Un après-midi, un gracieux essaim de jeunes patriciennes, folâtrant sur

les rives du Tage, s’assit pour chercher la fraîcheur sous l’ombre

projetée de la tour solitaire.

La place était déserte. Les grands arbres des jardins royaux bordaient

le fleuve et empêchaient d’être vu des sentinelles des remparts. Qui fit

la proposition d’un bain? Qu’importe! Elle fut acceptée avec joie, et

voilà les jouvencelles s’ébattant dans les eaux; elles se livrent aux

plus folâtres jeux, et quand elles furent lasses du bain, dans le simple

appareil des Naïades, on paria sur les plus gros mollets. La belle

Florinde l’emporte. Des mollets on passe aux cuisses. Encore Florinde.

Sur cette voie, il n’était guère possible de s’arrêter, bien qu’on allât

remontant. Une feuille de glaïeul, unité de circonférence suffisante

pour toutes, se trouva au point extrême trop courte pour Florinde; il

fallut chercher parmi les robes éparses une cordelette de lin.

A ce concours, plus divin que celui dont fut juge le sot et placide

Pâris, la belle Florinde fut donc déclarée victorieuse, et chose

surprenante, elle l’emporta aussi pour la finesse de la taille. Cette

victoire lui valut mieux que la pomme de la fable. Elle lui gagna le

cœur du jeune et beau Roderic, roi des Visigoths. Caché derrière une

meurtrière traîtresse, il assistait, témoin invisible et muet, mais non

aveugle, aux émouvantes péripéties de la lutte callipyge. Si, comme vous

le pensez, il n’en perdit pas un détail, il en perdit la tête et enleva

la belle Florinde qui, sans doute, ne se fit pas trop prier.

Amour, tu perdis Troie et aussi Tolède! Florinde était la fille du comte

Julien, gouverneur de l’Andalousie et de Ceuta. Pour venger le

déshonneur de sa maison, il ne trouva rien de mieux que de livrer Ceuta

aux Maures et de les appeler en Espagne. Le brave et amoureux Roderic

courut à leur rencontre, fut vaincu, et tomba noblement à la bataille de

Xérès. Et voilà à quoi tiennent les destinées des peuples!

Et voilà aussi pourquoi les femmes de Tolède, filles et matrones, dont

pas une n’eût hésité à faire ce que fit la belle Florinde, ont flétri

l’endroit où se baigna avec ses compagnes l’aimable fille, cause

inconsciente des malheurs de sa patrie, du nom odieux qu’il porte

encore: _El baño de la cava_ (le bain de la p...).

Mais nous autres, étrangers, d’une vertu moins farouche, nous ne pouvons

que féliciter la divine Florinde. Sans elle, nous n’aurions pu admirer

ni la mosquée de Cordoue, ni l’Alhambra de Grenade, ni les jardins du

Généralife, ni l’Alcazar de Tolède, ni la _Puerta del Sol_, ni les

autres merveilles mauresques. Tout ce qu’il y a de beau, de vraiment

artistique, d’utile et d’agréable, vient des vainqueurs des Visigoths,

depuis les palais jusqu’aux poteries; depuis les canaux d’irrigation[12]

jusqu’à la _guitare_ et au _fandango_. Ils ont été les éducateurs de

l’Europe. Astronomie, mécanique, médecine, histoire naturelle,

philosophie, nous leur devons tout, et l’Espagne plus que tous.

[12] Les magnifiques jardins qui entourent Valence, ceux de Cordoue,

de l’Alhambra de Grenade et du Généralife sont dus aux Arabes.

Depuis eux, nulle amélioration n’a été apportée.

Le sombre et néfaste Philippe III, qui, à la sollicitation du

Saint-Office, promulgua le funeste édit qui chassait définitivement les

Maures, porta un coup fatal à l’industrie et au génie espagnols. Et à

travers les siècles écoulés, c’est encore le reflet de leur grande et

majestueuse image qui couvre l’Espagne de ses plus brillantes couleurs.

En rentrant en ville par la porte Cambron, construite par le roi Wamba

et réédifiée par les Arabes, nous nous trouvâmes en face de _San Juan de

los Reyes_, dont les fenêtres sont ornées de guirlandes de chaînes

énormes, qu’on dit être celles des captifs chrétiens délivrés à Malaga

et à Alméria par Ferdinand et Isabelle. Pour porter de pareilles

chaînes, ces captifs devaient être de terribles géants. Cette église,

dont l’architecte Juan Guas occupa cent vingt-deux maîtres tailleurs de

pierre, est bien l’un des monuments religieux les plus curieux qu’on

puisse voir. Je parle de l’intérieur, car la façade, construite

cinquante ans après la mort d’Isabelle la Catholique, n’est en quelque

sorte qu’une muraille laide et sans style. Malheureusement, les

splendeurs architecturales de la nef, la frise, le transept, les

statues, les tableaux des vieux maîtres, furent mutilés pendant

l’invasion et les guerres civiles, et le sacristain nous montra de

vieilles et précieuses toiles sur lesquelles une soldatesque ivre avait

tiré à mitraille, vandalisme qu’il ne manqua pas d’attribuer aux

_Franceses_.

XXIV

VISITE AUX FOUS

Je ne sais si c’est à notre qualité d’étrangers--qualité cependant peu

appréciée partout, excepté en France--que nous eûmes l’avantage de

pénétrer sans lettre d’introduction, sans _ticket_, sans formalité

aucune et sans pétition préalable dans l’hospice des fous et des folles

de Tolède.

En revenant de l’Alcazar, l’ancien palais de Charles-Quint, assis sur

les fondations de celui des rois maures, qui domine majestueusement la

ville et sert d’École militaire aux cadets, nous trouvâmes la porte

ouverte et nous entrâmes comme chez nous.

«Il faut d’ordinaire la permission du docteur, nous dit le concierge,

auquel nous offrîmes un _bonjour_ métallique; il est absent, mais je

vais prévenir la mère Gertrudis.»

Nous attendons dans un vestibule coupé par un long corridor, et en

examinant les _bondieuseries_ de la muraille, nous arrivons à une solide

grille, porte donnant accès à une cour plantée d’arbres et entourée

d’arcades. Quatre ou cinq hommes assis sur un banc, vêtus les uns du

costume andalou, les autres de la courte blouse des Manchois, coiffés de

sombreros ou de foulards, semblent causer paisiblement comme de

tranquilles citoyens devisant du changement de ministère.

Mais nous sommes aperçus. Une tête de Don Quichotte après ses

mésaventures s’avance précipitamment vers la grille:

«Caballeros, nous dit à la hâte ce chevalier de la Triste Figure, béni

soit le ciel! Je m’appelle Pedro Lopez d’Alsasua, et j’offre 100 000

réaux à qui me fera sortir d’ici.

--Il faut le croire, nous cria un petit vieux à cheveux blancs et à mine

également lamentable; don Pedro n’est pas plus fou que moi, et si ma

fille ne m’attendait pas...

--Cent mille réaux, señores, continua le premier, il suffit d’aller

trouver l’alcade... Mon frère, pour me voler, m’a fait enfermer ici. Une

enquête...»

Une religieuse d’une quarantaine d’années, à physionomie dure, la mère

Gertrudis sans doute, arrivait avec un énorme trousseau de clefs, suivie

d’une compagne plus jeune et de mine plus avenante.

Elles nous jetèrent un regard scrutateur et voyant que nous n’avions

l’air ni d’huissiers ni de procureurs, on nous donna sans plus de

formalité l’accès de l’antre.

Nous voici dans la cour. Une vingtaine d’hommes, les uns assis sur les

bancs, fument des cigarettes; d’autres sont étendus à l’ombre des

arbres; ils se lèvent et viennent nous examiner avec curiosité. Nos

bérets nous firent d’abord prendre pour des Basques. Un superbe gaillard

d’encolure herculéenne et de fière tournure sous son vêtement de

montagnard du Guipuzcoa nous adressa quelques mots en langue vasconne.

Nous lui faisons signe que nous ne comprenions pas, et dès lors il se

tut, mais s’attacha à nous avec ténacité; sa veste rejetée sur l’épaule

à la manière castillane laissait à découvert ses bras musculeux et nus,

ornés et réunis aux poignets par une solide paire de menottes.

«Il est très dangereux, nous dit la plus jeune sœur chargée de nous

chaperonner, et d’une force extraordinaire. Quand il est furieux, il n’y

a pas trop de huit à dix hommes pour le contenir. C’est pourquoi on lui

met les menottes... par précaution. C’est plus sûr.»

L’hôpital est bien tenu. Je ne dirai pas qu’il est dans les conditions

de _Sainte-Anne_ ou de la _Salpêtrière_, mais cellules, préau, dortoirs,

cuisine, sont d’une grande propreté. De la salle de récréation,

c’est-à-dire du jeu de paume, large galerie d’où l’on domine la ville,

on jouit d’un splendide panorama sur la riche vallée du Tage, et bien

que les Espagnols passent pour être insensibles à la beauté de la

campagne, la vue de ces fertiles _huertas_ ne peut avoir sur les fous

qu’un effet bienfaisant.

Quelques-uns, le visage collé contre les grilles, suivaient

mélancoliquement les méandres du fleuve ou la route blanche qui

serpente, comme s’ils y cherchaient les traces de l’écroulement de leur

vie.

Beaucoup de ces fous d’ailleurs me paraissaient en possession de leur

raison entière. Qui sait le point précis où la folie commence? Que de

gens courent libres par les rues plus fous que les fous enfermés! Il est

vrai que le chancelier Bacon disait, il y a quelques siècles: «Les

Espagnols paraissent plus sages qu’ils ne le sont.» C’était aussi l’avis

de Charles-Quint qui ajoutait: «Les Français, au contraire, sont sages

tout en ayant l’air de fous.»

Était-il réellement fou ce malheureux qui me répétait sans cesse à

l’oreille:

«Monsieur, je vous jure que je suis aussi sain d’esprit que vous. Ce que

je vous dis est sérieux. Des parents infâmes m’ont fait enfermer pour

s’emparer de mon bien. J’offre cent mille réaux...

--Il dit vrai, interrompit encore le petit vieux; si ma fille n’était

pas si jeune, elle s’occuperait de son affaire; ce serait beau pour

elle, cent mille réaux! Quelle dot! Elle est si jolie; mais si jeune...

comment voulez-vous? Seize ans, monsieur, seize ans! Puis elle elle est

toute seule, puisqu’elle n’a plus de mère et que je suis ici.»

Il réfléchit un moment et continua se parlant à lui-même:

«O santa Maria! comment suis-je ici? Comment peut-il se faire que j’aie

laissé ma fille toute seule! Comment? Comment?...»

Il se tut, regarda autour de lui comme s’il cherchait à se rappeler le

drame, et de grosses larmes coulèrent sur ses vieilles joues

parcheminées.

«Allons! Manuelo, dit la sœur d’une voix douce... Encore! Votre fille va

venir vous chercher; elle vous grondera si vous avez les yeux rouges.»

Le bonhomme s’essuya rapidement de ses doigts, puis regardant ses hardes

usées:

«Je vais vite changer d’effets pour sortir avec Anita.

--Tenez-vous tranquille, Manuelo, il n’est pas l’heure. Quand elle

viendra, je vous appellerai.»

Et, s’adressant à nous:

«C’est tous les jours ainsi. Il a perdu la raison à la suite de la mort

de sa fille. Et, depuis dix ans, il l’attend chaque jour.»

Les fous s’étaient mis à une partie de paume, et chacun rivalisait

d’adresse voulant nous montrer son savoir-faire, se tournant, heureux,

de notre côté, à chaque coup habile, cherchant notre approbation.

Quelques-uns interrompaient de temps en temps la partie pour nous

demander ou nous offrir des cigarettes.

Nous laissâmes quelques _pesetas_ pour ceux qui me pouvaient se procurer

du tabac, et en honnêtes gens, ils nous remercièrent avec beaucoup de

dignité, puis nous prîmes congé de la _section des hommes_ pour nous

diriger vers celle des femmes, suivis de tous les locataires qui nous

serrèrent la main avec effusion, comme à des confrères, même l’athlète à

menottes qui nous tendit forcément à la fois les deux siennes, tandis

que le vieux se haussait sur la pointe des pieds pour voir si sa fille

n’apparaissait pas au fond du corridor et que le señor don Pedro Lopez

d’Alsasua me répétait une dernière fois à l’oreille:

«Cent mille réaux, monsieur, cent mille réaux! Ne l’oubliez pas. Cent

mille réaux...»

XXV

LE COIN DES FOLLES

«Comment cela est-il arrivé?» demande un personnage de roman espagnol à

quelqu’un qui vient de lui raconter le désastre et la ruine de toute une

famille: «Le vin et les femmes, _señor_; la cause de tous les malheurs.»

On ne pouvait pas dire du troupeau enjuponné, parqué dans la cour

ouverte devant nous, que le vin et les femmes l’avaient poussé dans cet

enclos de misère. Un certain nombre, les hommes peut-être; en tous cas,

pas la boisson. Les maisons de folles de la Grande-Bretagne renferment

quatre-vingts pour cent de détraquées par l’alcool; en Espagne, on en

trouverait à peine une sur mille. Le mysticisme et toutes les formes du

délire religieux, l’érotomanie, l’abandon d’un amant, et aussi, là comme

partout, l’avidité d’héritiers et de collatéraux impatients, peuplent

les hospices d’aliénés.

Beaucoup de vieilles, plus idiotes que folles, des filles mûres à

l’aspect ascétique et terrible, une dizaine de très jeunes, deux ou

trois très jolies.

Parmi celles-ci, je remarquai une étrange figure de gitana, aux cheveux

noirs ébouriffés, crépus, coupés à la Ninon; quinze ou seize ans au

plus. Couchée sur le ventre, au soleil et nu-tête, malgré la chaleur, le

menton appuyé sur les mains, elle regardait attentivement une fille d’à

peu près son âge qui, à genoux, à quelques pas, marmottait des prières

coupées de signes de croix, exécutés avec une rapidité risible, tandis

que non loin d’elle, une autre jeune fille à mine vulgaire, se tâtait

successivement et sans relâche les membres et toutes les parties du

corps comme pour s’assurer que rien ne manquait.

Notre arrivée, ou plutôt les exclamations des folles arrachèrent la

gitana à la contemplation de la dévote; elle tourna vers nous son visage

doré de lumière, ses grands yeux ardents et noirs, puis, se dressant

d’un bond, accourut grossir le groupe qui déjà nous entourait.

Deux gardiennes laïques, redoutables matrones, se précipitèrent, lui

barrant le passage.

«_Niña_, va-t’en, lui dirent-elles, il faut être sage, va-t’en.

--Je veux, moi! riposta la jeune fille en se débattant.

--Tu n’approcheras pas, coquine.»

Elle cherchait vainement à se dégager des solides bras qui la

retenaient, essayant de griffer et de mordre, et, dans son impuissance,

se mit à pousser des cris aigus.

La religieuse avait prêté main-forte aux gardiennes, et les folles

regardaient la scène, les unes avec indifférence, les autres en riant.

«La douche! et au cabanon!» cria, d’une galerie supérieure, la mère

Gertrudis.

On l’entraîna et elle s’engouffra bientôt dans les ténèbres d’une

cellule d’où, même à travers la porte close, perçaient ses cris et ses

supplications de petite fille:

«Je serai sage, pardon, ma bonne sœur, je serai sage!»

Nous étions assez émus de cette exécution subite, par notre présence

occasionnée, car nous comprîmes, d’après les explications brèves et

indignées de la religieuse, vertueuse sans doute par vice de nature ou

manque d’occasion, que la pauvre enfant n’était que malade d’amour et

que plus sûrement que toutes les douches, un vigoureux dragon eût suffi

pour la calmer.

Nous quittâmes bien vite la cour, et à l’extrémité d’un long corridor la

sœur nous arrêta devant une porte fortement verrouillée. Elle frappa

quelques petits coups cabalistiques et une gardienne à l’air

horriblement féroce ouvrit. Nous nous attendions au spectacle de quelque

folle furieuse essayant de se briser le crâne aux murailles ou dansant

dans l’état de nature une gigue du sabbat: nous nous trouvâmes, au

contraire, en face d’une grosse dame fort tranquille, aux cheveux

grisonnants, à la physionomie sympathique, résignée et douce. Assise

dans un fauteuil, près d’une fenêtre barricadée d’une double rangée de

grilles, elle semblait n’avoir d’autre occupation que de contempler la

campagne ou, triste diversion, la vilaine figure de sa gardienne.

«C’est une _señora_, nous dit la religieuse, qui appartient à une des

plus grandes familles de la Manche. Elle a quarante-neuf ans et est

depuis trente-deux ans notre pensionnaire. Comme vous le voyez, on la

traite avec égards. Sa famille paye pour qu’elle ait un appartement à

part et toutes ses commodités.»

Et elle nous montra avec beaucoup de complaisance l’appartement de la

_señora_ qui se composait de la salle à manger, d’une chambre à coucher

et d’un oratoire, le tout meublé à l’espagnole, c’est-à-dire de la façon

la plus lacédémonienne.

«Vous le voyez, beaucoup voudraient être folles pour être aussi bien

logées.

--Et en quoi consiste sa folie?

--C’est difficile à dire: depuis des années, elle devient très calme;

mais autrefois elle avait des crises, hurlait jour et nuit, refusait de

manger, voulait se détruire; on lui a donné tant de douches, tant de

douches, qu’elle a fini par devenir un peu plus raisonnable. Maintenant

elle reste des semaines sans prononcer une parole.»

Un cas bien singulier pour une femme que celui de ne pas parler, et le

sien m’intéressait vivement, d’autant qu’on m’expliqua qu’un frère aîné

l’avait fait enfermer parce qu’en dépit de ses remontrances elle s’était

enfuie avec un jeune _caballero_ sans nom et sans fortune, dont elle

était éperdument éprise.

«Mais la pauvre fille n’était pas folle?

--Cela dépend du point de vue où l’on se place, répondit la sœur,

l’amour entraîne à toutes les extravagances. D’ailleurs, ajouta-t-elle,

si elle n’avait pas été folle, on ne l’eût pas reçue ici.»

Devant cette raison concluante, nous ne pouvions que nous taire, et la

pauvre femme demeurait impassible.

Ses regards ne se tournaient même pas vers nous. Elle avait l’aspect

résigné des victimes qui savent qu’il n’y a plus d’espoir. Combien de

fois depuis trente-deux ans, combien de fois alors qu’elle était encore

belle jeune fille, et depuis, femme mûre, le grincement des verrous de

sa porte a dû la faire tressaillir! Était-ce la délivrance?

Fouillez les hospices d’aliénés, vous y trouverez, soyez-en sûrs, avec

des variantes, l’histoire de la folle de Tolède. Car si, comme le dit le

romancier espagnol, le vin et les femmes occasionnent toutes les folies,

elles sont encore en moins grand nombre que les crimes patronisés par la

société.

XXVI

A TRAVERS LA MANCHE

Traverser la Manche à pied; voir poindre au matin, dans les teintes

violettes de l’horizon au delà des plaines safranées le hameau terreux

où l’on gîtera le soir; suivre le monotone chemin tracé au milieu des

pierres et des gigantesques chardons aux tiges bleues; n’avoir pour

rompre l’implacable uniformité du paysage que l’aile décarcassée d’un

moulin à vent, une tour éventrée, un mur en ruines, ou le rocher

solitaire et nu où viennent tourbillonner les aigles; ne pouvoir

s’abreuver qu’au vin surchauffé de la gourde battante aux flancs, voilà

qui est fait pour lasser les plus intrépides marcheurs: aussi, dès la

troisième journée après notre départ de Tolède, nous hissâmes-nous sur

un coche qui passait.

_Arre! Arre!_ Il pouvait contenir huit personnes au plus: deux à côté du

cocher et six à l’intérieur. Mais le nombre limité des places n’arrête

jamais le voiturier espagnol, non plus du reste le voyageur. Quinze déjà

occupaient le coche quand nous l’arrêtâmes; en m’accrochant aux colis et

en enlaçant de mes jambes une sœur des pauvres, juchée sur un panier de

grenades et qui s’offrit avec complaisance à me servir de point d’appui,

je réussis à m’installer. Cinq cents mètres plus loin, on remorqua une

marchande de pastèques qui, sans façon, s’assit sur mon ventre, et l’on

se remettait à peine en route, que deux gendarmes suants et poussiéreux

voulurent à leur tour monter à l’assaut.

Cette fois, voyageurs et voyageuses protestèrent énergiquement. La

religieuse allégua les carabines dont elle avait grand’peur et qu’elle

soutint être chargées malgré les dénégations officielles; d’autres, plus

irrévérencieux, alléguèrent les bottes qui, elles aussi, étaient

chargées et fortement. Ils durent céder devant l’indignation générale

et, pour les consoler, la marchande de pastèques leur offrit un de ses

fruits qu’ils se partagèrent aussitôt fraternellement.

_Arre! Arre!_ Nous dévorons le pays. Les cochers de Paris devraient bien

prendre exemple sur leurs confrères espagnols et changer leurs

somnolentes rosses contre des mules de Castille. Ils verseraient tout

autant, mais iraient au moins plus vite. Nous traversons Temblèque et sa

ceinture de moulins à vent; Puerto Lapice où Don Quichotte rencontra de

si aimables demoiselles. Mais d’aimables demoiselles nous n’en vîmes

point. Quelle collection de laiderons que toutes ces petites Manchoises!

Peut-être nous eussent-elles semblé moins laides sous la mantille, mais

coiffées d’un affreux foulard plié en triangle et noué sous le menton,

elles semblaient toutes affligées de maux de dents.

Femmes et jeunes filles paraissent suffisamment malpropres. Si elles

prennent des bains, ce ne doit être que rarement. Ces races méridionales

ont l’eau en horreur. Récemment, sur le versant sud des Alpes-Maritimes,

dans la vieille et pittoresque bourgade de Roquebrune, assise sur des

blocs de conglomérats écroulés, dont les pentes plantées d’orangers vont

se perdre dans les flots bleus, je demandais à de brunes jeunes filles

si elles descendaient souvent se baigner dans la mer.

«Nous baigner! s’écrièrent-elles. Nous ne nous baignons jamais.

--Et pourquoi?

--Nous n’aimons pas cela. Ce n’est pas la coutume. C’est bon pour les

belles dames de Mantoue et de Monaco. On se moquerait de nous.»

Et à quoi servent donc les maîtres et les maîtresses d’école s’ils

n’enseignent pas aux enfants les premiers principes d’hygiène?

Espagnoles ou Provençales, petites-nièces ou petites-filles des Arabes

ne devraient pas ignorer que, dans la sagesse de l’Islam, il est

prescrit aux femmes cinq ablutions par jour.

Partout dans la Manche, le sang maure est visible, dans l’éclat des

yeux, la teinte orangée de la peau, le noir des chevelures. Au village

de Villasecca, entre Tolède et Aranjuez une coutume qui empêche les

femmes de se montrer sur la place aux heures du marché témoigne encore

de cette origine musulmane.

Si les _posadas_ et les _ventas_ des Castilles laissent à désirer,

celles de la Manche sont pires. C’est toujours le réduit blanchi à la

chaux, avec des images coloriées de saints jusque sur la couchette de

fer, pour les voyageurs de distinction; mais, s’il est déjà occupé, le

nouvel arrivé s’étend comme il peut et où il peut sur les cailloux

pointus de la salle commune, vestibule ouvert à tout venant, gens ou

bêtes. On ne peut pas dire que cela soit sale, malgré l’irruption

incessante de poules faméliques escortées de leurs couvées, à cause des

fréquents coups de balai que donne la matrone ou ses filles, mais

certains sentiments de propreté, surtout une délicatesse des nerfs

olfactifs, font absolument défaut. Comme beaucoup de Parisiens habitués

dès l’enfance à la mauvaise odeur des ruches malsaines et des égouts

pestilentiels, ces gens ne la sentent plus.

C’est ainsi qu’à Santa-Elena, bourgade d’aspect civilisé où nous

trouvâmes le luxe d’une _posada_ qui s’intitulait hôtel, nous fûmes

saisis dès notre entrée dans la salle à manger par d’affreuses

émanations dont ni hôtelier ni servante ne semblaient incommodés.

Un petit garçon et une petite fille, aimables chérubins, pêchaient à la

ligne dans un vase de nuit complet laissé négligemment près de la porte

par quelque maritorne paresseuse. La maman les voyait faire et souriait.

Il faut bien que les enfants s’amusent.

La Manche était, affirme-t-on, autrefois, le pays d’Espagne où l’on

chantait et où l’on dansait le plus. Peut-être du temps de Don Quichotte

ou de Gil Blas, mais on a, semble-t-il, changé cela. Tous ces Manchois

m’ont paru fort tristes, aussi taciturnes que peu hospitaliers. Quand

vous êtes chez eux, on dirait qu’ils n’ont qu’une pensée, celle d’être

débarrassés de vous. Ce n’est pas là qu’il faut s’attarder à

politicailler autour du comptoir. Le marchand de vins de _Val de Peñas_

diffère essentiellement de celui de la Villette. «Nous payons, nous

buvons, nous sortons,» répète constamment, dans un roman espagnol, un

_mastroquet_ à ses clients, pour leur rappeler leur devoir. Si tous les

confrères ne le disent pas, leur mine renfrognée démontre suffisamment

l’impatience de vous voir reprendre votre route aussitôt que vous avez

bu, mangé et payé. L’Espagnol ignore l’art si français de pousser à la

consommation.

Pas partout, cependant; la femme, loin du mâle, maître légitime ou non,

se déride. Une joyeuse commère chez qui nous nous étions rafraîchis nous

engagea à demeurer.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 10 / 18 段