mosquées ayant chacune son minaret, 900 bains,--ce qui prouve que la
propreté était plus en honneur chez les Arabes que chez les Espagnols,
car j’eus certaine difficulté à en trouver un--des marchés, bazars,
ateliers sans nombre et 12 000 villages comme faubourg. Là se trouvait
le sérail d’Abderahman III avec ses 6300 hôtes, femmes, maîtresses,
esclaves, eunuques.
Alors que l’Europe restait plongée dans la barbarie, Cordoue se faisait
l’asile des sciences et des arts, et ses écoles de médecine, d’anatomie,
de géométrie, de chimie, de musique étaient fameuses. La bibliothèque
royale contenait plus de 500 000 manuscrits. Aujourd’hui, la ville est
morte, silencieuse, la campagne déserte, l’herbe pousse dans les rues,
les palais sont en ruines; les arcades aériennes, les galeries à ogives
s’effondrent; les vieilles basiliques mauresques mutilées par le
replâtrage catholique sont même vides de chrétiens. Il arrive un moment,
dans la richesse des villes comme des nations, où il n’y a plus au delà
que la décadence.
Le soir seulement Cordoue reprend un peu de vie. Ses rues désertes
s’animent. Les matrones sortent pour les achats, les jeunes gens pour
les rendez-vous, et les _señoritas_ se cachent derrière le rideau de
leur fenêtre pour les voir passer. Partout encore des grilles. Il faut
que les Espagnoles soient bien enragées d’amour pour obliger pères et
époux à pareille débauche de ferronnerie.
Mais l’église est là pour mitiger l’effet de ces précautions jalouses.
Le bel oiseau, en cage dans la maison paternelle, déploie ses petites
ailes dans la maison de Dieu. Comme au temps de Rosine, elle sert de
rendez-vous. On y attend son amant en brûlant un cierge à la Vierge, et
sous prétexte de réciter les cent cinquante _Ave_ du rosaire, on murmure
les doux propos d’amour. Le lieu sanctifie la chose. Le clergé ferme les
yeux; il y trouve son compte, paraît-il.
Les rues de Cordoue sont comme celles de Tolède, tortueuses et étroites.
La grande préoccupation des méridionaux est de se garantir du soleil, et
leurs maisons sont disposées de telle sorte qu’il ne puisse y pénétrer
un rayon. Rien de mieux; mais au dehors ils se couvrent de parasols et
d’éventails comme s’ils craignaient de s’abîmer le teint. On entend les
messieurs se plaindre comme s’ils tombaient de Sibérie:
«_Oh! que calor! que calor!_»
De vigoureux gaillards barbus, à mine de condottiere, poussent des
gémissements de petites-maîtresses pâmées.
Par le fait, j’ai remarqué qu’il n’y a guère que les gens du Nord qui
sachent supporter le soleil; je mets les Arabes à part, race dure à
toutes les fatigues.
Si les rues sont étroites, elles sont en revanche hérissées de cailloux
dont la pointe est tournée en haut pour la joie des cordonniers et des
pédicures. Le pavage remonte, dit-on, à Abderahman III, c’est-à-dire au
milieu du neuvième siècle. Je n’ai pas de peine à le croire, et je doute
que s’il n’y en avait pas eu, les Espagnols l’eussent inventé. Ils se
sont contentés de le laisser tel quel, se bornant aux plus urgentes
réparations. Celui de Paris est plus récent de trois siècles, a du moins
progressé.
Connais-tu le pays où fleurit l’oranger?
chante Mignon. Oui, je le connais, mais ce n’est pas à Cordoue qu’il
faut respirer ses parfums.
Paris, l’été, a bien mauvaise bouche, mais la brise qui souffle pendant
certaines soirées tout imprégnée des miasmes des dépotoirs semble
essence de rose à côté de l’haleine de Cordoue.
Je me souviens d’une vespasienne placée sur le _cours du Grand
Capitaine_, à l’endroit fashionable de la ville, là où les Cordovanes
viennent prendre le frais du soir et entendre la musique militaire sous
les allées d’orangers, qui coupait la respiration à quinze pas et se
faisait sentir à plus de cinquante.
Je ne sais si, comme MM. les chimistes le prétendent, ce vent est
excellent pour l’hygiène; il est en tous cas bien mauvais pour le nez.
D’ailleurs, pas plus que nombre de Parisiens, les Cordovans ne
paraissent doués de nerfs olfactifs fort sensibles. Un luxueux café
étale ses tables encombrées de clients dans ce vilain voisinage et
chacun consomme, rit, badine et jaspine à côté de cette puanteur. Des
cavaliers s’arrêtent, des _señoras_ causent longuement de leurs petites
affaires, sans paraître le moins du monde incommodés. J’ai vu des amants
s’enlacer amoureusement au-dessus d’un égout.
Sur ce cours du _Grand Capitaine_, on assiste dans les soirées douces et
lumineuses à un défilé de brillantes étoiles. Ce sont les beaux yeux des
Cordovanes qui étincellent dans la nuit. Malheureusement, ici comme
ailleurs, la gracieuse mantille disparaît. Les _señoras_ qui n’ont pas
encore adopté la mode de Paris en affublent leurs fillettes, et rien de
plus drôlet que ces petites Andalouses se promenant gravement près de
leur mère, toutes fières d’être enlaidies par ce laborieux échafaudage
de carton sur leur tête, tandis qu’il serait si simple de rester
gracieuses et jolies.
Des files de voitures font le tour de la promenade, au pas, tristement,
comme à la corvée obligatoire des funérailles. C’est la grande
_fashion_, la marque aristocratique par excellence. Je ne sais si ces
gens s’amusent beaucoup à cet exercice, mais ils n’en ont pas l’air;
c’est s’amuser à l’anglaise.
Montés sur de superbes andalous, les jeunes gens de la ville, les rares
qui osent porter encore le costume national, parcourent aussi au pas les
côtes de la promenade. Il est remarquable comme ces montures ressemblent
à celles que peignaient les vieux maîtres flamands: tête fine et
busquée, élégante encolure, largeur de croupe terminée par une queue
longue et touffue battant le jarret nerveux.
Les Espagnols qui ont abîmé et mutilé tant de belles choses, ont eu le
bon esprit de ne pas enlaidir leurs chevaux; ils leur laissent comme les
Arabes leur queue et leur longue crinière, utile parure dont les privent
si sottement nos _sportsmen_ anglomanes; aussi le cheval espagnol,
vigoureux et élégant, ne ressemble en rien à ces squelettes recouverts
de tendons, longue échine supportée par des échasses, fabrication de nos
voisins d’outre-Manche qui, sous prétexte de perfectionnement, déforment
tout, depuis le cochon jusqu’aux caractères.
Au grand Abderahman Cordoue doit sa mosquée, chef-d’œuvre sans pareil,
que la lourde stupidité d’une bande de prêtres mutila. Au milieu de ce
monument, qui suffirait à la gloire d’un règne, les catholiques ont
élevé leur cathédrale, trouant l’harmonie et la pureté des lignes des
magnificences orientales par une excroissance de barbarie gothique;
«vraie verrue architecturale», comme dit Théophile Gautier, qu’on
pourrait admirer ailleurs, comme spécimen le plus complet du style
plateresque, mais qui détonne étrangement dans la grande majesté
primitive.
Il faut le dire à l’honneur de la municipalité de Cordoue, ce ne fut pas
sans ses véhémentes protestations que s’accomplit cet acte de
vandalisme. Elle en appela à Charles-Quint et, en attendant la décision
souveraine, menaça de mort tout ouvrier qui prendrait part à la
démolition.
Le conseil du roi donna tort à l’_ayuntamiento_; le chapitre triomphant
se mit immédiatement à l’œuvre. Quand, trois ans après, le roi vint à
Cordoue, il fut vivement contrarié et témoigna son mécontentement aux
chanoines. Il était trop tard; le flamboyant champignon catholique avait
déjà crevé les voûtes et renversé soixante-trois colonnes de porphyre et
de jaspe.
Charles-Quint, du reste, traita l’Alhambra de Grenade de même façon que
les chanoines la mosquée de Cordoue. Se trouvant trop à l’étroit dans le
palais des rois maures, il en fit démolir une partie pour construire à
la place et avec l’argent extorqué aux Arabes de la ville un palais
renaissance. Vaine dépense, et stérile extorsion. Le palais ne fut
jamais achevé et ses murs sans toiture font une grande tache sombre dans
les splendeurs de l’Alhambra.
Errant dans la forêt de colonnes de la vieille mosquée d’Abderahman, il
me semblait voir surgir dans de longues allées solitaires les fantômes
du passé. Les majestueux Maures traversent silencieusement les nefs et
vont s’agenouiller devant le _Mihrab_, le saint des saints, chapelle
sacrée, rêve d’Orient. Tout à coup, dans les profondeurs mystérieuses,
éclate le bruyant orchestre de la musique catholique. Les notes de
l’orgue déchirent le religieux silence. Là, dans le temple chrétien
auquel le temple musulman forme en quelque sorte un vestibule
circulaire, se célébrait en grande pompe je ne sais quelle cérémonie.
Dans les opulentes stalles du chœur, derrière les flamboiements du
maître autel et les ferronneries dorées, au milieu des fleurs, des
cierges, des statues, des nuages d’encens, une troupe de prêtres à l’air
ennuyé entonnaient leurs tintamarresques prières. Mais ils jouissaient
seuls de leur propre bruit, de leur pompe, de la splendeur ambiante. Pas
un fidèle ne faisait chorus; pas de jolie dévote accroupie sur les
dalles jouant de la prunelle et de l’éventail, pas une _manola_ ne
caressait les beaux et gros chanoines du rayon de ses yeux veloutés.
En vain les éclats retentissaient dans la cathédrale, appels désespérés
à la foi fuyante, en vain l’orgue lançait ses notes les plus saintement
endiablées. Rien ne venait. Les acteurs en furent pour leur parade, la
salle resta vide. Un vieux mendiant lépreux au profil sémitique qui
dévorait une tranche de _chorizo_ à côté d’un pilier fut avec mon
compagnon et moi le seul spectateur de la représentation. Et je pensais
aux malédictions qui semblent parfois peser sur les races comme sur les
familles, inconscientes cependant des crimes ou de l’imbécillité des
ancêtres, et je me dis: C’est le châtiment.
Les autres mosquées, que sont-elles devenues? Un tremblement de terre
les a, paraît-il, détruites en 1589. A chaque pas dans les ruelles on
aperçoit sous d’épaisses couches de plâtre de délicates sculptures, les
fines lignes de l’ogive musulmane, seul vestige d’un ancien lieu de
prières devenu hangar, grange, magasin ou écurie.
Comme pour Tolède, la description de Cordoue demanderait vingt
chapitres; mais ces descriptions ont été faites cent fois, et après
celles de Théophile Gautier rien ne peut plus être dit. Aussi ne sont-ce
que des impressions que j’essaye de rendre.
Moyennant un laissez-passer métallique, une vieille maugrabine nous fit
les honneurs des jardins de l’Alcazar,
Délices des rois maures.
Amas d’orangers, de citronniers, de grenadiers, de buissons de fleurs,
coupés par de petits chemins couverts de treilles, le tout arrosé et
rafraîchi par une canalisation savante et cette recherche constante de
l’ombre particulière aux jardins du Midi. Les bocages mystérieux, les
parfums capiteux des fleurs, la tiède atmosphère vous pénètrent d’une
langueur étrange, et l’on sent combien, sous ces berceaux enchantés, les
voluptueux rois maures devaient aimer à s’y décharger avec l’esclave
favorite des soucis du pouvoir. Cependant l’exiguïté relative de ces
jardins contraste trop avec la magnificence orientale pour que je ne
soupçonne pas les Espagnols d’en avoir mutilé la plus grande partie.
Quant aux _Alcazars_, le vieux et le neuf, _viejo_ et _nuevo_, le
premier n’offre de remarquable que les souvenirs qui s’y rattachent, et
le second sert de prison.
C’est non loin de là qu’Abderahman fit élever à la plus aimée de ses
maîtresses, la belle Zohrah, un palais qui n’a d’égal que dans les
contes des _Mille et une Nuits_. Quarante colonnes de granit, douze
cents de marbre rare soutenaient et décoraient l’édifice. Les murs des
appartements étaient couverts de plaques d’or ouvragé; ceux du boudoir
où l’odalisque attendait son seigneur également couverts d’or incrusté
d’arabesques en pierres précieuses; des animaux fantastiques en or
massif versaient jour et nuit, dans des bassins d’albâtre, des flots
d’eau parfumée, où de jeunes esclaves chrétiennes, aussi belles que
nues, venaient aider aux ablutions du maître.
Cet Abderahman semblait s’entendre assez à mener joyeusement la vie.
Cependant, après son long et glorieux règne, on lut sur la feuille de
parchemin où il traça ses volontés dernières:
«J’ai régné cinquante années, j’ai épuisé toutes les joies. Au sein de
la puissance, entouré de gloire et de voluptés, je n’ai compté que
quatorze jours de bonheur.»
Quatorze jours! La belle Zohrah devait être bien inhabile!
XXXI
GRENADE
«Grenade, coin du ciel, plus éclatante que la fleur, plus savoureuse que
le fruit dont elle porte le nom!» Ce n’est pas moi qui parle ainsi, je
vous le jure; je me contente de citer un dicton. Mais si Grenade possède
la saveur du fruit et l’éclat de la fleur, elle est loin d’y joindre les
parfums.
Par le fait, comme la plupart des villes espagnoles, Grenade est infecte
en été. Le drainage défectueux, insuffisant, fait des délicieux jardins
qui enveloppent ses faubourgs, des réceptacles d’égouts et des foyers
d’infection. De plus, l’eau y est impure à cause des infiltrations
putrides. Pour obvier au mal, une somme de quinze millions a été
dépensée ou plutôt gaspillée sans grands résultats par une municipalité
ignorante ou grapinarde.
La capitale de Boabdil, qui comptait au quinzième siècle soixante-dix
mille maisons, n’a pas aujourd’hui soixante-dix mille habitants. Sur ce
nombre, le choléra de 1855 en tua plus de dix mille en trois mois, de
juillet à fin septembre, tandis qu’il ne faisait aucune victime dans sa
voisine Cordoue. Il y eut en un seul jour neuf cent treize décès. Les
cercueils manquèrent; les mêmes durent servir à quantité de voyages. On
y mettait les corps, on les versait dans la fosse et les bières vidées
se remplissaient pour de nouveaux transports.
Les fossoyeurs, découragés et effrayés, renoncèrent à la besogne; ils
s’enfuirent du cimetière laissant trois cents morts sans sépulture. En
vain la municipalité fit appel aux ouvriers, aux bourgeois, à toute la
population. Personne n’osait approcher du charnier, et pendant onze
jours se putréfiant sous l’ardent soleil, il accrut la peste de la
ville.
Enfin un capitaine de la garnison se dévoua. A la tête de ses hommes il
procéda à la lugubre, répugnante et redoutable besogne, donnant le
premier l’exemple, charriant cet amas de corruption, et, par un héroïsme
plus admirable que celui des champs de bataille, contribua à délivrer la
cité. Les cadavres, entassés dans de larges fosses, furent brûlés dans
la chaux vive.
Il y a trois choses remarquables à Grenade: l’_Alhambra_, le
_Generalife_ et l’_Albaycin_, quartier des Gitanos.
L’Alhambra et le Généralife, dont le nom signifie _Maison des fêtes_,
m’avaient été trop vantés pour que je ne les trouvasse pas au-dessous de
leur réputation; en revanche, l’Albaycin me parut pittoresque et étrange
au delà de ce que je me l’imaginais; je parle du lieu et non des
habitants qui sont la plus belle collection de sacripants et de
drôlesses que l’on puisse rencontrer. Mais, avant de faire connaissance
avec ces descendants dégénérés d’une race de forbans aux grandes
allures, nous courûmes longtemps par la ville à la recherche d’une vraie
danse espagnole.
Je commençais à croire qu’il en était des cachuchas et des fandangos
comme des biftecks saignants à l’anglaise, c’est-à-dire une invention
purement parisienne, lorsque le hasard nous conduisit dans les environs
de la _Viuda de Pena_, à la porte d’une sorte de café d’honnête
apparence. Comme nous hésitions à entrer, jetant un coup d’œil dans
l’intérieur à peu près vide, un _caballero_ qui fumait une cigarette sur
le pas de la porte nous dit que la représentation ne tarderait pas et
que dans cinq minutes au plus la salle serait comble.
Nous voici installés en face d’une bouteille de Mancenilla qui est bien
le plus insipide vin que j’aie jamais bu et qui est prisé là-bas à
l’égal du champagne, et nous attendons une longue demi-heure que les
tables se garnissent peu à peu, sans nous douter que nous allions
rassasier notre vue de fandangos, de cachuchas, de jotas et autres
ragoûts mimiques au piment andalou.
Qu’à côté de ces danses encolorées et chaudes les nôtres semblent
puériles et fades! Chez nous les jambes seules fonctionnent et c’est à
peine si quelque hanche audacieuse ose montrer qu’elle est en vie.
Là-bas, tout le corps palpite, s’agite, se trémousse de la tête aux
talons, des lèvres à la croupe, des épaules au bout des doigts, de la
prunelle au ventre. Chaque organe a son rôle dans la scène amoureuse que
la grâce de la femme poétise malgré sa lascivité.
Et quand on songe que c’est encore aux Arabes que l’Espagne doit ces
_poèmes_ mimés, le sage ne peut que s’incliner devant le grand Mahomet,
qui seul entre tous les fabricants de religion ait intelligemment et
humainement compris les plaisirs de la vie!
Ainsi que dans les _flamencos_ de Madrid, les danseuses se rangèrent sur
une grossière estrade contre un fond de muraille blanchie à la chaux.
Mais qu’importe le cadre à de pareils tableaux? Malheureusement
l’inintelligente vanité féminine gâte la mise en scène. La rage de
suivre des modes inappropriées au climat, au pays et aux êtres fait
partout son inepte irruption. La coquette et séduisante jupe courte de
Rosina s’est allongée jusqu’à cacher sa fine cheville, et sa délicieuse
mantille est détrônée par le stupide casque en carton. Couleur locale,
que deviens-tu? Les jaunes dames de Yego s’affublent comme nos blanches
mondaines et les _manolas_ de Grenade et de Séville ne se distinguent
plus des rôdeuses de la Villette.
Il y a quelque trente ans, Mérimée écrivait de Grenade: «Ici on ne voit
plus guère que des costumes français. Hier, aux Taureaux, il y avait des
chapeaux.» Chapeaux d’hommes et de femmes, on peut ajouter que
maintenant on ne voit pas autre chose.
Néanmoins les anomalies et les réformes maladroites de la toilette ne
peuvent enlever l’éclat des yeux, la piquante étrangeté de la
physionomie, l’opulence des cheveux et la pourpre des lèvres; et, parmi
les six ou sept almées de l’estrade, il s’en trouvait de vraiment
charmantes, jeunes beautés dans toute la pureté du type castillan.
Pas bégueules, d’ailleurs, et acceptant sans façon les cigarettes et les
verres de vin de Mancenilla que nous leur fîmes passer. L’intérêt du
patron était visiblement le mobile de leur bonne volonté, car, bien que
chacune d’elles s’emparât de deux ou trois verres à la fois, comme si
elle se sentait dévorée d’une soif saharienne, elle y trempait à peine
ses lèvres, en répandait la moitié par terre avec désinvolture et
rendait le reste au garçon.
Pendant les entr’actes, quelques-unes, répondant à notre appel, vinrent
s’asseoir à notre table, ne touchant encore au vin qu’elles se faisaient
servir avec abondance que pour rendre le salut. Il est digne de
remarquer combien toutes ces cabotines et ballerines espagnoles sont
sobres et peu gourmandes à l’encontre de leurs congénères des nations
plus raffinées, et je me demande si jamais aucune a songé par ses
excentricités à mettre ses amants sur la paille.
Pendant que nous causions, l’une d’elles nous prévint qu’à une table
voisine un _caballero_ désirait boire à notre santé. C’était notre
garçon de chambre de la _Casa de Huespedes_ qui levait son verre, nous
faisant gracieusement signe qu’il le portait en notre honneur à ses
lèvres. Nous lui rendîmes son _toast_ muet, et il salua avec une dignité
d’alcade.
Bien entendu, chacune de ces filles a son _novio_, amant de cœur qui la
surveille de près. Il est là, dans la salle, fronçant le sourcil et
faisant bonne garde, tenant d’une main sa cigarette et de l’autre
caressant au fond de sa poche sa bonne lame de Tolède fabriquée à
Berlin, car il est jaloux en diable. Le seigneur garçon d’hôtel devait
être l’un de ces élus.
Si la fille est toute jeune, débutante et jolie, le plus souvent
l’entrepreneur du spectacle la garde et la tient sous clef. Quelques-uns
en ont ainsi trois, quatre et même plus pour leur usage particulier,
restant des modes musulmanes que beaucoup apprécieront.
Ces pauvres filles sont logées, nourries, entretenues enfin, à condition
qu’elles ne mettent jamais leur joli nez hors de la taverne. Vous pensez
si l’envie les en démange par les chaudes nuitées. Mais l’impresario
ouvre l’œil.
Toute brebis échappée ne rentre d’ailleurs plus au bercail. Rien de
commun, vous le voyez, avec le Bon Pasteur.
Une mignonne petite créature de quinze ans, dont le pas de cachucha nous
avait remplis d’enthousiasme, n’eût pas demandé mieux que de prendre la
clef des champs, mais par son talent naissant elle aidait à vivre une
aïeule infirme et nous n’avions, mon compagnon et moi, ni le désir
coupable d’arracher les enfants à leur mère, ni les moyens de faire des
rentes à la vieille señora.
Avec nos malles qui nous attendaient à Grenade, nous avions renouvelé
notre équipage; aussi nous prenant pour des _mylords_ anglais prêts à
toutes les extravagances, ces demoiselles nous reconduisirent-elles
jusqu’à la porte, bravant les regards furibonds des habitués jaloux.
Elles nous firent promettre de revenir, promettant de leur côté d’être
libres le dimanche suivant et, après la sainte messe, de nous consacrer
leur loisir. Leur ambition se bornait à se montrer en voiture découverte
dans les faubourgs de Grenade et leurs rêves de gourmandise à tremper
des _azucar esponjados_ dans les limonades glacées.
Mais le temps qui pressait et le dieu hasard, souverain des voyageurs,
nous privèrent de ces distractions honnêtes et peu coûteuses comme
toutes les pures joies.
XXXII
LES GITANOS
Ne vous attendez pas à ce que je vous présente le gitano légendaire avec
son éclatant costume, ses cheveux tressés, ses _navajas_ et sa guitare
en sautoir. Celui-là n’existe plus que dans les opéras-comiques. Le
gitano s’est civilisé, il porte des souliers et des chaussettes,
consulte l’heure non plus au ciel mais à sa montre, change de linge
presque chaque semaine, ou du moins le dimanche exhibe un faux col
propre.
Cependant il n’a pu changer de teint ni de visage et ces hommes qui sous
le vieux costume seraient superbes avec leurs grands yeux noirs, leurs
lèvres rouges et sensuelles, leur peau dorée, ressemblent, accoutrés des
hardes modernes, à de lamentables juifs, ce qu’au fond ils sont tous.
Tels quels cependant dans ce quartier de l’Albaycin, ces habitations
creusées dans le roc de _Sacro-Monte_ séparé de la montagne du
Généralife par la vallée étroite et profonde où coule le Darro, et de
Grenade par une enceinte de murailles arabes, ils offrent à l’étranger
l’aspect le plus imprévu.
Au flamenco de la _plaza Campillo_, nous avions trouvé un petit gitano
qui nous offrit de nous servir de cicerone et de nous recruter pour un
_baile_ un personnel complet de danseuses assorties; car quelles que
fussent les séductions pimentées des fandangos et des cachuchas, nous
avions ouï dire qu’elles n’étaient que menuet de pensionnaires auprès de
celles des _gitanas_.
Le drôle qui faisait la joie des clients en imitant au moyen de
pétarades buccales tous les airs du clairon, nous sonna dès six heures
le réveil sous nos fenêtres.
Nous voici partis, lui devant, tantôt faisant la roue, tantôt jouant de
la trompette avec son nez, distraction qu’il interrompait tout à coup
lorsqu’il rencontrait des jeunes filles ou des femmes en faisant mine de
se jeter sous leurs jupons, puis il se relevait et reprenait sur le
clairon une marche triomphale. Quelques-unes se fâchaient, mais la
plupart riaient, la première surprise passée, habituées sans doute aux
facéties du chenapan.
Nous sortons de Grenade et nous débouchons dans l’Albaycin, racolant sur
notre route un second bohémien d’une quinzaine d’années qui nous salue
d’abord d’un _good morning, gentlemen_, puis d’un _bonjour, messieurs_,
et s’attache à nos talons. Comme ses congénères, il baragouine dans
toutes les langues de façon à pouvoir voler cosmopolitement.