«Mon mari est parti ce matin pour Mançanarès, nous dit-elle; il ne

reviendra que demain soir; je puis vous offrir un lit et vous fricasser

un poulet.»

Le poulet fut aux tomates et excellent, mais le lit fut aux puces.

La dame était ornée de deux assez jolies filles, brunes à point et de

l’âge d’un vieux bœuf, comme eût dit maître Alcofribas, ce qui nous

avait tentés.

Après avoir passé la soirée en jeux aimables et innocents, nous nous

retirâmes dans la chambre commune. Avant de se dévêtir, la mère et les

deux sœurs s’agenouillèrent au pied de leur lit et firent leurs prières

à la _señora_ du ciel. Puis l’on souffla la chandelle et l’on se

déshabilla chastement dans l’ombre.

Tout se passa convenablement. Encore cette fois, la vertu, objet de mes

plus chers désirs, fut sauve. Rien ne fut perdu, pas même l’honneur. En

cette chaude nuitée manchoise, dans les combats qui se livrèrent, il n’y

eut que des puces de tuées.

XXVII

MANÇANARÈS

A mesure que nous avançons, les plaines deviennent plus désolées, les

chardons plus hauts, plus grosses et nombreuses les pierres. Elles y

poussent comme marmaille en logis de mendiants. Chaque année, les

paysans les rassemblent, en forment de grands tas, mais l’année

suivante, ils en trouvent encore et toujours plus nombreuses. Triste

récolte qui n’en permet pas d’autre.

En cette désolation au fond d’un pli de terrain s’étend _Argamosilla de

Alba_, où Michel Cervantès écrivit les premiers chapitres de son œuvre

immortelle. C’est là qu’il fait naître et mourir son héros. Le cadre

sied bien au chevalier de la Triste Figure. La maison est encore debout

avec sa vieille façade roussie, son portail écussonné. Il y a une

dizaine d’années, un éditeur de Madrid, Ribadeneiro, eut l’idée

originale de l’acheter et d’y installer une imprimerie d’où sortit, pour

les amateurs, une superbe édition de _Don Quichotte_.

Nous nous rafraîchîmes d’un large broc de vin du _Val de Peñas_, dont

les plants de vigne ont été, dit-on, apportés de Bourgogne, à la _venta

de Quesada_ où se fit la fameuse veillée des armes, servie par une

maritorne mal peignée, qui devait descendre en droite ligne de celle du

Toboso. Il ne faudrait pas, d’ailleurs, s’aventurer à vouloir démontrer

aux gens d’Argamosilla que Don Quichotte est sorti tout armé du cerveau

de Cervantès; de par tous les saints de la Manche, vous vous feriez

rompre les os. Il n’est si mince grigou du pays qui ne compte parmi ses

ancêtres un des personnages du roman. L’hôte de la _venta_ se déclare

l’arrière-neveu du patron primitif. J’ai trinqué avec un barbier

chirurgien qui se prétend petit-fils ou petit-cousin de celui qui soigna

Don Quichotte et m’a dit être l’ami d’un gros meunier du voisinage,

descendant de Sancho Pança. Je n’ai pas osé lui répondre qu’il mentait

comme un arracheur de dents.

Car ce sont encore les barbiers qui, dans la plupart des bourgades,

soignent, purgent, posent des ventouses, raboutent et arrachent les

dents. Ils s’intitulent _barbiers-chirurgiens-dentistes_ et sont

glorieux de leur triple art. A Baylen, de funeste mémoire, j’admirais le

portrait d’un de ces praticiens pompeusement exposé à la devanture de

son échoppe, dans un magnifique cadre formé d’une triple rangée de

canines et de molaires. Je ne sais s’ils sont habiles en qualité de

chirurgiens, mais, comme barbiers, ils sont de première force, dignes de

leur vieille réputation et excellent toujours «à raser à poil et à

contre-poil et à mettre une moustache en papillote».

En approchant de Mançanarès, on voit tout l’horizon crénelé par la

grande ligne d’un bleu sombre de la Sierra Morena, et bientôt la ville

se montre toute blanche dans une ceinture de verdure, comme un ksour

dans l’oasis.

Mais, dès l’entrée, l’aspect enchanteur disparaît. Je ne sais plus quel

voyageur, peut-être Alexandre Dumas, l’a représentée charmante à

l’excès, pleine de rires et de chansons. Elle a bien changé depuis, et

les peu affables habitants semblent devenus bien tristes, à la suite de

quelque calamité publique, sans doute, dont la nature m’est restée

inconnue. Ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, le voyageur a vu

les choses au travers du prisme de quelques flacons de Val de Peñas,

écoutant résonner dans la cité silencieuse l’écho de ses propres rires

et de ses propres chansons.

En fait de chansons, je n’y ai entendu que des patenôtres psalmodiées

dans l’église par un groupe de mauvaises petites vieilles. Elles

allaient d’un pilier à l’autre, s’agenouillaient et marmottaient d’un

air pressé, puis se relevaient et couraient à l’autre pilier. Il était

visible qu’elles accomplissaient quelque corvée obligatoire, peut-être

une pénitence du confesseur compatissant pour un mari victime, et qui

tenait ainsi pour quelques heures le diable hors du logis. Elles

traînaient à leur suite une toute jeune fille qui certainement eût

préféré une distraction plus profane, car ses yeux brillants ne

paraissaient nullement empreints de la piété et de la modestie séant au

saint lieu.

Il faut avoir tué père et mère pour habiter ce centre de mortel ennui.

Ou croit entrer dans un ksour du Sahara, en plein midi, alors que gens

et bêtes font la sieste, que du minaret de la mosquée le silence plane

sur la ville. Mais la chaleur passée, le ksour s’éveille, les chameaux

dressent la tête, les chiens secouent leurs puces et les Bédouins leurs

guenilles; un grand mouvement de vie circule; les femmes vont à la

fontaine, les marchands lèvent leur auvent, les belles négresses du

Soudan étalent leurs dents blanches, leurs seins et leurs figues; la

caravane passe, la foule s’amasse, les vendeurs publics crient de groupe

en groupe le haïk de prix, l’arme damasquinée, la ceinture brodée d’or;

les âniers à cheval sur la croupe passent au petit trot, effleurant de

leur épaule nue la botte rouge des caïds superbement montés et fendant

les flots grossissants de la rue encolorée et tumultueuse.

Ici personne. Le soleil est bas et la torpeur règne encore. Les rues

larges et droites, les maisons blanches accentuent la solitude du pavé.

Derrière l’éternelle fenêtre grillée, paraît, au bruit de vos pas,

quelque figure, symbole du désœuvrement. Chacun s’enferme, fatigué du

voisin. Mais, çà et là, par une porte entr’ouverte, l’œil plonge dans le

_patio_, le simulacre de jardin au milieu des pierres, la délicieuse

cour arabe, fraîche, fleurie, où une treille épaisse, chargée d’énormes

grappes, étend son ombre dorée.

Aussi est-il impossible à un étranger de se procurer du raisin. Chacun

possédant sa vigne à domicile, les paysans n’en apportent pas au marché.

Il fallut mettre à contribution la complaisance un peu rétive de notre

hôtelier pour obtenir une grappe qu’il acheta chez un voisin.

Mançanarès ne s’éveille que la nuit. Fatigués de la route et de l’ennui

ambiant, nous allions nous coucher à neuf heures lorsque à l’église d’en

face éclata, je ne sais pour fêter quel saint noctambule, un carillon

enragé. L’orchestre aérien à peine a-t-il lancé sa dernière note que

voici un vacarme d’une autre nature. Gens et bêtes arrivaient sur la

place de la Constitution qui est aussi celle du marché. J’ai déjà dit

que toutes les villes et bourgades espagnoles ont une place de la

Constitution, comme elles ont un jardin public, sec, brûlé et

poussiéreux appelé les _Délices_.

A grand fracas, on déballe les marchandises. Dix heures n’ont pas sonné,

que la place est encombrée d’amas de pastèques, tomates, grenades,

citrons, concombres, de guirlandes d’oignons, de piments et d’ail. Une

terrible clameur s’élevait. Tous ces paysans paraissaient se disputer

avec de grands gestes et prêts à se battre.

«Ils ne se disputent pas, me dit mon hôte, ils arrangent le prix pour le

marché de demain. C’est leur manière de traiter les affaires.»

La tempête de voix dura jusqu’au petit jour, puis peu à peu tout se tut.

Les maraîchers s’enveloppèrent dans leurs couvertures et s’allongèrent à

côté de leurs tas.

Je pensais pouvoir dormir à mon tour, mais le crieur de nuit m’éveilla

en sursaut, annonçant à la population qu’il était trois heures du matin,

temps serein et le moment de prier _Maria carissima_; comme si elles

n’attendaient que ce signal, cinq ou six douzaines de cailles enfermées

dans des cages où elles ont autant de place qu’un factionnaire en sa

guérite, et accrochées à toutes les fenêtres, commencèrent, avec une

désolante uniformité et jusqu’au soleil levé, leurs lamentables appels.

C’est la manie en Espagne d’emprisonner une caille à sa fenêtre pour se

donner l’étrange satisfaction d’entendre toute la nuit ce cri triste et

bien connu qui rappelle à la réalité le pauvre diable égaré dans le

rêve: «_Paye tes dettes! paye tes dettes!_» mais qui dans l’imagination

des races du Midi, moins préoccupées des intérêts matériels et dont les

exigences de la vie sont moins impérieuses, réveille les amants

somnolents par cette plus douce antienne: «_Fais l’amour! fais l’amour!

fais l’amour! fais l’amour!_»

XXVIII

EL MURADIEL

A Mançanarès, trompés par la fertilité de la campagne environnante, nous

reprîmes à pied la route.

Mais ce n’est qu’un coin de verdure, et nous marchions depuis une heure

à peine que le désert recommençait avec ses tas de pierres et ses

chardons qui dépassent la taille d’homme.

C’est l’Afrique du Nord dans son côté aride et désolé, ses longues

plaines nues, ses torrents à sec; l’autre, la riche et la plantureuse,

va bientôt paraître, au delà de la Sierra Morena.

On avait bien raison de dire jadis «les Espagnes», car chaque province a

son cachet distinct et bien tranché, différant autant par le sol que par

les habitants. Dix peuples dans un seul royaume.

«Par son aspect général, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette

partie, écrit Élisée Reclus, appartient à la zone intermédiaire qui

comprend toutes les contrées barbaresques jusqu’au désert de Sahara. La

Sierra Nevada et l’Atlas qui se regardent, d’un continent à l’autre,

sont des montagnes sœurs. Le détroit qui les sépare n’est qu’un simple

accident dans l’aménagement de la planète.»

En approchant de _Val de Peñas_, les oliviers d’abord clairsemés

s’épaississent, forment de délicieux petits bois, puis disparaissent peu

à peu pour laisser tout le terrain aux vignes qui continuent jusqu’à

_Santa-Cruz_. Bientôt l’horizon se rétrécit, borné par les premières

assises de la Sierra. Nous atteignons _El Muradiel_, la dernière

bourgade de la Manche, nous enquérant vainement d’une _posada_. C’est

cependant une station de la ligne de Madrid à Cordoue, mais la bourgade

est assez éloignée, et comme elle est de lamentable aspect, personne ne

s’y aventure.

On y venait pourtant autrefois, car c’est la première des colonies

appelées _nuevas poblaciones_ que fonda Charles III pour faciliter aux

voyageurs la traversée de la dangereuse montagne, aider à la chasse et à

la destruction des bandits. Maintenant nul ne passe, le chemin de fer

l’a ruinée. Le pays vaut pourtant la peine d’être vu, et j’engage les

touristes que n’effraye pas trop la fatigue à prendre la route d’El

Muradiel pour traverser le défilé de _Despeñaperros_. Ils ne perdront ni

leur temps, ni leur peine.

En attendant, nous cherchions un souper et un gîte. Le chef de station,

homme civilisé, nous indiqua un couple de vieux bourgeois, qui

consentaient parfois à obliger les _seigneurs voyageurs_ étrangers en

échange d’un petit dédommagement en espèces. Ces braves gens, qui

paraissaient d’une classe supérieure aux paysans du voisinage, nous

reçurent avec une courtoisie à laquelle nous n’étions pas habitués. Une

tristesse douce et résignée pesait sur la vieille dame, qui avait perdu

tous ses enfants au dernier choléra et sa fortune je ne sais dans quel

krach espagnol. Le lendemain, comme nous déjeunions, un Français demande

à nous voir. Je me rappelle celui de Tolède et je fais la grimace. Mais

ce Français est le châtelain du pays.

Nous voyons entrer un petit jeune homme, à moustache naissante, maigre

et au teint basané. Il a appris l’arrivée de compatriotes, événement

rare à El Muradiel, et vient nous serrer la main et nous offrir de

visiter sa résidence avant notre départ.

Qui veut acheter un château en Espagne? Non pas le château proverbial

fait de la quintessence lumineuse de nos rêves que nous bâtissons tous

dans les nuages d’or, mais un manoir solide en bonnes pierres de taille,

dont la façade forme un côté de la _place de la Constitution_ d’El

Muradiel et en fait l’unique ornement.

A vrai dire, c’est plutôt une vaste maison bourgeoise comme on en

construisait au siècle dernier, mais le jardin est seigneurial, entouré

de murs de dix pieds et occupant à lui seul la moitié de la bourgade.

Même au pays des alcazars et du Généralife, il pouvait passer pour un

coin joli de verdure et de fleurs, et le propriétaire en était fier à

juste titre. Maintenant il n’en reste plus que des épaves. C’est une

ruine de jardin. Les plantes tropicales, les arbres fruitiers

transplantés à grands frais, les tonnelles ombreuses et touffues, les

arbustes rares, tout cela meurt faute de soins. Les herbes parasites

couvrent les allées, dévorent les parterres. Les crapauds infectent les

viviers.

Un ingénieur français de la ligne de Madrid à Cordoue avait créé, il y a

vingt-cinq ans, cette oasis.

Stationné à El Muradiel et devenu l’heureux possesseur de la main d’une

jolie _señorita_ et en même temps de la résidence, il transforma une

maigre _huerta_ manchoise, où quelques plants d’oignons et de tomates

disputaient la terre aride aux ronces et aux cailloux, en un petit Éden.

Il y travailla durant vingt années; mais depuis cinq ans il est mort et

sa veuve a tout laissé périr. Son fils, jusqu’ici au lycée de Bordeaux,

ne vient qu’une fois chaque année pour assister au désastre.

Les bons paysans du voisinage qui n’ont pas le courage de planter un

radis devant leur masure, parce qu’il faudrait prendre la peine de

l’arroser, accélèrent la ruine en pillant et gaspillant ce qui reste de

cet orgueilleux verger qui insultait à leur paresse.

«Dès la nuit, nous dit le jeune homme, ils escaladent les murs, où ils

se sont fait des escaliers en enlevant les pierres, pour grimper plus

facilement. Ils cassent les branches pour cueillir les fruits, arrachent

les arbustes, volent nos poules, empoisonnent nos chiens, et font cuire

leur soupe avec notre faisanderie. Aussi ma mère dégoûtée laisse tout à

l’abandon.

--Ne pouvez-vous donc flanquer quelques pruneaux aux maraudeurs? c’est

votre droit.

--Des pruneaux?

--Oui, des pruneaux de plomb.

--Ah! bien oui. J’y ai songé plus d’une fois; ma mère m’en a dissuadé.

Si je tirais seulement à poudre au-dessus de leur tête, nous serions mis

à sac. Vous n’avez pas idée comme on déteste les Français.

--Cependant votre mère est Espagnole.

--Oui, mais elle a épousé un Français et les gens du pays ne le lui

pardonnent pas. Voici mes études terminées; moi demeurant ici, les

choses changeraient peut-être, mais je ne veux pas m’enterrer à El

Muradiel, et si je trouvais le moindre prix raisonnable, je vendrais

avec joie.»

Il me donna un chiffre ridiculement minime qui satisferait son ambition.

L’offre était bien tentante, devenir châtelain dans la province de Don

Quichotte! Cette perspective me souriait assez!

Mais je regardai autour de moi, je vis la tristesse et la misère

ambiante, la désolation des murs, des champs, des rochers et des

pierres, les laides petites Manchoises, les regards hostiles des mâles,

et je pris congé du pauvre châtelain pour m’enfoncer dans la montagne,

lui faisant la promesse de dire, aussitôt de retour en France, à mes

connaissances et amis:

«Qui veut acheter un château en Espagne?»

Ma promesse est remplie.

XXIX

LA CAROLINA

Après le défilé de Despeñaperros, le plus sauvage et le plus pittoresque

passage de la Sierra, on entre par _Santa-Elena_ dans l’ancien royaume

maure de Jaen. Le pays change subitement d’aspect. C’est la belle

Andalousie avec ses lauriers-roses, ses orangers, ses chemins bordés

d’aloès et de cactus, ses délicieux jardins, ses coins brûlés, les

teintes violettes de ses horizons, son ciel plus bleu et ses femmes plus

belles.

Nous nous en aperçûmes dès _las Navas de Tolosa_, où nous rencontrâmes

un essaim de jeunes filles dignes de parer un harem, et surtout à _la

Carolina_ où les grands yeux noirs de notre jeune hôtesse nous retinrent

vingt-quatre heures.

La Carolina est comme El Muradiel et Santa-Elena une des _nuevas

poblaciones_ de Charles III et de beaucoup la plus attrayante.

Bien bâtie, gaie et coquette, avec ses rues plantées d’arbres, ses

places et ses artères principales à arcades, elle a de plus une

garnison, agrément que semblent apprécier fort les beautés

caroliniennes. C’est après les sauvages bourgades de la Manche un centre

civilisé.

Cependant, à la première _posada_ devant laquelle nous nous arrêtâmes,

on nous refusa tout d’abord l’entrée. Une matrone, qui eût fait les

délices de Balzac, cousait sur le seuil de la porte avec une petite

Andalouse. Elles se lèvent, non pour nous rendre les honneurs, mais nous

barrer le passage.

Il faut dire à leur excuse que depuis six semaines que nous arpentions

les petits et les grands chemins, nos toilettes et nos visages n’étaient

plus de première fraîcheur; nos sacs, maculés, pendaient lamentablement

sur nos épaules; nos manches retroussées jusqu’aux coudes montraient des

bras couleur de cuir de Cordoue, et, de plus, indépendamment de fortes

triques, la crosse de nos revolvers au-dessus de nos ceintures, avec le

manche de longues _navajas_, achetées à Santa-Cruz, ne nous donnaient

pas la mine de paisibles touristes.

Bref, les hôtesses de la _posada_, intimidées et méfiantes, nous prenant

pour des bandits, avaient «la frousse», selon l’expression pittoresque

de mon compagnon, qui ne put s’empêcher de rire de la frayeur de ces

dames.

«Pas de place ici,» dit résolument la matrone. Mais la demoiselle,

apitoyée sans doute par la jeunesse de La Martinière et rassurée par la

chevalière armoriée de son doigt, dit quelques mots en notre faveur à sa

mère.

«C’est un _douro_! reprit la mère, pensant nous effrayer par l’énormité

du prix.

--Un douro, quoi?

--La chambre et les repas.

--Mais cela nous va très bien.»

La matrone paraît surprise que de tels vagabonds puissent lâcher si

aisément cinq francs pour le vivre et le couvert, et ses appréhensions

augmentent. Aussi on nous installe dans une chambre à deux lits tout

près de la porte, afin d’avoir sans doute plus de facilité à nous y

jeter au premier méfait.

Il y avait un piano dans la chambre, un piano apporté à grands frais de

Paris. A la Carolina, ce moderne instrument de supplice est encore une

rareté, et voilà mon compagnon qui, toilette faite, se met à jouer tout

son répertoire.

«Ces bandits me paraissent des _caballeros_,» dit la jeune fille.

On nous appelle pour le dîner; on nous fait mine avenante. Une petite

servante accorte nous indique, en nous présentant les plats, les

meilleurs morceaux.

L’Andalou comme le Castillan est peu hospitalier, encore moins

démonstratif; mais, si la glace est rompue, il devient charmant.

Tous ces gens s’apprivoisent si bien, que nous passons la soirée en

famille et qu’au lieu de rester seulement la nuit nous stationnons une

partie du lendemain.

Oui, les grands yeux de la belle Claudia nous retinrent, et l’énorme

tresse de soie noire qui tombait de sa nuque presque au-dessous des

jarrets, et son pied chaussé de la pantoufle de Cendrillon, et sa main

fine d’Andalouse.

Elle trouva tout naturel qu’on lui fît une cour assidue. Je crois même

que sa mère et elle se fussent offensées s’il en eût été autrement,

comme cette marquise d’Alcanizas dont parle la comtesse d’Aulnoy, qui

avouait que si un cavalier restait en tête à tête avec elle pendant une

demi-heure sans lui demander tout ce que l’on peut demander à une jolie

femme, elle en eût éprouvé un si vif dépit qu’elle aurait volontiers

poignardé le malhonnête.

«Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs qu’il voudrait? lui

demanda-t-on.

--Ce n’est pas une conséquence, répondit la marquise; j’ai même lieu de

croire que je ne lui accorderais rien du tout, mais au moins je n’aurais

aucun reproche à lui faire; au lieu que s’il me laissait si fort en

paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris.»

La séduisante Claudia n’eut sur ce point aucun reproche à nous adresser.

Œil brillant, lèvres épanouies, étalant ses blanches quenottes, friandes

de la grappe de vie, elle en écouta de toutes les façons. Elle

paraissait être habituée du reste à cet encens brûlé sous ses charmes de

seize ans et nous ne retirâmes de nos madrigaux que le plaisir qu’ils

lui faisaient. C’est que la galanterie, cette spécialité des races

latines, le culte de la femme qu’on ne rencontre vraiment que là, n’est

pas chez l’Espagnol, comme chez le Français et l’Italien, une

distraction et un passe-temps, c’est un besoin de sa nature. «L’Andalou

courtiserait jusqu’à sa grand’mère,» dit le proverbe.

Nous eussions volontiers passé une semaine à courtiser non la

grand’mère, mais la petite-fille, mais il fallait nous arracher aux

chauds effluves de ses yeux noirs, et nous prîmes congé de toute la

famille qui nous reconduisit jusqu’à la porte qu’on refusait de nous

ouvrir la veille, avec poignées de main et des _Vayan con Dios_ vingt

fois répétés. Et au coin de la rue, nous nous retournâmes pour voir une

dernière fois la brune _señorita_ qui avait, comme les filles de

l’Andalousie, «le soleil dans les yeux, l’aurore dans le sourire, le

paradis dans son amour», et, agitant son mouchoir, eût peut-être, ainsi

que l’hôtesse arabe, bien voulu nous retenir.

XXX

DE BAYLEN A CORDOUE

Baylen, nom de sinistre mémoire. Nous y entrâmes un soir à la suite

d’une compagnie de muletiers chantant par les rues raboteuses. La ville

n’offre aucun intérêt, et le souvenir de la capitulation de Dupont

semble la rendre plus maussade.

Une fontaine commémorative de notre désastre est dressée sur la place

principale, surmontée de la statue de l’Indépendance. On l’appelle la

_place de la Vierge_; une vierge souvent violée. Une autre petite place

plantée d’orangers d’un aspect riant, quelques vieilles maisons

écussonnées au milieu de masures, une église où flamboie le gothique

fleuri et où toutes les statues sont habillées ou peintes, c’est tout ce

qu’il y a d’intéressant à Baylen.

A propos de Dupont, on raconte un mot de son vainqueur Castaños.

Officier de salon, il avait gagné ses grades dans les antichambres

royales. La chaleur, les bagages dont on s’était encombré, la suffisance

du commandant en chef et, il faut bien l’avouer aussi, l’indiscipline

des troupes qui se livraient au pillage gagnèrent pour Castaños la

victoire. Il eut le bon sens et la modestie de convenir qu’il n’était

pour rien dans ce succès inespéré, tandis que Dupont eut le mauvais goût

de faire ce que firent nos généraux de 1870, de rejeter la faute sur

tous.

Aussi, lorsqu’il présenta son épée à l’Espagnol en disant:

«Vous pouvez être fier de votre journée, général. Jusqu’ici je n’avais

jamais perdu de bataille. J’ai été à plus de vingt, je les ai gagnées

toutes.

--C’est d’autant plus extraordinaire, en effet, répliqua Castaños, que

moi, je n’ai assisté à aucune bataille dans ma vie.»

Pas plus que Baylen, Andujar, la prochaine étape, n’offre d’intérêt.

Elle est d’un aspect triste et la fièvre y règne une partie de l’année.

Il s’y rattache encore un souvenir de notre histoire. Là, le duc

d’Angoulême, pendant que Ferdinand VII était prisonnier des Cortès à

Séville, signa l’ordonnance de 1823 qui mit fin aux atroces violences du

parti royaliste.

On traverse, au sortir d’Andujar, une des plus riches campagnes de

l’Andalousie, par de véritables forêts d’oliviers, de mûriers, d’arbres

fruitiers de toutes sortes et de longues étendues de vignes.

Après avoir passé Montoro, on aperçoit, sur la gauche du Guadalquivir,

dominant une bourgade, les ruines imposantes des sept tours vieilles de

mille ans du château des rois de Cordoue.

Enfin, un dimanche matin, aux sons joyeux des cloches, nous entrons dans

la capitale d’Abderahman, le lieu de naissance de Sénèque et le

soi-disant de Gonzalve, le grand capitaine, appelé _de Cordoue_ parce

qu’il est né à Montilla.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 11 / 18 段