ouvre; l’un d’eux s’assoit sans façon à
côté du magistrat interdit, puis l’on repart au galop.
«Qui êtes-vous?» s’écrie le chef de police.
L’intrus répond froidement:
«Votre Excellence a manifesté le désir de voir de près El Visco de
Borges et Melgarès. El Visco vous conduit; Melgarès a l’honneur d’être à
vos côtés.»
Sur ce, il siffle, la voiture s’arrête, le cocher paraît, on allège le
magistrat de sa montre, de son argent, de la chevalière que porte tout
vrai _caballero_, puis on l’engage à descendre:
«Vous n’êtes qu’à trois lieues de votre maison, lui dit Melgarès, vous
êtes gros, la marche vous sera profitable.»
Et après force saluts ironiques, ils le laissent au milieu du chemin
sans lui faire d’autre mal.
Cachet bien espagnol; ces aimables bandits sont tous superstitieux et
dévots. Ils portent des scapulaires, brûlent des cierges à la madone et
font des offrandes aux chapelles en renom. Gautier raconte d’un de ces
voleurs typiques, prédécesseur de Melgarès et d’El Visco, une amusante
prière.
Blessé à mort dans une bagarre, il demandait un confesseur. Mais il n’y
avait autour de lui que des soldats de la maréchaussée.
«Confesse-toi à Dieu, lui dit Pandore.
--Mon Dieu! s’écria-t-il, Marie, Joseph, mon saint patron, ayez pitié de
moi. Je suis un grand pécheur. J’ai volé, couché avec des femmes de tout
âge, violé des jeunes filles, j’ai assassiné aussi. Mais Seigneur Dieu,
je vous ai toujours aimé et respecté ainsi que votre sainte mère, dont
le scapulaire n’a jamais quitté mon cœur. J’ai fait maigre en carême,
entendu la messe fêtes et dimanches quand je l’ai pu, aussi j’espère que
vous me pardonnerez et me recevrez dans votre saint paradis. _Amen_.»
Et il mourut béatement.
XXXIV
UNE EXÉCUTION
Si les courses de taureaux sont pleines d’attraits pour les Espagnols et
excitent la curiosité de l’étranger qui, d’abord écœuré de la boucherie,
finit presque toujours par partager l’enthousiasme national, que dire
d’une exécution capitale, spectacle plus rare!
Ce n’est pas que l’Espagne ne possède aussi sa collection de
philanthropes qui font de la _sentimentalerie_ autour de l’_argolla_,
comme les nôtres autour de la guillotine, plus sensibles aux tortures du
criminel qu’à celles de ses victimes, argumentant la suppression de la
peine de mort sous prétexte qu’elle n’a corrigé personne, comme si le
seul fait de corriger radicalement l’assassin n’était pas un suffisant
motif de la conserver.
C’est pourquoi je compte au nombre de mes bonnes fortunes de voyageur
celle d’avoir assisté à une exécution à Grenade. J’avais été
préalablement témoin d’un certain nombre, depuis la moderne guillotine
jusqu’au vénérable gibet si bien perfectionné, rajeuni, je dirais
presque _confortabilisé_ par nos voisins d’outre-Manche, en passant par
les intermédiaires moins compliqués, moins savants et plus brutaux:
fusillades, noyades, bastonnades, enfin quelques-unes des diverses
tortures finales que l’ingénieuse férocité de l’homme inflige à son
semblable; mais je puis affirmer que pour les amateurs d’émotions
fortes, les petites femmes nerveuses et avides d’étrangetés, le
_garrottage_ offre une saveur particulière. Aussi, depuis les plus
humbles _manolas_ qui viennent en sautillant sur leur pied fin et cambré
jusqu’aux très hautes et honnêtes _señoras_, tout ce qui porte jupe lui
sacrifie sans hésiter les caresses matinales de l’amant et les molles
douceurs du lit.
Afin de faciliter à tous, même aux plus paresseuses, l’accès du
spectacle, l’administration galante donne, non comme la nôtre à des
heures difficiles et indues, mais en plein soleil, la représentation.
Dix heures, temps raisonnable.
Tout le monde est levé, même les belles paresseuses. La chaleur, il est
vrai, est déjà intense, le soleil plombe sur les chapeaux et les
mantilles, rôtit les nez et brûle les nuques, mais on s’en gare, comme
l’on peut, par le parasol ou l’éventail; puis il faut bien endurer
quelque peine; il n’est guère possible d’avoir à la fois tous les
agréments.
Sur la _plaza del Triumfo_ se donne le rendez-vous. Belle, large,
spacieuse, elle semble faite exprès. Vingt mille personnes peuvent y
circuler sans se gêner les coudes et il en accourt des milliers de tous
les quartiers de Grenade et des autres points de la capitainerie. Un
jour radieux. Pas un nuage ne tachait le pur indigo du ciel et, dans
cette splendeur d’une matinée septembrale, la gaieté et les lazzi
tressautaient dans la foule et tombaient comme grêlons de toutes les
fenêtres. De petites marchandes allaient de groupes en groupes offrir
des oranges ou des pois chiches; d’autres, munies d’un verre et d’un
alcarazas soutenu sur leur hanche, vendaient de l’eau moins fraîche que
leur voix: _Agua fresca, agua fresquita_, tandis que des prêtres coiffés
du long chapeau de Basile glissaient dans la foule, présentant des
tirelires, engageant les personnes pieuses à y couler leur offrande en
faveur de l’âme de celui qui allait trépasser.
«Un grand criminel, il faudra beaucoup de messes, par contre beaucoup
d’argent, et plus il y en aura, plus vite s’envolera cette âme rachetée
du purgatoire, à la droite du père des miséricordes.»
Si j’en juge par la modicité et la rareté des offrandes, elle attendra
longtemps.
La guenille charnelle qui enveloppe encore cette âme compromise est
celle d’un assassin vulgaire, _banderillo_ obscur, n’appartenant pas à
la fameuse bande du superbe Melgarès et du terrible El Visco, le louchon
dont j’ai parlé au précédent chapitre. Travaillant en égoïste pour son
propre compte, il avait commis isolément quelques faits d’armes dans des
fermes de la _Sierra Nevada_, volé, violé et tué, selon l’usage, et nul
ne le jugea assez intéressant pour implorer sa grâce à la reine régente,
qui, à mon avis, aurait eu grand tort de la lui accorder. Ça fait
toujours un coquin de moins.
Mais le voici.
On l’amène dans une carriole recouverte d’une bâche noire, escortée de
gendarmes; au pied de l’échafaud, il descend presque porté par deux
prêtres. On n’aperçoit de son visage qu’une tache livide trouée d’yeux
sanglants. Le misérable vient de passer sans sommeil ses deux derniers
jours et ses deux dernières nuits. Depuis quarante-huit heures, il est
averti de sa mort, et harcelé par l’implacable ténacité cléricale, il a
vécu ce temps dans la chapelle de la geôle à écouter des _Requiem_ et à
se réciter son propre _De profundis_.
Sur l’échafaud se dresse un poteau solide. Devant est posé un escabeau,
et à côté une petite table recouverte d’une nappe blanche comme une
table de guinguette sous un arbre rachitique. Mais au lieu d’une
bouteille et d’un verre, un objet de forme circulaire brille au soleil.
C’est l’_argolla_, le garrot, semblable à un collier de dogue,
l’instrument qui va broyer le cou.
Il gravit lourdement les huit ou dix marches aidé par les prêtres, dont
l’un lui appuie sur les lèvres un grand crucifix peint. A ce moment la
cloche de l’ancien couvent des _Capuchinos_, à l’une des extrémités de
la place, sonne le glas.
La silhouette du condamné paraît lentement dans un coin de l’azur. Le
bourreau, debout, près du sinistre poteau, attend, bras croisés, que les
prêtres aient fini leur besogne. Un dernier baiser au Christ, et ils lui
abandonnent le misérable. Ça ne traîne pas. D’un brusque mouvement, il
l’assoit sur l’escabeau, le ligote solidement la face tournée vers les
pics déchiquetés de la Sierra Nevada, encore rayés de lambeaux de neiges
du dernier hiver. C’est le théâtre de son crime; si son œil n’était
troublé par l’épouvante, peut-être distinguerait-il l’emplacement du
drame.
Une grande émotion pèse sur la foule. Le glas de la cloche des Capucins,
semblant compter les secondes de vie, détache sinistrement ses coups.
Le garrot est passé, la barre mise. Un frémissement passe autour de
l’échafaud. Les éventails s’agitent d’un mouvement machinal et fébrile.
Des miaulements de petits enfants, apportés par leurs mères, suivant la
coutume, éclatent çà et là.
La face du condamné n’a plus rien d’humain; c’est un masque effroyable
et macabre, comme après les digestions laborieuses il en surgit dans les
cauchemars. L’œil dilaté par la terreur sort de l’orbite, et la mâchoire
inférieure remue hideusement comme si elle cherchait à se détacher.
L’exécuteur jette là-dessus un voile blanc, et d’un coup sec tourne la
barre. C’est fini.
Alors, sur l’échafaud montent quelques hommes en cagoule portant sur
leurs épaules un cercueil. La corporation des pénitents vient enlever le
corps.
«C’est plus intéressant et horrible que la course de taureaux, murmure
près de moi une gentille _señorita_ tout émue et palpitante.
--Oui, réplique sa compagne, fillette aux grands yeux doux, ça dure
moins longtemps, mais ça vous entre dans le cœur comme un coup de
couteau.»
XXXV
ROUTE DE MOTRIL
Nous quittâmes Grenade par une belle matinée de septembre en passant
sous la vieille porte d’_El Pescado_, et après avoir traversé le Genil
dont le large lit caillouteux et sec était déjà tacheté de groupes
bruyants de lavandières frottant et ballant leur linge le long d’un
mince filet d’eau, nous remplîmes nos gourdes à une auberge de ce vin du
Val de Peñas qui met la joie au cœur et des muscles aux jarrets. Longue
étape, ce jour-là; nous voulions atteindre si possible Motril, à deux
kilomètres de la côte, où nous trouverions un vapeur pour Malaga. Encore
quinze lieues et notre voyage à travers l’Espagne se terminait après une
marche de cinquante jours.
Nous nous croisons avec des files de mulets apportant le poisson de
Malaga et de Motril, et de longues bandes de chèvres. Vingt à trente
mille envahissent chaque matin les rues de la ville, traînant leur long
pis devant chaque porte, bêlant lamentablement comme pour appeler la
clientèle.
Bien des fois nous nous retournons pour saluer la belle Grenade dont la
blanche silhouette s’étend sur les pentes de trois collines, au milieu
de sa luxuriante campagne et de sa ceinture de villas enfouies dans des
bouquets de verdure.
Malheureusement, toute cette riche _vega_ est malsaine.
Armilla, la première bourgade que nous rencontrons, est annuellement
ravagée par des fièvres putrides dont les villages voisins ne sont pas
exempts.
Après Armilla s’étend une grande plaine sablonneuse. La campagne se
dépouille de sa puissante verdure pour se couvrir de chardons comme la
Manche.
A propos des chardons qui atteignent ici des dimensions colossales, il
s’en épanouit quarante-deux espèces en Espagne, et il n’y a pas que les
ânes qui en mangent, car l’une de ces espèces, l’_alcarille_, est
appréciée des gourmets à l’égal de l’artichaut.
Un Christ de pierre, vêtu d’une jupe de velours bordée de paillettes
d’or, se dresse au milieu de cette solitude. Des bouquets fanés et des
ex-voto sont posés au pied de la croix. Une bonne femme nous dit que ce
_Seigneur Christ_ est très estimé dans le pays et fait de temps en temps
des miracles. Il devrait bien faire pousser des pastèques dans cette
plaine, car il y souffle une soif saharienne et l’on n’y rencontre pas
une seule _fonda_.
Enfin, après deux heures de marche, nous atteignons Algendin, misérable
bourgade bâtie sur un rocher. Une jolie paysanne renouvelle le vin
surchauffé de nos gourdes et nous invite à prendre notre part d’une
soupe au piment et à l’ail. Nous allions accepter quand un abominable
marmot, frère ou neveu de l’aimable fille, tyran pouilleux et mal
mouché, éternue dans le plat commun. Il ne faut pas être dégoûté en
voyage, mais il est de ces détails qui enlèvent brusquement l’appétit le
plus robuste; aussi prenons-nous congé de notre jeune hôtesse en la
remerciant de sa bonne intention.