plancher, sans doute pour mettre ses idées en branle. La salle entière
est attentive; les demoiselles de l’estrade cessent de bavarder. Enfin,
il lâche ses improvisations. C’est une succession de quatrains; la
raison y manque quelquefois, mais la rime est, dit-on, correcte.
Critiques des derniers actes politiques, épigrammes, apostrophes aux
clients, satires contre les généraux, les députés, les évêques, les
ministres, les _toreros_ malheureux, tout se succède avec assez de
rapidité. Nombre de ces _improvisations_ ont été sans nul doute
préparées à l’avance, mais la plupart sont forcément impromptues, le
poète _travaillant_ sur commande et répondant par quatrains aux
interpellations variées des auditeurs.
Pour revenir aux chansons, un grand nombre, indépendamment de leur
rythme oriental, ont gardé une étrange physionomie biblique. A côté de
l’emphase espagnole, l’exagération arabe et l’incroyable excentricité
des images. C’est ainsi que, dans l’une des plus populaires, un amant
décrit les charmes de sa bien-aimée:
«_Ton front est une place de guerre où l’amour victorieux a hissé son
étendard.--Tes yeux sont semblables à la lumière de l’aube, dont l’éclat
s’adoucit aux rayons de la lune.--Ton nez fin ressemble à la lame d’une
épée qui perce tous les cœurs._»
Un nez bien extraordinaire qui descend en droite ligne de celui de la
Sulamite, comparé par Salomon à la tour du mont Liban.
«_Tu as un menton avec une fossette; si l’on devait m’enterrer là, je
voudrais être mort..._»
Image un peu risquée. Représentez-vous cette jeune fille portant son
amant enterré dans son menton. Comme singularité et mauvais goût, voici
un verset qui ne le cède en rien:
«_Ta gorge est si belle et si claire, que ce que tu bois se voit au
travers._»
Et ce qui se mange aussi, sans doute. Je préfère le suivant, bien qu’il
soit un peu cruel:
«_Tes bouts de seins ressemblent si bien à des cerises que j’ai envie de
les croquer quand j’y mords..._»
Je me hâte de franchir les vers du milieu, beaucoup sont trop légers
pour qu’on s’y appuie, et saute au dernier:
«_Tes pieds, ô jeune fille, foulent si fièrement la terre que partout où
tu passes, les roses fleurissent..._»
Peut-être Maurepas s’inspira-t-il de ce passage lorsqu’il adressa à Mme
de Pompadour son fameux quatrain:
La marquise a bien des appas,
Ses traits sont vifs, ses grâces franches,
Et les fleurs naissent sous ses pas...
Mais, hélas! ce sont des fleurs blanches.
XVII
A LOS TOROS!
Ville en fête! _Manolas_ et _señoritas_ aux grands yeux, _niñas_ et
_muchachos_, _ganaderos_ et _dueños_, ouvriers et bourgeois, rudes
paysans et frêles citadins, à pied, à cheval, à mule, en voiture, en
charrette, en char, tous passent dans un tourbillon de poussière,
courant à la _Plaza de toros_.
C’est aujourd’hui dimanche. Le septième jour de la semaine n’est pas
pour l’Espagne le _dies Domini_, mais le _dia de toros_, car on s’y
occupe beaucoup plus de taureaux que du Seigneur.
_A los toros! A los toros!_ Là seulement se réveille l’Hespérie
somnolente; et dans cette époque d’effacement, d’engrisaillement et de
désolante uniformité, se revêtant de ses antiques splendeurs, elle en
offre à l’étranger le tableau vivant et encoloré, au milieu des débris
croulants du passé mort. «Et ce spectacle, disait Théophile Gautier, est
un des plus beaux que l’homme puisse imaginer.» Au risque de heurter la
sensiblerie de vieilles hystériques et de petites bourgeoises et la
sentimentalerie de quelques-uns de mes compatriotes, j’avoue partager
l’avis du maître.
Je conseille d’entrer quand l’amphithéâtre est presque garni. Comme
toutes les places sont numérotées et retenues à l’avance par les billets
achetés au _despacho_, il n’y a nul encombrement; personne ne prendra la
vôtre, ou, si l’on s’en est emparé déjà, on vous la rendra aussitôt avec
des excuses.
Quels flots de lumière! Quels ruissellements de couleurs! Une foule
bigarrée est entassée par grappes de mille et de mille. Tous ces
éventails qui s’agitent, ces têtes qui remuent, ces chapeaux de femmes,
ces mantilles blanches et noires, ces parasols aux tons variés forment
avec les effets d’ombres et de clartés le plus curieux coup d’œil.
Et quel plafond à ce théâtre: l’azur du firmament, et pour lustre le
soleil! De celui-ci on ne cesse de se plaindre. _Que calor! Que calor!_
Ces gens mériteraient de passer un hiver dans les brouillards de
Londres. Aussi les _sombras_, places à l’ombre, sont-elles chères, elles
valent jusqu’à deux et quatre pistoles, tandis que les autres coûtent
une _peseta_ (un franc). Dans ces modestes je me rangeai.
Les grandes plaques humaines s’épaississent, s’étendent par paquets
multicolores; les trouées vides diminuent et se comblent.
Çà et là, traversant l’arène, les valets du cirque, habillés de bleu et
de rouge, avec des bandes jaunes. On achève d’arroser le sable. Des
_toreros_ passent rapidement, salués à grands cris par le populaire qui
les appelle par leurs noms:
«_Manuel Ereria!_
--_Salvador Sanchez._
--_Garcia!_»
Des marchands d’olives, d’oranges, de fleurs, de _garbanzos_, circulent
dans les gradins, et aussi de petites vendeuses d’eau, criant d’une voix
dolente: _Agua fresca! Agua fresquita!_ Elles tiennent l’alcarazas sur
la hanche et n’ont qu’un verre pour tous les assoiffés.
Des galeries supérieures, juste au-dessus de la porte du _toril_,
l’orchestre joue des _peteneras_. Les derniers arrivants débouchent des
vomitoires, gravissent à la hâte les gradins de pierre. Les taches
grises des dernières places restées vides se colorent de noir, de rose,
de bleu. Des châles, des mantilles, des capes pendant sur la _barrera_,
et partout, incessant, rapide, le grand frémissement d’éventails.
L’orchestre se tait et un air doux et prolongé de musette sort de
quelque coin de l’amphithéâtre.
La foule applaudit, des lazzi épicés se croisent en tous sens. Mais
l’heure sonne, la porte principale s’ouvre à deux battants, tous se
taisent: voici l’escadrille.
Rien de plus théâtral. En tête s’avancent les deux alguazils à cheval
dans des selles andalouses au large étrier maure. Leur vêtement sévère
fait d’autant plus ressortir les gaies couleurs du reste de l’escouade.
Coiffés de grands chapeaux à plumes blanches, chaussés de bottes à
l’écuyère, ils portent le justaucorps et le petit manteau noir avec la
collerette de dentelle du temps de Henri IV. Puis trois par trois,
retenant sur leur hanche gauche leur cape de soie, marchent fièrement
les _matadors_ ou _espadas_, les _capadors_ et les _banderilleros_ dans
le costume du Figaro traditionnel, chignon dans la résille, veste et
culotte de satin vert, bleu, rose, violet, rouge, surchargées de
broderies d’argent ou d’or d’une richesse inouïe.
Ces costumes, lorsqu’ils sont neufs, coûtent de 8 à 10 000 réaux (2000 à
2500 francs), mais la plupart des _toreros_ qui débutent les achètent
d’occasion pour un prix très inférieur. Suivent les _picadors_ à cheval,
lance au poing, aussi dans la selle andalouse et dont le costume diffère
de celui des autres _toreros_ par le pantalon et le chapeau, et enfin,
fermant la marche, l’attelage de mules empanachées d’aigrettes et de
houpettes rouges, destiné à emporter les morts.
Ils font processionnellement le tour de l’arène et s’arrêtent devant la
loge de la municipalité. Un des alguazils reçoit de l’alcade la clef du
_toril_, enrubannée aux couleurs espagnoles, la jette à un valet de
l’amphithéâtre, puis tous deux sortent au galop.
On ouvre le toril. Moment solennel. Le taureau paraît dans un
éblouissement de lumière. Tous les yeux sont sur lui. Les connaisseurs
le jugent à la façon dont il se présente. Amené pendant la nuit de la
_ganaderia_ au milieu de laquelle il paissait, il est resté jusqu’à
cette heure dans l’obscurité profonde et croit sans doute voir s’ouvrir
devant lui la grande prairie et la liberté. Mais au moment où il sort du
toril, on lui enfonce sur le cou, au-dessous des cornes, par un hameçon
de fer, une rosette aux couleurs de sa _ganaderia_. Irrité, il va bondir
au dehors, il s’arrête ahuri. Au lieu de la plaine aux grands horizons,
où depuis sa naissance il vivait en paix, au lieu de son troupeau et de
la source et de tous les objets familiers, c’est l’inconnu, l’arène
sablonneuse. Une montagne d’êtres l’entoure, l’enserre, l’étouffe: vingt
mille spectateurs avides de sa stupeur et de sa colère. Ses yeux
s’ensanglantent, il pousse un court gémissement. Tout à coup, devant
lui, à quinze pas, il voit des couleurs brillantes; des ennemis semblent
le braver. Tête basse, il se précipite. Comme une nuée d’oiseaux, les
_capadors_ s’envolent par-dessus la barrière, et le taureau se heurte à
une muraille de bois. Mais déjà ses ennemis ont resauté dans l’arène,
agitant devant lui leurs capes. Il fond sur le plus proche, ses cornes
ne traversent que le vide. Il revient sur ses pas; le voici entouré. A
droite, à gauche, devant, derrière, ce ne sont qu’étoffes qui s’agitent;
ébloui, furieux, par ces couleurs flottantes et insaisissables, aveuglé
par le soleil, il continue à frapper dans le vide. Depuis deux minutes à
peine la _course_ a commencé et sa rage est à son paroxysme. Alors on
lui offre les victimes.
Un _picador_ monté sur un vieux cheval que la mort dans l’arène sauve du
couteau de l’équarrisseur, le pousse au taureau. On lui a bandé un œil
pour l’empêcher de voir son ennemi, mais il flaire furieusement le
danger et ce n’est qu’à coups d’éperon qu’il avance. Toutes ces pauvres
bêtes sentent bien qu’on les traîne à la mort. La lance en arrêt, non
pour se défendre, mais pour exciter le taureau, car le fer très court
pénètre le cuir à peine d’un centimètre, le picador reçoit l’assaut
formidable. Il n’est guère de situation plus déplaisante et moins
glorieuse; il va sans pouvoir l’éviter à un horion certain. Toute son
adresse et ses efforts tendent à présenter son cheval aux cornes, de
façon à n’être point encorné lui-même. La bête frappée s’abat, et
fatalement il tombe avec elle, avec l’appréhension d’un fâcheux inconnu:
se rompre le cou sur la barrière, se casser un bras ou une jambe, se
fouler un poignet, être écrasé par le poids de sa monture. L’attaque
est, en effet, parfois si violente et la force telle, que cheval et
cavalier sont enlevés de terre, et dans la chute, le picador doit encore
songer à se garer d’un second assaut, se servant de son mieux, comme
bouclier, du corps du cheval. Les valets le dégagent promptement en le
soulevant par les aisselles, dans l’impossibilité où il est de se
remettre lui-même sur pied à cause des cuissards qui encerclent ses
jambes, et pendant ce temps les capadors attirent ailleurs la rage du
taureau.
Souvent le cheval est tué sur le coup, les cornes tout entières ont
plongé dans son ventre. Alors les valets le débrident, le dessellent et
le laissent dans l’arène. Quand il n’est que blessé, la blessure est
rapidement tamponnée d’étoupe, et le picador remis en selle va l’offrir
de nouveau au sacrifice. On voit arriver clopin-clopant un cheval dont
on vient de boucher une ou deux blessures. «Chat échaudé craint l’eau
froide.» Il n’y a pas lieu de s’étonner que cheval encorné déjà deux
fois redoute les coups de cornes. Aussi refuse-t-il d’avancer, et
l’éperon du picador devenu impuissant, deux valets, armés de bâtons, le
frappent par derrière. C’est le côté ignoble des courses. Enfin, le
taureau, d’un nouveau coup, termine son agonie.
Souvent encore ses entrailles échappées par un ou deux trous béants,
traînent à terre, et toujours portant son cavalier, essayant, en
trébuchant, de fuir, il s’embarrasse les pieds dans ses intestins qui se
déroulent sanglants sur le sable. La pauvre bête n’a pas la force
d’atteindre l’écurie pour y mourir. Elle s’affaisse lourdement près de
la barrière, lève deux ou trois fois la tête comme pour protester contre
cette mort imméritée, jetant un reproche muet de son grand œil triste;
puis la tête retombe, la queue crépite et bat faiblement le sol.
Quelques ruades et c’est fini; elle a rendu au dieu injuste son âme de
cheval.
Il y a deux, trois, quelquefois quatre éventrements, et les corps
jonchent çà et là l’arène. On ne les enlève qu’à la fin de chaque
course; or, comme la _corrida_ comprend six ou sept taureaux, cela fait
une trentaine de chevaux tués ou blessés.
Massacres indispensables, dit-on. Outre qu’ils plaisent aux instincts
sanguinaires de la populace, ils servent à fatiguer le taureau, épuisent
une partie de sa fureur et de sa force, lui donnent une luxation des
épaules qui rend le jeu des _capadors_ et des _banderilleros_ moins
dangereux, et plus facile le coup final du _matador_.
Le sacrifice des chevaux est le prélude nécessaire du drame, c’en est la
tierce partie. Cependant, en Portugal, les cornes sont emboulonnées; il
n’y a donc pas d’éventrement. Mais les Espagnols tiennent en profond
mépris les _corridas_ portugaises. Jeux d’enfants, prétendent-ils. Pas
de sang, partant pas de danger, et, sans danger, ni gloire, ni émotion,
ni plaisir.
Trois chevaux sont tués, deux blessés, le taureau haletant dresse ses
cornes sanglantes; voici le tour des _banderilleros_.
Les _banderilles_ sont des piques d’un pied et demi, dont la pointe
forme l’hameçon; enfoncées dans le cuir, elles ne s’en détachent plus.
Une guirlande de papier doré et découpé en franges tourne autour. Le
_banderillero_, une dans chaque main, pointe en l’air, attend l’animal;
aux capadors à le lui amener, et lorsqu’il se précipite, les cornes à
hauteur et à un pouce de ses flancs, d’un geste rapide il plante les
deux flèches au-dessus des épaules et pirouette gracieusement sur ses
talons.
La bête bondit en mugissant sous la double blessure; elle se secoue pour
se débarrasser de ces fers qui la brûlent. Mais les capes miroitantes
viennent encore l’aveugler; un deuxième, un troisième _banderillero_,
recommencent, un quatrième quelquefois, et le taureau affolé court
éperdu dans l’arène, avec six ou huit javelots battant ses épaules
déchirées.
Harcelé par les _capadors_, il essaye de frapper encore, fondant à
droite, à gauche, accrochant parfois un lambeau d’étoffe, sans atteindre
jamais l’insaisissable ennemi. Il s’arrête essoufflé. Ses flancs se
lèvent et s’abaissent comme un soufflet de forge; il regarde de tous
côtés pour fuir et ne voit que le terrible cercle qui l’enserre, la
foule hurlante, et plus près les couleurs éclatantes de ses ennemis.
Que faire? Sa force est vaine, sa colère stérile. Pris de panique, il
tourne autour de l’arène. Une issue? Pas une issue! Cette course du
taureau en détresse est lamentable, et certes plus empoignante que la
mort des rosses éventrées. Enfin, fondant sur un ennemi qui s’échappe
encore ou franchit une barrière, il la franchit derrière lui.
Cette barrière, qui enferme l’arène, _las tablas_, haute d’environ six
pieds, est garnie d’un rebord en charpente qui sert aux _toreros_ pour
sauter. On se trouve alors dans un couloir resserré entre _las tablas_
et une seconde barrière appelée _barrera_, élevée de plus de deux
mètres, bordure du premier gradin. Dans cette étroite piste tombe le
taureau. Il y tourne, harcelé par la foule lâche qui hurle et le frappe
de coups de canne, abritée derrière la _barrera_ qu’il ne peut franchir.
On en a vu cependant escalader les gradins.
La _Lidia_, revue taurine, montre un taureau lâché dans les escaliers et
les vidant comme une trouée de mitraille. Le fait n’est pas neuf,
puisqu’une gravure de la _Tauromaquia_ de Goya représente un alcade
embroché sur son estrade par un taureau sauteur.
Après un trot dans le couloir, il trouve une porte ouverte et s’y
engouffre, et de nouveau le voici dans l’arène, de nouveau en face de
ses ennemis. La foule féroce le raille à grands cris.
Ahuri il regarde. Où sont ses grandes plaines aux horizons bleus? Que
lui veut tout ce peuple? Ah! il y a dans son œil effaré autre chose que
des lueurs sanglantes.
Si les embryons confus des pensées se heurtent dans sa tête, sous son
épais crâne, il en est une qui domine toutes les autres, l’instinct
suprême de la conservation, la nécessité de fuir la mort, et il franchit
encore la barrière pour déboucher à nouveau, après des huées et des
coups, dans la fatale arène.
Alors fou, aveugle, il court, frappe au hasard, se débarrasse d’un coup
de corne, à mesure qu’il en rencontre, de ces capes qui flottent devant
ses yeux et l’affolent d’autant plus qu’il sent bien ne frapper que
l’air. Il est au point voulu; il a reçu le nombre complet de
_banderilles_, il lui faut mourir. Sur un signe de l’alcade, un clairon
sonne la mort.
Du groupe des _capadors_ et des _banderilleros_, le _matador_ se
détache. C’est le roi de la fête. Grand, admirablement découplé,
souriant, confiant en son adresse, il s’avance vers la tribune de
l’_ayuntamiento_ (municipalité), jette avec un grand geste noble sa cape
et sa _montera_ empennée découvrant son faux chignon de femme, il
demande la permission de tuer.
Il prend son épée nue, la couvre d’une étoffe écarlate, la _muleta_, et
alors commence l’épisode le plus émouvant du drame.
Les _capadors_ manœuvrent de façon à lui amener la bête comme ils ont
fait pour les _banderilleros_; il doit l’attendre de pied ferme sans
jamais tourner le dos ni fuir, l’épée dissimulée par la _muleta_. C’est
au moment où il sent le souffle du taureau lui brûler les jambes, que le
_matador_ frappe, et il frappe d’une façon convenue, à un endroit
précis, entre la nuque et les épaules, en passant le bras entre les
cornes, et plonge l’épée jusqu’à la garde.
Il arrive souvent qu’il manque son coup, et des huées s’élèvent de tous
les points de l’amphithéâtre; on le couvre d’exécrations et d’injures;
si l’épée n’est pas enfoncée assez profondément, il l’arrache et
recommence.
Quelquefois, le taureau choisit une place dans l’arène où il retourne
comme à une sorte de refuge. J’en vis un qui, poursuivant un _capador_,
s’arrêta devant le corps d’un cheval éventré dès le début. Comme
beaucoup font, il allait le labourer de ses cornes, mais il sembla se
raviser et flaira la bête morte. Dès lors, il revint constamment à elle
comme s’il retrouvait un compagnon de misère. Peut-être ce cheval lui
rappelait-il quelque libre étalon mêlé à son troupeau dans les plaines
du Mançanarès. Chassé par les manœuvres de l’_escadrille_, il y
retournait sans cesse, et enfin frappé à l’extrémité opposée du cirque,
chancelant, l’épée enfoncée entre les épaules jusqu’à un demi-pied de la
garde, il revint retrouver le cheval, et tombant sur ses genoux,
s’affaissa sur le cadavre.
Si le taureau blessé tarde à mourir, c’est l’affaire du _cachetero_,
appelé ainsi du poignard qu’il porte. Vêtu de noir, il saute dans
l’arène, et de son couteau affilé comme un scalpel, tranche l’épine
dorsale au-dessous de la nuque. Alors, aux éclats d’une fanfare, s’ouvre
la porte par où est entrée l’escadrille, et l’attelage des cinq mules
empanachées arrive au galop; on y accroche chaque victime qui est
entraînée aussitôt. Autant de tués, autant de courses de l’attelage. Le
taureau est enlevé le dernier.
Les valets du cirque passent rapidement un râteau sur les traces du
sang, la porte du toril s’ouvre et un nouveau combattant s’élance. La
foule impatiente ne supporte pas d’entr’acte.
Quand le taureau a fait preuve d’une grande bravoure, qu’il n’a pas été
possible de le tuer, le peuple à grands cris demande sa grâce. On
introduit alors trois ou quatre bœufs dans l’arène, et la bête, à la vue
de ses frères, court heureuse les rejoindre et disparaît avec eux.
Le peuple applaudit; un soupir de soulagement s’échappe des poitrines,
on est satisfait d’avoir arraché à la mort le fier animal.
Mais pendant que ces beaux sentiments s’épanouissent, le taureau livré
au boucher est traîtreusement égorgé dans le toril. Exécution
nécessaire. La bête furieuse est désormais inabordable. Impossible de la
faire servir pour une nouvelle course. Échappée aux savantes manœuvres
des toreros, elle y échapperait d’autant plus à une seconde reprise, et
ce serait vouer plusieurs d’entre eux à la mort.
A l’une des _corridas_ de Madrid, un jeune taureau de mine honnête avait
toutes mes sympathies, un _novillo_ de quatre ou cinq ans à peine.
Celui-là ne cherchait pas la bataille; l’étonnement plutôt que la colère
se lisait dans ses grands yeux noirs; il ne voulait la mort de personne
et semblait se demander pourquoi on l’avait arraché de ses prairies de
l’Andalousie pour le livrer à ces hommes étranges qui le torturaient et
lui enfonçaient des harpons dans le corps. Et dans l’espoir de retourner
là-bas, taureau de bon sens, plus soucieux d’une génisse que de la
gloire, il franchit seize fois la barrière. A la seizième il refusa de
rentrer, frappant du pied la terre, mugissant de détresse. Enfin,
harcelé par les _chulos_, étourdi par les clameurs de vingt mille
bouches furieuses, il bondit sur l’ennemi. Encore deux banderilles à
recevoir; on les lui plante. Au moment où il se secouait, cherchant à
s’en délivrer avec son mufle, et où la fanfare sonnait la mort, un
_capador_ s’approcha, le narguant de sa cape. Une fois de plus il
s’élança; le _torero_ fit une fausse manœuvre, glissa, tomba sur un
genou et une des cornes aiguës traversa sa poitrine. Ce fut un grand
tumulte; les spectateurs se levèrent, et, moi, j’éprouvai une
satisfaction grande. La bête enfin se vengeait. Je compris l’ardente
frénésie de la foule, et debout, appuyé sur la _barrera_, très excité,
grisé par la vue du sang, je criai frénétiquement comme les brunes
Madrilènes: «_Bravo toro! bravo toro!_»
Ceux qui sautent ainsi sont souvent les plus dangereux, car c’est par
sauvagerie et non par lâcheté; le fait seul de franchir _las tablas_
indique une incroyable force de jarret. Mais certains s’acculent à la
barrière, refusent de combattre. On les appelle les _applomados_, les
plombés, et le peuple exige à grands cris qu’on leur mette le feu.
_Banderillas de fuego! Banderillas de fuego!_ Ces mots comme un tonnerre
roulent de tous les gradins. Mais il faut le consentement de l’alcade.
S’il hésite, c’est contre lui que se tournent les colères, c’est lui
qu’on menace de brûler. La férocité de la population madrilène s’étale
sans vergogne: _Fuego à l’alcade! Fuego à l’alcade!_ Enfin il agite son
mouchoir, signe de son acquiescement. Les banderilles de feu sont
prêtes; ce sont des fusées qui s’enfoncent comme les banderilles
ordinaires, éclatent sous cuir, déchirent et brûlent la peau; pas de
bête, si _plombée_ qu’elle soit, qui ne s’échauffe et ne se _déplombe_ à
ce régime. Les plus apathiques font des prodiges, les moutons deviennent
enragés. Et, devant les souffrances, l’affolement, les torsions et les
sauts, se manifeste à grand bruit la joie de la foule. L’enthousiasme
touche au délire, si les gradins n’étaient de pierre, ils crouleraient
sous les trépignements.
Ah! ce sont bien les fils de ces hommes qui brûlaient dans leurs
autodafés les victimes de leur rage religieuse, enfermées en masse dans
des statues de plâtre, qui mutilaient leurs prisonniers de guerre; les
descendants de ces bandits qui à la suite des Pizarre et des Cortez
grillaient leurs otages, dévastaient le Nouveau Monde, détruisant les
opulentes cités, massacrant femmes et enfants!