enclave un jardin, ancien cimetière des moines. Le soleil radieux riait
sur les tombes enfouies dans des buissons de fleurs et de verdure où de
petits oiseaux trillaient leurs gaies notes. Comme nos pas
retentissaient dans ces longues galeries désertes, le sacristain ouvrit
tout à coup dans le mur une sorte de volet en forme de couvercle de
tabatière et nous découvrit le corps parcheminé recouvert de débris
d’ornements pontificaux, d’un abbé de céans. A ses pieds était une boîte
où l’on trouva, paraît-il, de précieuses archives. Cette vue macabre
nous emplit d’un froid que la gaîté du cimetière fut impuissante à
chasser.
Comme nous sortions, nous aperçûmes dans la boutique d’un barbier, notre
curé de la veille.
Aussitôt, pluie d’apostrophes:
«_Hé! Franceses! pugnateros! destructores! ladrones! Vaya usted al
demonio!_
--Hé! curé, vieux bouc, vieux rustre, vieux crétin, vieille canaille,
vieux marchand de pains à cacheter!» lui ripostai-je en français.
Je ne sais s’il me comprit, mais il vit bien que je ne lui retournais
pas des compliments, car il fit de la main un geste énergique me
montrant toute la satisfaction qu’il éprouverait à mettre ce qu’il
appelait mes _tripas_ au soleil.
Nous rencontrâmes d’autres prêtres plus convenables, portant la soutane
et quelques-uns le grand chapeau à la Basile. La besogne semble ne pas
les accabler, car on les voit flânant sur le seuil des boutiques et des
portes, plaisantant avec les commères en roulant des cigarettes.
Le plus remarquable monument de Soria est le palais du comte Gamara,
actuellement transformé en hôtel de ville, gigantesque masse crénelée
dont les rousses façades à double colonnade supérieure sont ornées de
belles sculptures. Une tour carrée très haute et d’un grand style
flanque l’un des côtés du palais, dont les écuries sont assez vastes
pour contenir cent cinquante chevaux.
XV
MADRID
«La parfaite félicité, dit un proverbe espagnol, est de vivre au bord du
Mançanarès; le second degré du bonheur, d’être en paradis, mais à
condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»
Ceux qui se seraient fait une idée des délices de Madrid par ce proverbe
éprouveraient, en arrivant dans la capitale de la monarchie espagnole,
une grande déception.
Je n’avais heureusement, afin de ne pas défraîchir mes impressions, rien
lu des modernes sur l’Espagne, rien des descriptions enthousiastes de
Théophile Gautier, ni des aventures fantaisistes et des bavardages
mystificateurs de Dumas le père; mais je fus quand même fort déçu.
Amateurs du pittoresque et de la couleur locale, ne venez pas les y
chercher à Madrid. Des rues comme à Bordeaux, des places comme à Nancy
ou à Lille, des gens habillés comme à Paris ou à Londres. A Paris, du
reste, Madrid se pique de ressembler.
C’est la grande banalité. La capitale de l’Espagne ne tranche sur les
autres capitales que parce qu’elle est au milieu d’un désert. Pas un
monument remarquable, pas même la curiosité qui s’attache à une vieille
ville, puisqu’elle est nouvelle et, son musée à part, n’offre rien de
vraiment artistique ou digne d’intérêt.
A peine arrivés, nous rencontrâmes d’affreux voyous en blouse bleue et
en casquette de soie qui, nous prenant pour des Basques à cause de nos
bérets, se mirent à nous huer. Il faut dire que les différentes
provinces passent leur vie à se détester entre elles.
On a comparé l’Espagne à un habit coupé de morceaux d’étoffes
disparates. Basques, Andalous, Aragonais, Galiciens, Madrilènes,
diffèrent autant que le sol et le climat, de tempérament et de
caractère[8]. Les Basques haïssent les Andalous, ceux-ci les Castillans,
qui méprisent les Catalans, lesquels ont en horreur les Manchois. Et
l’on parle de la fraternité des peuples!
[8] Les exploiteurs de la politique espagnole cherchent à faire croire
que notre nation est peuplée par une race uniforme, et rien n’est
plus éloigné de la vérité que cette assertion. Parmi les 16 millions
et demi d’habitants, on compte:
Basques-Navarrois 890 000
Catalans 3 410 000
Galiciens et Asturiens 2 400 000
Soit environ 6 millions et demi d’Espagnols qui appartiennent à des
races, variétés ou groupes complètement distincts de celui qui
prédomine, qui ont des mœurs différentes et ne parlent pas même, en
général, la même langue.
(V. Almirall, _l’Espagne telle qu’elle est_.)
Sauf la sonore langue castillane et les fenêtres en saillies, on eût pu,
dans ce faubourg, se croire en un coin de Belleville.
C’est le soir que nous arrivâmes, et bien qu’on fût en août, il faisait
presque froid. Devant les nombreux cafés, pas une table au dehors. Le
climat de Madrid est rude et dangereux pour les poitrines délicates.
L’air y est si subtil qu’il tue un homme et ne fait pas, suivant le
dicton, vaciller la flamme d’une chandelle:
El aire de Madrid es tan sotil
Que mata a un hombre,
Y no apaga a un candil.
On prétend que le déboisement et la sécheresse des environs sont la
cause de cette rudesse de la température; c’est, d’ailleurs, la capitale
la plus élevée de l’Europe, ce qui fait dire aux Andalous, avec leur
modestie ordinaire, que le trône d’Espagne est le premier après celui de
Dieu. «Trois mois d’hiver, neuf mois d’enfer,» telle est la division de
l’année par les Madrilènes. J’avoue que pendant ma semaine à Madrid je
n’ai en rien essuyé cette _pluie de feu_ dont se plaignent nombre de
voyageurs.
_Il y fait soif._ C’est tout ce qu’on peut affirmer, mais à chaque pas,
indépendamment des petites _aguadoras_ qui crient sur tous les tons:
«_Agua, agua fresquita como la nieve!_» on trouve des débits où l’on
peut se rafraîchir dans les prix les plus modérés.
Ces estaminets, ou plutôt ces laboratoires de limonade,--car ce ne sont
guère que des limonades qu’on boit et désire boire--s’ils sont moins
luxueux que ceux de Paris, sont mieux partagés pour la qualité de ce
genre de consommations.
Nos meilleurs établissements du boulevard n’ont rien qui puisse se
comparer de près, ni de loin, aux variétés infinies des breuvages glacés
des limonadiers espagnols. Le café, en revanche, qui est d’un usage
assez rare, est généralement aussi mauvais que la boue épaisse servie
sous le nom de chocolat. Heureusement qu’on présente cette dernière
médecine dans des sortes de dés à coudre, ce qui permet de l’avaler
rapidement.
La _Puerta del Sol_ est sinon le plus beau quartier de Madrid, du moins
le plus mouvementé. Là aboutissent toutes les grandes artères. C’est le
Forum, le centre de l’activité, si l’on peut appeler activité le
nonchaloir castillan, où affluent flâneurs, _toreros_, oisifs,
chercheurs de nouvelles, bourgeois, étrangers, courtiers, hâbleurs,
politiciens, tripoteurs, gesticulant la cigarette aux lèvres. C’est à la
fois le _Cheapside_ de Londres, les boulevards et la Cannebière. Les
boutiques ne sont garnies que de produits étrangers, français, anglais,
allemands, surtout allemands, depuis les bottines jusqu’aux éventails.
Dans cette terre ensoleillée de l’Occident, cette belle _Hespérie_,
comme la surnommaient les Grecs, les modes du Nord ont fait invasion. Il
est de bon ton à Madrid, aussi bien qu’à Cordoue et à Séville, de
s’habiller comme à _Regent Street_ ou au boulevard de la Madeleine. La
_Puerta del Sol_, inondée de clarté, est tachée de redingotes sombres.
On y voit de petits messieurs malingres, osseux, jaunâtres, se dandiner
dans des souliers pointus, des vestons étriqués, étranglés dans un
faux-col raidi d’un triple amidon.
Ce n’est pas le beau monde, me disait-on, c’est la petite bourgeoisie.
Le monde, le vrai, le tout Madrid, est aux bains de mer, à
Saint-Sébastien, dans les villes d’eau de la Guipuzcoa. Mais ce _tout
Madrid_ je venais justement de le coudoyer là-bas, d’assister à son
désœuvrement, à son impuissance, à son mortel ennui, avec ses
habillements du Nord, ses coiffures extravagantes, ses grotesques robes
à poufs, ses chaussures difformes, ses modes exotiques empruntées à
Paris, à Bordeaux, à Londres, amplifiées et exagérées avec le mauvais
goût et l’infériorité de tous les imitateurs.
Par une chaleur de 40 degrés à l’ombre, il est de bon ton de se coiffer
du grotesque et incommode tuyau de poêle. Où est cette population
bariolée qui faisait la joie de Dumas et qu’il comparait à un magnifique
arc-en-ciel, ces vêtements qui étaient une palette, ces rues
ressemblantes à des parterres étoilés de fleurs? La couleur locale est
partie, la mantille, la gracieuse mantille qui rend jolies même les
laides, disparaît. Réellement, la femme est sotte. La rage d’imitation
l’aveugle à tel point qu’elle s’enlaidit avec conscience. Les
montagnardes écossaises ont, depuis longtemps, délaissé leur si coquet
et si commode costume pour s’accoutrer comme les petites bourgeoises de
la ville. Et les fiers _highlanders_ ont dû suivre le courant. Ici, plus
même de castagnettes; la gracieuse guitare a disparu de toutes les
maisons qui se respectent. On ne la trouve plus que chez les _gitanos_
et dans les _flamencos_ populaires; le piano, le stupide piano remplace
le doux accompagnateur des romances. Il est partout, détonnant partout,
embourgeoisant tout, jetant les éclats de ses notes abominables dans la
grande sérénité des villes. Je l’ai entendu et j’ai pesté contre lui à
Tolède comme à Madrid, à Cordoue, à Grenade, à Malaga, à Séville,
partout harcelé par ses gammes agaçantes. Ce ne sont pas les filles de
portiers qui en tapotent, car il n’y a heureusement pas de portiers en
Espagne, mais toutes les _señoras_ sont infectées de cette
assourdissante manie comme les filles des clergymen de Gibraltar.
Sur les bords du Guadalquivir, du Mançanarès et du Tage, les lavandières
ne se distinguent de celles de l’Oise ou de la Seine que par leurs yeux
plus grands et leurs cheveux plus noirs. Un _caballero_ ne sortirait
jamais déganté. Le grand air et le soleil bruniraient ses mains oisives,
et l’on pourrait le prendre pour un travailleur. Faire profession de ne
rien faire est ici, plus qu’ailleurs, le plus beau titre au respect et à
l’admiration.
Plus encore qu’à Paris et à Londres, les préjugés et l’étiquette
courbent toutes ces têtes imbéciles. C’est le coup de vent qui fait
baisser gourdes creuses et roseaux vides.
L’Espagne a de tout temps été la terre classique de l’étiquette ridicule
et féroce, et les _Mémoires de Madame Campan_ ne relatent sur la cour de
Marie-Antoinette rien d’aussi puéril que les solennelles niaiseries de
la cour d’Espagne.
Au temps de Philippe III, la reine, qu’elle en eût envie ou non, était
forcée de se coucher à neuf heures en hiver et à dix en été. Lorsque le
roi se sentait pris la nuit d’ardeur amoureuse, le règlement lui
imposait une tenue officielle pour s’approcher du lit de son épouse.
Manteau noir et souliers en pantoufles; une bouteille de cuir passée au
bras gauche pour lui servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une
main et son épée nue de l’autre; marcher en silence et ne pas tousser.
Vous le voyez d’ici.
«Ce n’est pas en cet équipage, observe le chevalier de Saint-Gervais qui
relate le fait, que François Ier et Henri IV allaient en bonne fortune.»
XVI
FLAMENCOS ET PETENERAS
Il est cependant quelques coins qui ont conservé le vieux cachet
espagnol. Ce sont les _flamencos_ ou cafés chantants, bien supérieurs en
couleur et en pittoresque à tous nos pastiches exotiques, mauresques ou
byzantins, connus sous les noms d’Alcazars, Alhambras, Édens ou
Eldorados; certainement, ce n’est pas le luxe extravagant qu’il faut
s’attendre à trouver dans les _flamencos_ de Madrid et des villes
andalouses. Nos entrepreneurs de guinguettes accepteraient difficilement
pour leur public les salles basses, lépreuses et enfumées des cafés
chantants les plus populaires de Madrid, de Malaga ou de Séville; mais,
comme me le disait avec quelque raison un consommateur, quand j’entre
dans un _flamenco_, c’est pour admirer de jolies filles se tortillant
sur leurs hanches au son de la guitare, entendre des _peteneras_, jouir
de la vue de vieux types qui disparaissent, et non contempler les
moulures du plafond.
Moulures, dorures, fresques et autres somptuosités décoratives ne gâtent
rien au spectacle, mais elles obligent l’entrepreneur à augmenter le
prix des places, souvent à diminuer les appointements des artistes,
tandis qu’au _flamenco_, pour une consommation d’un réal (25 centimes),
y compris la gratification au _muchacho_, vous avez le plaisir de boire
frais et de passer la soirée gaiement. Nous sommes loin des prix de
Paris.
Il est juste de dire que la société y est très mêlée, qu’il ne faut pas
y aller chercher la fleur de l’aristocratie madrilène. Des parfums
accentués de toutes provenances, surtout les alliacés et les oléanaires,
qui percent même l’épaisse fumée du tabac, en chassent les jeunes
messieurs délicats et comme il faut.
«Vous vous amusez donc là?» me dit, avec une surprise teintée
d’indignation, un gommeux bordelais, commensal de notre _casa de
Huespedes_, que la curiosité et nos descriptions enthousiastes firent
condescendre un soir à nous accompagner dans ce qu’il appelait ces
_bouges_.
«Comment! si nous nous amusons! mais nous sommes dans le ravissement, et
ne comptons sortir que quand on fermera les portes.»
Il prit un air excessivement dégoûté, nous souhaita le bonsoir et gagna
rapidement la rue pour aller étudier les mœurs espagnoles au _Grand Café
de Paris_.
Muletiers, _toreros_, soldats, ouvriers, bourgeois, matelots, commis et
des essaims de très jolies filles se pressent à toutes les tables,
fumant des cigarettes, rien que des cigarettes, qui ont toujours l’air
de vouloir se dérouler. On parle haut, on s’interpelle, on frappe dans
ses mains, suivant le vieil usage maure, de vingt côtés à la fois, pour
héler un garçon qui semble avoir pris pour règle de conduite ce sage
précepte des anciens: «Hâte-toi lentement.»
Au milieu des groupes, des tables, de la fumée et du brouhaha,
circulent, en attendant la représentation, des enfants, principalement
des petites filles, qui offrent des oranges, des journaux, des boîtes de
_fosforos_, des cahiers de papier à cigarette dont l’enveloppe est ornée
d’un dessin qui ferait rougir même un abonné de la _Pall Mall Gazette_:
«Achetez, señor, nous en vendons beaucoup à messieurs les Anglais»; de
minuscules brochures à deux sous, _Mariquita la tripona_ (la ventrue) ou
_Dolorès la helada_ (la gelée), récits d’aventures rabelaisiennes que M.
Prud’homme déclarerait sans hésiter contraires à la décence et au bon
goût.
Cependant, toutes les bonnes choses disparaissent peu à peu de la
surface du globe; les _flamencos_, hélas! subissent la règle commune:
comme les dieux, ils s’en vont.
La reine a ordonné, ces temps derniers, la fermeture d’un grand nombre;
non parce que de petites Madrilènes y sont envoyées par leur tendre mère
pour y débiter aux étrangers des vignettes que réprouve la morale,--il
faudrait alors fermer tous les cafés,--mais parce qu’on y dansait les
_boleros_, les _jaleos_, les _cachuchas_ et les _jotas_, c’est-à-dire
qu’elle a supprimé à Madrid les danses espagnoles. Ces furieux poèmes
d’amour chantés avec les yeux, les lèvres et le geste ont choqué sa
royale pudeur ou plutôt celle des dames de sa _camérilla_. Autant que
les Anglaises, les Autrichiennes, on le sait, sont à cheval sur les
convenances. Elles chevauchent le même boiteux bidet. Chacun son dada:
nous vous abandonnons volontiers les vôtres, belles dames, mais, par
saint Jacques de Compostelle, laissez le pauvre monde en paix!
Qu’il s’amuse comme il l’entend, et ne venez pas couper court à ses
joies, puisque vous ne coupez court à ses misères.
Si vous fouillez dans ses guinguettes et l’empêchez de s’ébattre à sa
guise avec le maigre salaire gagné en suant à la peine, pourquoi
n’irait-il pas fouiller à son tour dans les princières alcôves où l’on
s’enrichit à suer sans douleur?
Quand il veut danser, il paye ses guitares: il a bien le droit
d’ordonner la mesure qui lui plaît. Il n’oblige personne à venir
assister à ses divertissements. Petits messieurs et grandes dames n’ont
qu’à passer outre, si l’orchestre heurte leur tympan et la chanson
l’exquisité de leur goût. Mais c’est toujours la vieille histoire du
curé qui prétend empêcher Guillot et Perrette de danser la gavotte
devant le portail de son église, tandis qu’au fond de la sacristie il
essaye le branle du loup avec sa nièce Séraphine et sa cuisinière
Jeanneton.
Quoi qu’il en soit, et qu’il en puisse être, la plupart des Madrilènes
ignorent sinon l’existence, du moins l’emplacement des trois ou quatre
_flamencos_ ayant survécu au naufrage général, car du jour où les danses
furent interdites, les clients ont vidé la salle.
C’est dans les quartiers populaires, bien entendu, les fonds de
faubourgs, qu’on découvre ces épaves mutilées. L’homme du peuple reste
plus attaché que le bourgeois aux vieilles traditions locales, aux
coutumes du pays; moins blasé par le nouveau, il garde plus longtemps la
poésie et la religion du souvenir.
Il nous fallut prendre quantité d’informations pour arriver à trouver un
vrai _flamenco_, un _genuine_, comme eût dit un Anglais, car on nous
avait d’abord conduit dans plusieurs, et naturellement les mieux
fréquentés, où des Andalouses engrotesquées à la parisienne ou à
l’anglaise tapotaient fiévreusement sur des pianos de Berlin, et nos
divers cicerones avaient été fort surpris que ce ne fût pas ces belles
choses étrangères que nous voulions voir.
Enfin, deux _manolas_, aux yeux de velours, nous guident à un _flamenco_
vraiment national. Je dis _manolas_ pour donner à mon récit un peu de
tournure exotique, et si j’ajoute _yeux de velours_, c’est que ce fut
vraiment tout ce que je trouvai en elles de couleur locale. Il n’y a
plus de _manolas_, du reste: elles ont disparu comme la grisette de
Béranger.
Théophile Gautier s’est vanté d’avoir vu la dernière; elle avait
vingt-quatre ans, la plus haute vieillesse où puissent arriver les
_manolas_. Les miennes n’accusaient pas trente ans à elles deux, ce qui
paraissait les rendre très fières, car elles nous le répétèrent
plusieurs fois le long du trajet, et craignant notre défaut
d’intelligence, chacune d’elles compta son âge sur ses doigts; car, si
elles étaient par la nature douées et profusément de l’art de parler,
leur famille, plus avare, ayant jugé cela suffisant à de jolies filles
pour faire leur chemin dans la vie, pensèrent inutile de leur enseigner
l’art d’écrire.
Par le fait, l’une déclarait quinze ans et l’autre quatorze, mais
d’après leur apparence et leur science pratique, elles devaient avoir
beaucoup plus. Nous nous étonnions fort de cette insistance à se
rajeunir, à un âge assez tendre pour qu’une fille ne fasse pas mystère
du sien, mais nous eûmes bientôt la clef de l’énigme. A nos complets
taillés et vendus dans _Cheapside_, elles nous prenaient pour des sujets
de la reine Victoria, qui, comme l’on sait, raffolent des primeurs.
Ce fut sous ce double et juvénile pilotage qu’après force tours et
détours dans des ruelles d’un quartier inconnu et malpropre, pavé de
cailloux dangereux et pointus, nous arrivâmes sans encombre au port.
* * * * *
La scène? Une estrade où l’on grimpe par quelques marches de bois,
quelquefois une chaise, un banc, un escabeau. Pas de rideaux, pas de
décors, pas même de rampe. La flamme qui jaillit des yeux des chanteuses
est préférable à tous les lustres; garnissant le fond sur une rangée de
chaises, appuyées contre la muraille blanche, elles forment le plus
attrayant des décors. Tête nue, la chevelure relevée très haut par un
peigne gigantesque, le buste enveloppé dans les plis d’un châle, en robe
claire, elles bavardent, rient, grignotent des pois chiches ou des
olives, jouent de l’éventail, fument des cigarettes, trempent le bout de
leurs lèvres dans des verres qu’on leur passe de la salle, interpellent
à haute voix les clients. Jolies? Toutes ne le sont pas, mais toutes
provocantes, capiteuses comme ces vins de Val de Peñas qui grisent sans
qu’on s’en doute, si l’on s’approche trop souvent de la coupe.
Deux ou trois hommes sans âge, à menton glabre, portant le costume
andalou, veste noire très courte, pantalon serré aux reins par une
ceinture noire ou rouge, souliers vernis, tachent de leur vulgarité
cabotine l’étalage coloré des filles, et parmi eux l’improvisateur à
mine fine, descendant dégénéré des _chevaliers arabes_, ancêtres de nos
troubadours.
Au premier plan, le guitariste entonne doucement une ouverture; près de
lui est une chaise destinée à la chanteuse en scène.
Les _cantaoras_ chantent assises, à Madrid du moins. J’ai pensé que
c’est depuis l’interdiction des danses. La chanteuse debout, entraînée
par son sujet, céderait irrésistiblement au désir d’essayer des jeux de
hanches qui, pour être naturels, n’en offenseraient que mieux les
susceptibilités farouches de la police espagnole.
Une très gracieuse fillette de quinze à seize ans ouvre le spectacle.
Elle est blonde, du blond cher à Titien, avec un chignon énorme sur le
sommet de la tête. Des cheveux frisottants ramenés soigneusement sur les
tempes, et jusqu’au-dessous des oreilles, lui cachent les côtés de la
face. Elle rejette son châle bleu clair à franges, étalant un corsage
qui, en dépit de sa juvénilité, atteint de très attrayantes dimensions.
Posant sans façon la main sur la cuisse du joueur de guitare, elle
promène un regard assuré sur l’assemblée, se recueille et lance tout à
coup une longue note ou plutôt une plainte prolongée d’une grande
douceur. Pendant une minute la guitare continue seule, puis la chanteuse
reprend sa note et commence sa romance, mélodie sauvage, d’un charme
infini.
Certes, les amateurs des Meyerbeer, des Wagner et autres meurtriers de
la vraie musique, comme on les a justement appelés, priseraient
médiocrement ces notes qui n’ont rien de commun avec l’orchestration
savante, si fort à la mode de nos jours. Moi qui n’entends rien à toutes
ces complications et qui, vrai barbare, préfère une sonnerie de
trompette ou même un vieil air de violoneux à toute la cuistrerie
artistique importée de l’Allemagne, je me suis senti ému aux larmes à
ces accents naturels qui me rappelaient les naïves modulations des
jeunes filles arabes dans les soirées étoilées des oasis, des douars des
grands plateaux du Tell, ou encore celles des Mauresques, surprises au
fond des vieux quartiers d’Alger ou de Constantine.
Aussi simples que la musique sont les paroles:
«_Mon amant m’a quittée comme un lâche, mon cœur plus lâche encore
l’appelait chaque nuit._
«_Je me suis sauvée dans le désert pour y cacher mes larmes. Mes yeux
ont tant pleuré qu’ils ont fait pousser l’herbe._
«_Tandis que la terre s’humectait et que l’espérance croissait avec les
tiges vertes--mon cœur se desséchait, et maintenant les cailloux du
chemin ne sont pas plus durs._»
Voici deux couplets d’une autre _malagneña_ empreints de douceur et de
naïveté:
J’ai dans l’âme deux baisers
Qui ne me laissent pas vivre:
Le dernier de ma mère
Et le premier que je te donnerai.
Hélas! ton amour est comme le taureau,
Où on l’appelle il va;
Le mien est comme la pierre,
Où on le pose, il reste.
Le côté comique est que pendant la romance, chanteurs et chanteuses
continuent à bavarder; puis, soudain, comme rappelés au sentiment de la
réalité et aux devoirs de la camaraderie, ils interrompent l’artiste,
éclatent en bravos, battent des mains, saisis d’un enthousiasme
indescriptible, et crient à tue-tête:
«Bien! bien! Vive la mère qui t’a mise au monde! Heureux l’homme qui se
dit ton père! Bien! bien! _Ole! ole!_»
Bien entendu, chacun ou chacune reçoit à son tour une semblable ovation
à laquelle le public ne participe pas toujours.
Vient une fille plus mûre, à l’œil superbe et sombre, aux gestes félins
et énergiques. Le sang arabe coule certainement dans ses veines. Brune,
maigre, nerveuse, c’est la vraie cavale de race, infatigable et ardente.
Sa voix sonne comme un clairon de combat... des combats de Paphos.
Pendant qu’elle chante, les autres battent la mesure en frappant
bruyamment leurs mains, et le guitariste que les paroles émoustillent,
perdant sa gravité première, se dandine sur sa chaise en roulant des
yeux pâmés.
L’improvisateur lui succède. On l’appelle _Surito_; il est, paraît-il,
en grande faveur dans Madrid, car on l’applaudit à outrance dès qu’il
remplace la _cantaora_.