qu’ils se tuent pour l’amusement de la plèbe, puisque à la plèbe il faut
du sang! Au moins ils savent ce qu’ils font et pourquoi ils
s’entaillent; on les a payés pour la mort; ils ont vendu leur chair à la
cité féroce et ils luttent, armes égales, œil contre œil, muscles contre
muscles, glaive contre glaive. Mais l’acharnement de cette foule contre
une bête, ces chevaux éventrés, ces taureaux torturés, déchirés,
sanglants!... Mais que dis-je? de cette foule, nous en sommes; nous
comptons tous des bandits parmi nos ancêtres; nos pères aussi faisaient
des hécatombes; et l’antique férocité qui sommeille au fond du cœur de
chacun, il suffit d’une étincelle, d’un reflet de lame, d’une goutte de
sang pour la réveiller, et alors nous voyons rouge. Et c’est pourquoi,
quand nous avons assisté à une de ces boucheries, nous voulons en revoir
une autre. On y retourne une fois, deux fois, dix fois; on devient un
habitué de l’arène, un dilettante de tauromachie. Pas un Français, pas
un Anglais, rencontré en Espagne, qui après les premiers écœurements
n’ait pris goût à ces tueries.
Dans les villes et bourgades du Nord, à proximité de nos frontières, à
Saint-Sébastien, à Bilbao, à Pampelune, à Barcelone, les _Plazas de
Toros_ sont amplement garnies de nos méridionaux, venus tout exprès
chercher des émotions violentes, et ils ne sont pas les derniers à crier
comme les Biscayens ou les Catalans, lorsque la bête a été brave, qu’il
y a eu poitrine d’homme ouverte: _Bravo! bravo toro!_
Le dernier taureau de la journée tué, la populace escalade gradins et
barrières, envahit l’arène, et comme une nuée de chacals se précipite
sur le cadavre. Les uns se vautrent sur le corps, d’autres saisissent
ses cornes sanglantes, d’autres le frappent du pied, plongent le doigt
dans la blessure béante. On l’accroche enfin au brancard, et lorsque les
mules l’emportent au galop, il y a toujours quelqu’un de la plèbe qui,
cramponné à la queue, se laisse traîner avec le corps. En une minute
l’arène est comble, cinq ou six cents drôles, rebuts de la ville
s’agitent en tous sens, hurlent, sifflent, se poussent, se roulent; et
je formais ce vœu impie: Si la porte du _toril_ pouvait s’ouvrir,
lâchant un de ses hôtes, cornes dressées! Quelle belle trouée dans
l’amas grouillant! Quelle panique, quelle fugue et quelles culbutes!
Je me délectais à cette pensée cynique, devenu féroce par contagion,
lorsque tout à coup le _toril_ s’ouvre et de la noire ouverture surgit
un superbe taureau. Je n’étais pas revenu de ma stupéfaction que comme
un boulet monstre il trouait la multitude. Grands cris et terrible
bousculade. Je n’en croyais pas mes yeux et haletant, le corps penché,
je plongeais dans l’arène.
Du sang! des flots de sang! Non, du sol ne se lèvent que des flots de
poussière et cependant, cornes basses, le taureau furieux continue ses
trouées.
Déception! ceux qu’il renversait et foulait de son sabot se relevaient
presque aussitôt. Les cornes étaient emboulonnées, mais elles pouvaient
encore endommager reins et poitrines; aussi plus d’un qui recevait le
choc s’en allait chancelant, soutenu par des camarades.
On lâche ainsi l’un après l’autre, dès que la course est finie, trois ou
quatre taureaux dans la foule pour son propre amusement. La plèbe joue
au _capador_. Vestes et paletots retirés sont agités en guise de capes
autour de la bête qui bientôt s’affole, et la première fureur passée,
finit par tourner éperdue sur elle-même. Quand son désarroi a
suffisamment duré, on pousse dans le cirque trois ou quatre bœufs qui
emmènent leur compagnon.
XVIII
LES TOREROS
Les Parisiens n’ont pu qu’imparfaitement juger, par les courses de
l’Hippodrome, de ce que peuvent être les véritables _corridas_ quand la
bête furieuse menace de ses cornes ensanglantées la poitrine des
_toreros_.
Ce n’est pas un métier facile, et plus d’un sort de l’arène le corps
troué, estropié pour la vie. Aussi, dans chaque cirque, une chambre et
des lits garnis de sœurs de charité attendant l’hôte de cet hôpital
provisoire. Il est peu de _toreros_ qui n’aient une côte enfoncée ou une
cuisse traversée après un an ou deux d’exercice.
Le célèbre Manuel Dominguez, mort à Séville, en 1885, à l’âge de
soixante-quinze ans, était criblé de cicatrices comme rarement le fut
vétéran de la Grande Armée. Outre des éraflures, avaries, meurtrissures,
horions, coups de corne sans nombre, il eut quatre fois la cuisse
traversée de part en part, un œil crevé, une profonde encornade près de
l’anus, deux autres dans la fesse, une au côté droit. Il mourut, on le
voit, couvert de blessures et de gloire. Passé soixante-dix ans, il
tuait encore le taureau: sa dernière bataille fut livrée à Séville, en
faveur des inondés de Murcie.
Manuel Ereria, jeune _matador_ qui, pendant mon séjour à Séville, me
donna maints détails sur les gens de sa profession, eut, dès ses débuts
dans la carrière, deux côtes enfoncées, et dans sa chute une
_banderille_ lui traversa la cuisse.
Il n’est guère plus d’une douzaine de célébrités tauromachiques; on les
appelle les _primas espadas_, premières épées, et leur réputation
surpasse celle des plus illustres écrivains et des plus grands hommes
d’État.
Si donc le métier est dangereux, il est glorieux, et la gloire qui en
jaillit n’est pas improductive. _Jerez Frascuela_, _Salvador Sanchez_,
_Manuel Garcia_, _Lagartijo_, _Cara Ancha_, _Angel Pastor_, _Valentin_,
_Raphael_, _Mazzantini_ gagnent de 10 000 à 14 000 réaux par course
(2500 à 3500 francs). Ce n’est pas, il est vrai, ce que gagnent certains
de nos chanteurs ou de nos histrionnes, mais c’est déjà un beau denier.
Mazzantini, demandé en 1885 à Buenos-Ayres, avec son escadrille, réalisa
en deux mois un bénéfice de 150 000 francs.
Mais ceux-là sont les gros seigneurs des courses, les Hugos, les Dumas,
les Zolas, les Ohnets de la corporation. Les autres bons _matadors_ se
contentent de sommes moindres, 1000 à 1500 francs par _corrida_. Quant
aux _banderilleros_ et aux _picadors_, leurs appointements ne dépassent
guère 30 ou 40 douros (150 à 200 francs), bien qu’ils courent presque
autant de dangers.
L’été dernier, une très jolie fille, la _Frayosa_, fit les délices de la
foule en qualité de _prima espada_. On l’a dit d’une agilité et d’une
grâce étonnantes. Probablement que le brillant costume qui mettait ses
charmes en relief fut pour beaucoup dans l’engouement.
En tous cas, c’est une vaillante, et rien qu’à ses débuts, elle gagnait
de 2 à 3000 réaux. Les Anglais en raffolent, des lords sérieux lui
firent des propositions déshonnêtes, elle les repoussa en haine de
l’étranger qui vola Gibraltar. Je doute qu’elle ait plu aux femmes
autant qu’un mâle _matador_,
Mais tous les hommes en sont fous,
et les dévotes scandalisées apprendront quelque jour
Que l’archevêque de Tolède
A dit la messe à ses genoux.
De toutes les idoles qu’acclama jamais la multitude penchée béante sur
les gradins d’un théâtre ou d’un cirque, il n’en est pas de plus
glorieuse que la _prima espada_, au moment où, le taureau mortellement
frappé, elle reçoit les applaudissements frénétiques de vingt mille
spectateurs.
Quels bravos et quel triomphe! et comme celui du pâle comédien usé par
le travail en une atmosphère chaude et viciée, brûlé par les feux de la
rampe, vieux avant l’âge, est misérable comparé à l’apothéose en plein
soleil du fier _matador_, jeune, beau, agile, plein de vigueur et de
santé, brillant et élégant emblème de l’adresse et de la valeur. Les
acclamations retentissent, les hourras éclatent, la fanfare lance ses
airs de victoire, hommes et femmes crient son nom et les yeux des
_señoritas_ le caressent et le brûlent. A cet instant, d’un geste, il
aurait un gynécée. _Bravo! Bravo! Manuel Ereria!_ Éventails, fleurs,
oranges, parasols pleuvent autour de lui; les plus enthousiastes
détachent leurs bracelets, qui vont rouler aux pieds du triomphateur. Et
lui se baisse, ramasse le gage d’admiration et rejette à chacune son
bien en saluant d’un geste gracieux.
A l’égal des soldats, les toreros sont la coqueluche des femmes. Rien
que de naturel. Dans tous pays la femme admire le courage, elle aime
meurtrir son cœur aux rudes approches de celui dont le cœur est d’acier.
Et c’est justice; est plus digne d’admiration celui qui joue sa vie
contre les hommes, les fauves ou les tempêtes, que celui qui coule la
sienne assis sur un rond de cuir.
Aussi, fiers des bravos, portent-ils une sorte d’uniforme qui les
distingue de la foule. Petit chapeau à ruban de soie, veste courte à
collet de velours, gilet ouvert montrant le jabot de la chemise brodé
par une douce main et dont le col rabattu est d’une extrême exiguïté,
manchettes également brodées, ceinture bleue et souliers vernis. Une
lourde chaîne et une montre énorme, grand luxe des Espagnols, complètent
l’habillement sur lequel jure le hideux pantalon. C’est le costume
andalou, et Andalous ils sont presque tous.
L’Andalousie est réputée pour ses _toreros_. Les courses de Séville
passent pour les meilleures d’Espagne. Là fut fondée en 1830 une fameuse
école de tauromachie sous la direction des illustres maîtres _Candido_
et _Pedro Romano_. C’est à Séville que _Joaquim Rodriguez_ inventa,
voici cent ans, un coup fameux, but des études de toutes les _espadas_:
frapper le taureau de telle sorte qu’aucune goutte de sang ne rougisse
sa peau et qu’il meure comme s’il demandait grâce en tombant sur ses
genoux.
Une autre école célèbre formait de bonnes épées dans la vieille ville
andalouse de Ronda.
C’est aussi en Andalousie, en pleins champs, au milieu de grands
troupeaux de taureaux, que s’apprend le dangereux art.
On joue de la cape comme dans les courses ordinaires et l’on fait avec
des baguettes le simulacre de planter les _banderilles_; un bâton
remplace l’épée. Les propriétaires des troupeaux, leurs femmes, leurs
filles assistent à ces «entraînements» sur des estrades improvisées ou
derrière de fortes barrières, quelquefois à l’ombre, sous l’arche d’un
pont. Il y a toujours quelques coups de corne, un peu de sang répandu,
ce qui procure des émotions dont raffole toute vraie fille d’Ève,
qu’elle s’appelle Mary, Marie, Meriem ou Mariquita, qu’elle ait les yeux
bleus, verts ou noirs. Quand les élèves se sentent assez forts, ils
s’essayent dans les petites villes et bourgades; les courses ont lieu
sur une place publique, à défaut d’une _Plaza de Toros_, et ce ne sont
pas les moins émouvantes.
On barricade de planches les rues adjacentes, on dresse des estrades, et
croisées, balcons, toitures se garnissent de spectateurs. Puis ils
donnent des courses de _novillos_, jeunes taureaux de quatre à cinq ans,
plus faciles à tuer que les autres.
La meilleure époque est le printemps, quand l’animal est dans toute sa
fougue. Les courses, d’après ce que m’ont dit les _toreros_ eux-mêmes,
seraient aussi intéressantes si l’on ne tuait pas, mais il faut
satisfaire la férocité du bas peuple. Quand on se laisse surprendre par
la nuit, on ne tue pas le taureau, l’effet serait manqué; on l’emmène
par le procédé ordinaire et on l’égorge dans le toril.
Les taureaux coûtent de 9000 à 10 000 réaux (2500 francs), les
_novillos_ de 6 à 7000. Les chevaux sont fournis par un entrepreneur qui
reçoit de 15 000 à 20 000 réaux par course. Il doit en fournir autant
qu’il est nécessaire. C’est pourquoi il est de son intérêt de faire
resservir les blessés qui peuvent encore se tenir debout.
Après la course, il faut faire une visite au _desolladero_; c’est là
qu’on écorche, et l’on procède rapidement à la besogne. La chair est
donnée aux hôpitaux ou aux troupes, à moins qu’un _torero_ n’ait été
blessé; alors elle lui appartient comme juste dédommagement.
XIX
L’ESCORIAL
Quand on a vu les courses de taureaux, le musée, les ombres de
_flamencos_, il n’y a plus rien à voir à Madrid, pas même le Prado
poussiéreux, bien au-dessous de sa réputation qui n’a d’autre cause, je
le crois, que
L’éventail de jeune fille,
Tout en ivoire et garni d’or,
que près de sa grille, l’imagination d’un poète y ramassa un soir.
C’est le moment de partir pour l’Escorial, éloigné d’une dizaine de
lieues, et comme autour de Madrid le pays est désert, les plaines
brûlées et jaunes avec les tons bleus des montagnes rocheuses de
Guadarrama pour constant horizon, il est préférable de laisser cette
fois le sac et le bâton du voyageur pédestre pour le train, qui ne met
guère plus de deux heures à vous déposer à l’Escorial de Abajo, à vingt
minutes du palais. Deux heures pour dix lieues, c’est à peu près la
moyenne de la vitesse des trains espagnols, formés de tout notre
matériel de rebut. Il y a là des locomotives qui datent de Watt ou de
Stephenson; celle qui nous traînait avait dû échapper, par miracle, à
une nombreuse succession d’accidents depuis 1840. Quand je parle de cinq
lieues à l’heure, je ne compte pas les imprévus, toujours nombreux ici,
car comme les lignes ne sont dotées que d’une voie, le train est tout à
coup obligé de s’arrêter en pleine campagne pour laisser passer un
camarade annoncé à l’arrière ou à l’avant, et comme nul ne se pique de
ponctualité, on stationne quelquefois trente ou quarante minutes. On
discute alors, on se répand dans les environs, chose simple vu l’absence
de toute barrière, ou bien l’on se couche au bord d’un fossé. C’est
ainsi que j’ai fait une bonne sieste en compagnie d’une escouade de
gendarmes, ornés d’un trompette, qui seul veillait, et dont la mission
est sans doute de donner l’alarme à l’approche des brigands. La vérité
m’oblige à dire que dans ce voyage à l’Escorial, aller et retour, nulle
bande n’attaqua le train.
Partis de Madrid à huit heures du matin, nous arrivâmes à dix heures et
demie. Une troupe de drôles nous attendait, nous tendant des cartes,
nous criant des adresses extraordinaires. C’étaient les députés des
différentes gargotes qui flanquent les abords du palais et se disputent
les visiteurs. On n’y est du reste nullement écorché, et pour trois
_pesetas_ et demie, on y peut faire un déjeuner qui coûterait le double
ou le triple dans un restaurant du boulevard. La _tortilla_ (omelette)
traditionnelle, du jambon, une _chuleta_ (ragoût), des rognons et du
fromage, le tout arrosé de vin de Val de Peñas, versé par une jolie
fille, que peut-on demander de plus?
L’Escorial et non _Escurial_, puisque le mot tire son origine des
_scories_ de fer abondantes dans les rocs du voisinage, serait, suivant
les Espagnols, la huitième merveille du monde artistique. Il en est de
cette réputation comme de celle du Prado.
C’est un amas de constructions du style cher à nos architectes de
séminaires et de casernes; par le fait, l’un et l’autre, puisqu’il
contient un cénacle de moines et un détachement de soldats.
On dit que l’Escorial affecte la forme d’un gril, en l’honneur de saint
Laurent; je veux bien le croire, mais rien n’en paraît au dehors.
L’aspect, par sa masse même, est imposant; mais cette monumentale
majesté est écrasée par les énormes roches qui la dominent.
Quant aux détails, ils sont assez laids. Triomphe de la ligne droite; si
c’est un gril, c’est un gril triste, comme tout gril. Ajoutez qu’il est
en granit, ce qui, malgré ses douze cents fenêtres et les dorures du
soleil, ne lui donne pas une teinte de gaieté.
On sait que Philippe II le fit construire pour accomplir un vœu à saint
Laurent, qu’il voulait dédommager du bombardement de son église à la
prise de Saint-Quentin. Il y dépensa vingt et un ans et six millions de
ducats.
De grandes cours froides et désolées, de vastes galeries couvertes de
fresques, d’immenses salles silencieuses, des corridors humides, de
larges escaliers de pierre, et tout à coup, montant de soupiraux
grillés, des bouffées nauséabondes que vous envoient, du fond de leurs
sépulcres, des générations de morts royaux, sans doute pour se rappeler
à la mémoire des vivants.
Je dis des soupiraux, mais cette odeur sépulcrale doit émaner de
partout. Outre le Panthéon des rois, l’Escorial, avec ses caveaux et les
quarante-huit autels de son église, est une véritable mine à reliques.
On pourrait y puiser pour en fournir tous les temples du monde chrétien:
onze corps de saints auxquels il ne manque pas un poil; cent trois têtes
en bon état, parmi lesquelles une douzaine au moins appartenant à
l’armée des onze mille vierges; le squelette au complet d’un des
innocents; des bras, des jambes et des cuisses pour tous les goûts, car
on en compte plus de six cents appareillés et dépareillés; trois cent
quarante-six veines--je vous prie de croire que je ne les ai pas
comptées, mais le nombre est inscrit en toutes lettres--et des doigts,
et des ongles, et des crânes, et des mèches de cheveux, et des dents «à
bouche que veux-tu?» et à faire pâmer cent générations de dévotes;
enfin, plus de sept mille pieux rogatons[9].
[9] Une inscription détaillée, placée dans le chœur, constate que
l’église contient 7422 reliques.
Ajoutez à ces trésors des morceaux de la vraie croix, un bout de la
corde qui servit à attacher Jésus, un débris de l’éponge avec laquelle
on lui présenta du vinaigre et du fiel, un fragment de la crèche et des
guenilles provenant de la sainte chemise (?) de la Vierge Marie, le jour
où elle accoucha, à la stupéfaction de Joseph.
Un moine, à l’œil vide, nous ouvre la bibliothèque. Il y a là des
incunables, des merveilles de bibliographie, des manuscrits arabes
enluminés, des œuvres inédites, travail de patience et de compilation,
écrites au fond des cloîtres, monuments de bénédictins, tout cela sous
cloche ou sous une couche de poussière, enveloppé d’une odeur de moisi.
Personne ne les ouvre, les moines moins que tout autre. Les gardiens de
ces richesses ne sont pas bénédictins; simples hiéronymites, la science
n’est pas de leur partie.
On sent planer en tous lieux la froide et sinistre figure du fondateur.
Son ombre s’étend sur l’Escorial et pèse encore sur l’Espagne entière.
Moine fanatique et hypocondriaque, monarque farouche, despotique et
cruel, il a de l’Escorial continué l’œuvre de destruction commencée par
son père et son bisaïeul et que devait achever son fils imbécile; la
destruction du génie et de l’industrie espagnols par les persécutions et
finalement l’expulsion des Maures. Au temps glorieux des conquérants
arabes, l’Espagne comptait trente-deux millions d’habitants; elle en
compte à peine la moitié aujourd’hui.
Dans son _habitacion_, il faut évoquer la sombre figure. En un coin du
palais, près de l’immense église, est une salle longue, carrelée, sans
meubles, avec des murs nus, blanchis à la chaux, et une seule fenêtre.
C’est l’antichambre de Philippe II; là qu’attendaient princes, généraux,
ambassadeurs. Au fond, deux portes de chêne, dont l’une donne accès à
une cellule qui ne reçoit de jour que quand elle est ouverte, la chambre
à coucher. La seconde pièce, oratoire et cabinet de travail, n’est
éclairée que par une fenêtre dans le mur de l’église; de cette ouverture
le roi assistait à l’office, lorsque la goutte l’empêchait de prendre sa
place dans le chœur ou un coin du chapitre. Une table de chêne, un
pupitre, un fauteuil et deux chaises, c’est, avec un crucifix, tout le
mobilier royal. Dans ce réduit, pendant quatorze ans, se discutèrent les
destinées du monde.
Nous rentrâmes de nuit à Madrid. A cinq ou six lieues de la ville, il y
eut une panique. On apercevait au loin des gens armés, qui escaladaient
les fossés et accouraient à travers champs. Les gendarmes faisaient mine
de préparer leurs armes, lorsque l’on découvrit qu’on avait affaire à de
paisibles chasseurs attardés. Ils faisaient de grands signes, agitaient
leurs chapeaux. On arrêta le train pour les attendre et, dix minutes
après, on les recueillait, eux et leurs chiens, sans qu’aucun voyageur
eût songé à murmurer.
XX
TOLÈDE
De Madrid à Tolède, vingt lieues de campagne plate et triste. On entre
dans la Manche, _manxa_, terre desséchée: c’est bien le nom. On peut
marcher une demi-journée sans rencontrer ni un arbre, ni un homme, ni un
chien. Parfois la route traverse des pâturages où paissent, paisibles et
inconscients des prochaines tueries de l’arène, des troupeaux de
taureaux.
Comme division territoriale, partie de l’ancien royaume des Castilles,
la Manche n’existe plus. Elle forme maintenant les provinces d’Albacete,
de Cuenca, de Ciudad Real, de Tolède, les plus pauvres de l’Espagne.
Mais elle existe toujours comme pays de Don Quichotte, des pierres, des
chardons et des moulins à vent. A mesure qu’on approche du Tage, le
paysage, jusqu’ici monotone, devient grandiose avec ses grandes lignes
grises, jaunes et vertes, ses oasis le long des rives et ses hautes
montagnes bleues crénelant les horizons.
Tolède, la merveilleuse, assise comme Rome sur sept collines, dominée
par son vieil Alcazar, devenu École militaire, paraît tout à coup au
milieu de ses portes colossales, de ses murailles et de ses tours. Son
aspect féerique dédommage des fatigues du chemin et du vulgarisme de
Madrid.
La _Ciudad imperial_, la reine des villes, la cité la plus fameuse de
l’histoire, et, comme l’appelait Juan de Padilla, la couronne de
l’Espagne et la lumière du monde!
Vous pensez qu’il faut un peu en rabattre, comme toujours, pour ne pas
se voir encore arracher de nouvelles illusions.
Tolède est une ville qui se meurt, voilà plus de cent ans qu’on le dit;
depuis cent ans, elle se meurt toujours. Cependant, toute moribonde
qu’elle soit, elle vaut à elle seule le voyage d’Espagne. Ses alcazars,
ses portes mauresques, ses synagogues et ses mosquées transformées en
églises, ses murailles roussies, ses deux ponts jetés sur le Tage, sa
cathédrale, siège du primat, ses palais, ses innombrables monuments,
jusqu’à ses rues étranges, témoignent de son antique splendeur et du
rang de capitale dont elle fut indignement spoliée.
Si ses titres de noblesse ne sont pas antérieurs au déluge, ainsi que le
prétendent ses habitants, elle était déjà, sous l’empire romain, une
importante cité. Sa position centrale en faisait le grand carrefour, la
place d’armes, en même temps que le dépôt général, où venaient
s’entasser les richesses minières du pays, avant d’être expédiées à la
Ville des forbans qui, pendant des siècles, détroussèrent l’Europe,
l’Afrique et l’Asie. Puis, pendant deux cents ans, elle fut la capitale
religieuse et politique des rois Visigoths, et, quand les Maures s’en
emparèrent, ils eurent la clef de l’Espagne.
Romains, Goths, Juifs, Maures y ont donc chacun laissé leur empreinte,
que l’on retrouve pêle-mêle, des fondations de ses murs au faîte des
maisons particulières, dans les arcs, les ogives de ses fenêtres, les
colonnettes, les voûtes, les écussons armoriés, les animaux
fantastiques, les délicieux _patios_, les grilles en fer forgé des
balcons et des portes. «Souvenirs à occuper un historien pendant dix ans
et un artiste toute sa vie.»
Il faudrait, dit-on, une année pour étudier Tolède et cela jour par
jour, et le peintre Villa Amil prétendait qu’après neuf mois il n’en
connaissait rien encore.
Aussi, moi qui n’y ai même pas séjourné huit jours, ne parlerai-je que
de mes impressions.
Ce qui m’a frappé le plus, c’est l’aspect oriental de certains
quartiers. On s’y croit en pleine ville arabe. Ruelles silencieuses,
escarpées, étroites, tortueuses, désertes, pavées de cailloux pointus,
bordées de maisons mauresques blanchies à la détrempe, où tout, depuis
la porte constellée de clous énormes et bardée de fer jusqu’aux petites
fenêtres hermétiquement grillées, jusqu’à la saillie des toits, sent sa
forteresse musulmane. Un clocher qui a gardé presque intacte sa
physionomie première de minaret, un baudet errant, un chat maigre qui
traverse la rue, et soudain un refrain mélancolique et doux, comme en
chantent les filles du Tell, et qui s’élève dans le silence pour montrer
que derrière ces murs vivent la jeunesse et l’amour, complètent
l’illusion.
Çà et là une porte ouverte pour établir de bienfaisants courants d’air,
laisse pénétrer l’œil ravi dans le _patio_. Près d’un bouquet
d’orangers, de plantes et de fleurs tropicales qu’arrose un petit jet
d’eau, sous l’ombre du _tendido_ de toile, une brune et belle fille aux
yeux arabes, semblable à une odalisque, est mollement étendue.
Dans ce _patio_, cour intérieure entourée d’une galerie, les dames
espagnoles passent les trois quarts de leur vie. C’est le salon, la
salle à manger, le dortoir dans les nuits chaudes.