nonchalantes et rêveuses. Elles ne lisent pas, la lecture est un
travail, et tout travail une fatigue. Aussi leur ignorance est
légendaire. Aimer, elles ne savent autre chose et ne veulent rien savoir
de plus. Elles se laissent vivre près des fleurs, à l’ombre, attendant
la fraîcheur des étoiles pour s’aventurer au dehors. C’est alors que le
boutiquier, qui a somnolé, lui aussi, tout le jour, reçoit ses clientes.
Des sièges sont disposés le long des comptoirs des magasins sans
vitrines, et la _señora_ regarde les marchandises qu’on étale et qu’on
lui vante, jouant de l’éventail, semblant encore écrasée par la fatigue
et la chaleur.
Qui peut remplir le vide de leur journée quand elles ne font pas
l’amour? S’habiller, bavarder, dormir, rêver? Mérimée raconte qu’au
temps de l’Empire, toutes les Espagnoles de petite noblesse songeaient à
devenir _impératrice_.
Et il cite plaisamment une demoiselle de Tolède ou de Grenade qui, se
trouvant au spectacle quand on annonça dans sa loge le mariage de la
comtesse de Teba avec Napoléon III, se leva avec impétuosité et dépit en
s’écriant: _En este pueblo, no hay porvenir_. «En ce pays, il n’y a pas
d’avenir.»
Tolède est le faubourg Saint-Germain de l’Espagne, le centre de
l’étroite orthodoxie, le siège de l’aristocratie la plus encroûtée. On y
a compté trente-deux couvents de femmes, seize monastères, vingt-trois
hospices religieux; tout cela maintenant désert. Les vieilles maisons
nobiliaires sont hantées par des maîtres farouches qui boudent la
société moderne. Plusieurs exhibent une chaîne au-dessus de leur porte,
signe honorifique de celles qui reçurent des hôtes royaux. Mais les
_hidalgos_ qui ne peuvent en parer leur fronton haussent les épaules.
«Vieille taverne n’a pas besoin de rameau,» disent-ils.
Il n’est peut-être pas dans le monde nombreux des formidables ignorants
et des sots incurables, seigneurs plus hautains que les hobereaux
espagnols.
Cette chaîne symbolique des altières demeures semble river les habitants
dans les ténèbres des âges enfouis.
Elle attache aux murs du passé leurs idées et leur intelligence. La
vieille Espagne est réfugiée dans Tolède, et l’on peut dire de ce coin
silencieux ce que Lara disait de sa patrie entière: «Ici on ne parle, on
n’écrit, on ne lit.»
Si tous les naturels de Tolède ne sont pas petits-neveux du roi
Ferdinand ou de l’empereur Charles-Quint, ils sont au moins cousins
germains de ce cuisinier de l’archevêque de Burgos qui répondait
menaçant à une réprimande du prélat:
«Homme! je ne souffrirai jamais qu’on me querelle, car je suis de race
de vieux chrétiens, nobles comme le roi et même un peu plus.»
Aux yeux de beaucoup de ces braves gens, le fils de Dieu lui-même n’est
pas assez bon gentilhomme. Quand se forma l’ordre de Calatrava, et qu’on
proposa la candidature de Jésus-Christ comme membre honoraire, les
chevaliers se récusèrent poliment.
«C’est le fils d’un charpentier,» dirent-ils.
On passa cependant aux voix. Jésus fut blackboulé, mais désireux de
sauver l’amour-propre du fils de Dieu, les chevaliers de Calatrava
fondèrent en sa faveur l’ordre du Christ, où l’on acceptait des gens de
plus mince noblesse, et lui en conférèrent la grande maîtrise[10].
[10] La sainte Vierge est colonel d’un régiment de cavalerie. On lui a
donné en cette qualité une sentinelle en permanence à la chapelle
d’Atocha, qui, paraît-il, est son quartier d’état-major.
XXI
LA PETITE DÉVOTE DE COMPOSTELLE
Il n’est guère de voyageurs qui, relatant leurs impressions, n’aient à
raconter une demi-douzaine d’entrevues au moins avec les hauts
personnages du lieu qu’ils traversent. Les princes les ont priés à
dîner, les généraux ont ordonné pour eux des revues, les hommes d’État
leur ont fait des confidences, sans parler du grand artiste ou de
l’éminent littérateur qui a soulevé pour eux le voile de l’ébauche du
chef-d’œuvre impatiemment attendu.
«J’étais là, disent-ils négligemment, quand le fameux Tartanpionado, qui
est aussi un artiste et un lettré, passant son bras sous le mien...» «Au
dîner somptueux offert en mon honneur par le ministre Esculado...» «Le
consul, apprenant mon arrivée, s’empressa...» «La délicieuse marquise de
la Friponnetta, à côté de qui j’eus le plaisir de me trouver à table
chez l’archevêque de Tolède...»
Humble piéton, pérégrinant sac au dos, poudreux et roussi, je fus privé
de ces honneurs prodigués à mes confrères princiers. Je n’eus de
conversation intime avec aucun diplomate, aucun ambassadeur, aucun
prélat, aucun maréchal. Loin de recevoir l’hospitalité de quelque
monarque, c’est à grand’peine que j’obtins parfois celle des plus
modestes _posadas_, et encore fallait-il, au préalable, montrer un
_douro_ entre le pouce et l’index.
Eh! mes camarades, une pièce de bon aloi frappée aux effigies
nationales, est encore dans tout pays ce qu’il y a de mieux comme lettre
de recommandation, et même de plus économique. Joignez-y une forte
trique, de bonnes jambes, des pieds sains, et vous passez à peu près
partout.
C’est du moins ce que je croyais et me disais avant de traverser
l’Espagne. Grave erreur, le douro ne suffit pas toujours. L’aubergiste
espagnol, le moins commerçant de tous les aubergistes, ce qui ne veut
pas dire le moins voleur, place ses aises avant le douro. C’est ce que
fait chaque Andalou, d’ailleurs, à tous les degrés de l’échelle sociale.
Fainéant comme un lézard, il se console de sa misère et excuse sa
paresse par ce fier proverbe: _Profit et honneur ne vont pas dans le
même sac_.
Dans le faubourg de Tolède, où nous débouchions tout poussiéreux,
fatigués et assoiffés, nous montrâmes vainement le douro. Nous étions en
si triste équipage que j’hésitais à pénétrer en cette cité qui se
dressait devant nous comme une merveille oubliée de l’Orient. Je tenais
à faire préalablement toilette, mais l’_amo_ nous engagea à continuer
notre chemin.
Il est vrai qu’il était midi passé, heure où les vagabonds et les
_bandoleros_ seuls osent se présenter aux portes. En un pays où tout
gentilhomme qui se respecte est bravement étendu à l’ombre ou ne
s’aventure au soleil que muni d’une vaste ombrelle par égard pour le
teint, le _posadero_ ne pouvait que s’indigner d’être dérangé à l’heure
de sa méridienne, heure sacrée, que peuvent seuls s’aviser de troubler
des étrangers malappris.
Il faut de bien graves événements pour réveiller un Espagnol qui fait sa
sieste. Turenne, voulant ravitailler je ne sais plus quelle place
assiégée par un corps d’armée de Sa Majesté Catholique, attendit midi.
Tout le monde dormait au camp, général, officiers, soldats,
factionnaires. Le convoi, sans entrave, passa.
Nous dûmes donc continuer notre chemin et traverser le pont d’Alcantara.
Notre pas résonna sous les vieilles et gigantesques portes mauresques
qui le flanquent, et à ce bruit insolite un carabinier de la reine
entr’ouvrit un œil qu’il referma aussitôt.
Nous gravissons la chaussée montueuse qui côtoie les remparts et passons
sous la porte _del Sol_, pour nous arrêter à la première auberge
d’aspect honnête, que nous rencontrons, la _posada_ de _Santa-Cristina_,
à l’entrée de la place de la Constitution. Heureusement on y est
éveillé.
Si jamais, lecteurs, vous allez à Tolède, gardez-vous de la _posada_ de
_Santa-Cristina_. Elle est tenue par le _señor_ Manuel Fernandez, le roi
des aubergistes filous.
Il soupçonna, sans doute, en nous des millionnaires déguisés en
colporteurs et nous le fit sentir sur sa note.
Je lui sus gré, cependant, de ses louables efforts pour nous délivrer
d’un visiteur qui voulut à tout prix, pendant que nous étions à table,
nous offrir ses civilités et services, en qualité de compatriote.
Quand sur le sol étranger on rencontre un Anglais, un Russe, un
Allemand, un Turc, un Yankee, un Chinois, rien que de très naturel; mais
la vue d’un Français étonne toujours un peu et quand ce Français vient à
vous, la bouche en cœur, si le premier mouvement est de lui serrer la
main, le second est de serrer son porte-monnaie, car neuf fois sur dix
c’est à ce dernier qu’il veut rendre hommage.
Je ne cherche ni à expliquer, ni à excuser cette impression, je la
constate simplement.
«_Señores_, nous dit le soir au souper le _señor_ Manuel Fernandez, car
tout le monde est seigneur dans ce pays-là, le seigneur français insiste
pour vous parler. C’est la quatrième fois qu’il vient. Je l’ai renvoyé;
il ne se lasse pas. C’est un homme persévérant.
--Que nous veut-il?
--Souhaiter la bienvenue à ses compatriotes.
--Il est bien aimable.
--Tous les Français le sont, _señor_.»
On ne peut décemment refuser de recevoir un compatriote qui se présente
si obstinément pour vous souhaiter la bienvenue.
«Qu’il entre donc.»
Nous voyons une sorte de Gascon moitié sacristain, moitié souteneur qui
débute par nous dire qu’il est placier en vins et finalement se propose
comme cicerone.
«Je connais tous les bons endroits de Tolède, nous dit-il en clignant de
l’œil, vous savez, tous les bons endroits, les cafés et le reste.
--Merci, nous ne venons pas ici pour voir des cafés.»
Il ne se décourage pas et nous offre des cigarettes. Pour nous en
débarrasser, nous l’engageons pour le lendemain et, afin d’être certains
de ne plus le voir, nous lui payons sa journée d’avance.
En effet, nous ne le revîmes plus.
Un autre gré que je sais au señor Manuel Fernandez, c’est d’avoir mis à
notre service une petite brunette à teint mat, pas plus haute que ça, et
qui est bien la plus singulière petite créature que j’aie rencontrée
dans les _posadas_, _ventas_, _hospederias_ et _paradors_. Elle n’était
pas enceinte comme celle de l’auberge de la route de _los Passages_,
bien qu’elle eût au moins quinze ans, mais il était visible qu’elle ne
tarderait pas, car elle avait la bosse de la maternité.
Tout d’abord, elle trompait fort son monde; quoique assez mignonne et
jolie, elle prenait un air si terriblement revêche, pincé et
désagréable, avec sa petite face toute confite en vertu et la multitude
de médailles pendues à son cou, que je l’avais surnommée la _petite
dévote de Compostelle_. Dévote? Fiez-vous à ces dévotes-là!
Je ne sais si elle allait souvent s’agenouiller devant le somptueux
autel de la miraculeuse Vierge de Tolède, mais il est bien certain
qu’elle lui préférait de beaucoup celui du dieu Pan, et sa dévotion y
était ardente autant qu’infatigable.
Fort maussade, farouche et sévère au dîner, elle se dérida au souper et
le lendemain matin était tout à fait apprivoisée et gentille.
Le seul désagrément attaché à cette jeune personne est qu’elle était
habitée par des puces. Chaque fois qu’elle s’approchait de nous, il nous
en arrivait deux ou trois en éclaireurs; mais il faut leur rendre cette
justice, aux premiers mouvements hostiles, elles regagnaient prestement
le gros du bataillon.
Ces petites bêtes, paraît-il, ne se dépaysent pas facilement; elles ont
la nostalgie de la chair natale--je parle des puces de Tolède--comme les
poux arabes, elles retournent vite à leur premier propriétaire.
C’est ce qu’elles durent faire à notre départ de la posada; elles
délogèrent de nos personnes pour reprendre leur ancienne demeure, qui,
debout sur le seuil de la porte, nous disait: _A dios! a dios!_ d’un air
plein de dignité.
Et jusqu’au détour de la rue, nous aperçûmes la petite _dévote de
Compostelle_ nous faisant signe de la main droite, tandis que de la
gauche elle se grattait avec nonchalance.
Le dernier souvenir vivant que j’emportais m’abandonna sur le pont de
Tolède, juste au moment où je me croisais avec un paisible muletier qui
rentrait en ville fredonnant quelque vieil air, un client sans nul doute
de l’_hôtel de Santa-Cristina_, où il dut la réintégrer.
XXII
LA VIERGE EN CHEMISE ET LE CHRIST EN JUPON
Une des singularités de la plupart des vieilles cités espagnoles, ce
sont des rues entières dont de chaque côté, les fenêtres barricadées par
d’épais grillages, le plus souvent en saillie, donnent l’aspect
attristant d’une succession de petites prisons. Mais dans les quartiers
riches, les réjouissantes enluminures des façades mitigent cette
impression pénible. Les méridionaux raffolent des fresques et des
trompe-l’œil: fleurons, rosaces, mascarons, médaillons, fifres et
hautbois, guirlandes de fruits, de fleurs et d’amours, Vénus et Apollon,
cornes d’abondance, Cérès et Pomone, voltigeant dans des flottements
d’écharpes diaphanes, courent des frises au rez-de-chaussée. L’amour du
décor est porté si loin qu’on peint de fausses portes, de faux volets,
des colonnades, des balustres, de fausses grilles[11].
[11] Les Italiens surpassent sous ce rapport les Espagnols. Non
seulement ils imitent à la perfection une fenêtre ouverte, mais ils
la garnissent souvent d’une belle dame qui tient un bouquet et
sourit aux passants.
Pour en revenir aux portes barrelées de fer et aux grilles véritables,
l’on se demande comment, avec de semblables précautions, une fille bien
née et si bien gardée peut perdre son capital. Avec ce luxe de
ferronnerie, les mamans dorment sur leurs deux oreilles, oubliant qu’à
l’âge de leurs filles elles les gardaient ouvertes et qu’il n’y a ni
grille ni verrou qui tiennent quand l’amour, plus que les puces,
commence à démanger.
C’est ainsi que, par de chaudes soirées d’août, j’aperçus plus d’un joli
minois avec des allures inquiètes de l’oiseau en cage, aspirant à la
liberté.
Une nuit, entre autres, que mon pied se foulait aux cailloux pointus de
la rue tortueuse et déserte, je découvris un élève de l’École militaire
de Tolède, adolescent imberbe, filer, près d’une fenêtre basse, ce qu’on
appelle, je ne sais pourquoi, le parfait amour, vu qu’il est fort
imparfait.
Un grillage serré laissait juste une petite place pour une toute petite
main, et celle-ci l’occupait de son mieux. Elle passait, se retirait,
puis repassait encore pour se livrer à des lèvres goulues. Quel appétit,
mon futur capitaine! A cet âge on a de telles faims, et n’avoir qu’une
main sous la dent!
Le reste du plat était des plus croustillants et apéritifs, autant que
j’en pus juger par une inspection rapide; chaussé que j’étais
d’_alpargatas_, le couple absorbé ne m’entendit pas, et je distinguai
dans un fond intense d’ombre, grâce à une lanterne urbaine, la blanche
esquisse d’une ravissante fillette, que l’amour, quand tout dormait,
tenait éveillée. Elle me vit et, retirant brusquement sa main, disparut
dans les ténèbres, comme l’image fugitive du bonheur.
Le jeune affamé, qui pourtant ne se repaissait que d’un festin de
Tantale, me jeta un regard sombre, furieux de ce que j’eusse interrompu
une seconde la frénétique succession de ces bouchées illusoires.
Mais d’autres pas s’approchaient et une voix, celle du veilleur de nuit,
retentit dans le silence:
«_Ave Maria carissima!_ Il est minuit. Le temps est serein.»
Minuit! Tout le monde dort à Tolède.
Pas une lumière aux balcons.
L’amoureux jugea qu’il était temps de partir.
«A dimanche, dit-il, _amiga de mi alma_.»
Je n’entendis pas la réponse, mais je compris bien que c’était à la
cathédrale qu’on se donnait rendez-vous.
Cela m’amène à en parler, mais je veux dire préalablement un mot de la
synagogue, la seule que possédèrent les juifs d’Espagne.
Tolède fut, en effet, la ville bénie des tribus d’Israël, et bien que
les membres en soient à peu près disparus,--je parle des juifs
judaïsants,--l’on y rencontre à chaque pas le type de la race dans toute
sa pureté.
Ils devaient la faveur spéciale dont ils jouissaient à la tradition qui
prétend que les juifs de Tolède, consultés par le grand prêtre Caïphe,
votèrent l’acquittement de Jésus.
D’après les historiens, cette synagogue était une merveille
architecturale de l’art oriental. Les Maures la transformèrent en
mosquée. A leur expulsion, elle passa au culte catholique, et finalement
fut mutilée et dépouillée de toute richesse artistique sentant le juif
ou le Sarrasin, par une prêtraille imbécile secondée par l’ignorante et
fanatique canaille.
D’une antiquité respectable, la cathédrale subit, comme la synagogue,
diverses destinées, mais échappa au vandalisme. D’église elle devint
mosquée, pour redevenir église. C’est maintenant la primatiale et l’une
des plus riches du royaume. Immense et magnifique, ses cinq nefs
produisent sur tout ce qui n’est pas absolument anglais ou philistin la
plus profonde impression. Cent fois, de plus autorisés que moi l’ont
décrite, aussi n’insisterai-je pas sur les merveilles qu’elle contient,
mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que la bonne Vierge Marie en
personne la visita.
Vous me croirez si vous voulez, la chose est authentique, et il n’y a
pas à hausser les épaules et à dire: «Mon bel ami, vous nous en contez»,
puisque je l’ai vu. Oui, j’ai vu l’endroit précis où la sainte Vierge
s’arrêta après son voyage du ciel à Tolède. Le sacristain, personnage
digne et grave, m’a montré l’empreinte de son pouce sur la pierre où
elle posa le pied, pierre religieusement enchâssée dans le mur. Si vous
ne me croyez pas, allez-y voir. Vous trouverez même l’inscription gravée
qui l’atteste:
_Cuando la Reina del Cielo
Puso los pies en el suelo
En esta piedra los puso._
«Quand la Reine du ciel posa le pied sur le sol, c’est sur cette pierre
qu’elle le posa.» Il faut croire qu’elle était fatiguée du voyage, car
elle pesa lourdement.
Comme bien vous le supposez, les Tolédains furent excessivement flattés
de cette bonne visite. Mais dans l’impossibilité de la lui rendre ils
ont tenu à lui prouver leur gratitude, et par de petits cadeaux
entretenir cette amitié distinguée.
Dans une chapelle belle comme un rêve des _Mille et une Nuits_, ils
parèrent leur Vierge comme jamais sultan amoureux ne para l’odalisque
chérie. Ils lui achetèrent les plus riches écrins, la plus somptueuse
des garde-robes. Certaines de ces jupes sont chargées de pierreries
d’une valeur de plusieurs millions de réaux. A chaque fête de l’année,
on renouvelle sa toilette, on lui change de robe, de diadème, de boucles
d’oreilles, de bagues, de collier.
Le grand luxe des dames espagnoles consistant principalement en bagues,
il est tout naturel que la Dame du Paradis en soit chargée.
Vous avouerez avec moi que les bons Tolédains ne pouvaient mieux faire
les choses et montrer plus décemment combien ils étaient sensibles aux
excellents procédés de la Mère de Dieu.
En m’extasiant devant cette splendide toilette, l’idée me vint de
demander si le trousseau était complet, si enfin en lui changeant de
robe on lui changeait aussi de chemise.
Le sacristain que j’interrogeai timidement me répliqua, indigné de mon
doute:
«Une chemise! certainement elle a une chemise, et toute brodée de fleurs
d’argent.
--Ah!
--Oui, monsieur, et je vous prie de croire qu’elle est aussi propre que
le reste.»
Le reste! quel reste? Le fonctionnaire avait une mine si rébarbativement
dévote que je n’osai pousser plus loin mes investigations.
A côté d’une aussi somptueuse Vierge, le pauvre Jésus fait triste
figure, sur sa vieille croix de bois, affublé de son jupon qu’on change,
j’espère, aussi quelquefois.
Que n’est-il venu rendre visite, comme sa mère, à la cathédrale de
Tolède!
Devant cet inconvenant jupon, je me suis remémoré le mot de Diderot:
«L’indécent n’est pas le nu, mais le troussé,» car il me semble placé là
tout exprès pour donner une furieuse envie aux curieuses petites
Espagnoles de le trousser pour voir ce qu’il y a dessous.
Ce jupon, dont on affuble non seulement Jésus, mais les deux larrons qui
le flanquent, est un obstacle sérieux à l’investigation que citait Fra
Gabriele de Barletta, l’une des lumières de la chaire au quinzième
siècle, et dans les sermons macaroniques duquel la Fontaine tira,
dit-on, sa fable des _Animaux malades de la peste_. Prêchant à Naples
pendant un carême, il raconta aux dévotes extasiées que la belle
Samaritaine reconnut Jésus-Christ à trois choses: son vêtement râpé, sa
barbe blonde et sa circoncision.
Voilà qui était pousser un peu loin l’examen!
XXIII
LES BONNES LAMES DE TOLÈDE
Venir à Tolède pour voir _Steel_ ou _Sheffield_, marqué sur le couteau
dont vous vous servez à table, produit le même désenchantement que lire
sur les pyramides une réclame vantant les bienfaits du _cirage
américain_ ou de la moutarde anglaise.
C’est ce qui nous arriva dans le _comedor_ de _Santa-Cristina_.
«Il n’y a donc plus de coutelleries à Tolède? demandai-je, indigné, au
patron de l’auberge.
--Si, señor, et de belles, aussi bien garnies qu’à Madrid. Et la preuve,
c’est que ce sont les Anglais et les Allemands qui les approvisionnent.
--Les Allemands!»
Je venais justement d’acheter un superbe couteau. Je le tirai de ma
poche, et, après avoir vérifié la marque de Tolède gravée au milieu d’un
grand luxe d’arabesques, je l’exhibai fièrement à mon hôte.
«Ça, dit-il, après l’avoir examiné, c’est un Berlin tout pur. Vous
l’avez acheté chez le _señor_ Pedro, la grande boutique du coin. Il ne
se fournit qu’en Allemagne.
--Vous plaisantez. Et cette marque de fabrique?
--C’est pour filouter les étrangers. Les Anglais mettent leur marque sur
leur coutellerie; celle-là, les Espagnols l’achètent; les Allemands, au
contraire, mettent la nôtre, et on la vend aux visiteurs.»
Encore une désillusion. Qu’on vienne nous parler des bonnes lames de
Tolède: elles sont confectionnées de l’autre côté du Rhin!
Le _posadero_ disait vrai. Là, comme partout, comme à Paris, comme à
Londres, comme à New-York, l’Allemagne envahit, gagne du terrain, se
faufile dans les industries privées dont elle finit par s’emparer
entièrement. Les Allemands ont donc obtenu, de la plupart des armuriers,
à l’aide de fortes remises, le droit de forger une coutellerie de
pacotille qu’ils leur expédient frappée de la marque de la maison
espagnole.
La manufacture de l’État garde heureusement le monopole des armes
blanches pour l’armée, mais je n’oserais jurer qu’il ne s’y introduit
pas des cargaisons des manufactures prussiennes.
Elle fabrique en même temps une certaine quantité d’armes de luxe pour
les très rares amateurs. Ces armes portant l’estampille officielle, ce
qui est au moins une garantie, ne sont pas au-dessous de leur antique
réputation. On ploie des sabres et des épées devant vous aussi aisément
que branches de saule.
On y fait aussi de menus objets de bijouterie d’acier, broches, épingles
affectant la forme de poignards et de yatagans très habilement ornés
d’arabesques d’argent et d’or. Les ouvriers cherchent leurs modèles dans
les magnifiques reproductions de l’_Alhambra_ de Grenade, réduites avec
beaucoup d’art et d’exactitude par un artiste grenadin, _Diego Fernandez
Castro_, et qui fournissent des variétés infinies de merveilleux
dessins.
La manufacture se trouve à un kilomètre environ des derniers remparts de
la ville, au bord du Tage, à l’extrémité d’une riche plaine couverte de
jardins et d’abricotiers, l’une des ressources de Tolède. On y arrive
par un joli chemin carrossable, le _Paseo de la Vegabaja_.
C’est un bel et vaste édifice, construit par Charles III, qui fit de
louables efforts pour relever cette vieille industrie moribonde. Rien
qu’à cause de cela, on peut lui pardonner d’avoir vécu vingt-neuf années
sans femme et sans maîtresse.
Quand on traverse ces grands ateliers presque déserts, on se demande ce
que sont devenus ceux d’où, au premier appel, s’élancèrent vingt mille
armuriers pour suivre Jean de Padilla, le chef des _communeros_, au
secours de Ségovie!
Mais alors Tolède comptait deux cent mille habitants, réduits
aujourd’hui à dix-huit mille.
Aussi les bourgades des environs, jadis si riches, si populeuses, ne
sont plus que de misérables hameaux.
Les ruines mêmes des palais ont disparu. Plus trace de celui des rois
visigoths, et c’est par hasard qu’un paysan découvrit, il y a une
trentaine d’années, en heurtant le soc de sa charrue à une pierre de
taille enfouie, un caveau du palais où se trouvaient encore suspendues
neuf couronnes royales.
A propos de Visigoths, comme nous suivions les bords du Tage, passant
devant les forts éventrés des Sarrasins, nous aperçûmes une vieille tour
et quelques débris d’arcades.
«C’est la tour de Roderic,» nous dit une jolie lavandière à jupon jaune.
La tour de Roderic! Quel réceptacle de souvenirs!
Nous voici en face du seul témoin d’un de ces épisodes romanesques comme
il en fourmille dans les dessous de l’histoire officielle et grave et
qui changent et bouleversent mieux encore que les coups d’État et les
Parlements la destinée des peuples.