Je me décidai d’aller en emprunter à mon compagnon. M’assurant du

terrain avec le pied avant de l’y poser, comme font les bons chevaux

dans les mauvais chemins, je me guidai sans trop d’encombre jusqu’à son

réduit.

Il ronflait déjà comme un juste, et tandis que je tâtonnais, cherchant

ses allumettes, en évitant de troubler son somme, j’aperçus, par une

large crevasse, un filet de lumière, en bas, et l’ombre projetée sur le

mur d’un homme qui chargeait silencieusement son fusil. Puis l’ombre se

doubla; se tripla; se quadrupla; le rayon lumineux se déplaça, les

marches de l’escalier craquèrent, et je distinguai l’horrible vieille,

une lanterne à la main, précédant une troupe de brigands armés.

Les deux hommes, le fils, la mère. La bande au complet.

Je me remémorais en vain, pour me rassurer, l’aventure des faux brigands

que raconte si plaisamment Courier, lorsqu’il voyageait en Calabre. La

mienne s’offrait toute semblable. Rien n’y manquait: la nuit, l’endroit

isolé, le désert environnant, l’aspect farouche de nos hôtes, leurs

armes, la vieille scélérate, jusqu’aux deux énormes chiens qui, sans

doute attachés en bas, près de la porte, coupaient toute retraite;

jusqu’à mon compagnon qui, rompu de fatigue, dormait comme un sourd.

Ils n’étaient pas une quinzaine, il est vrai, comme les charbonniers de

Paul-Louis, et je n’avais pas entendu le mari dire à sa femme: «Faut-il

les tuer tous deux?» mais je voyais distinctement celui-ci lever et

baisser le bras pour ordonner de marcher doucement, geste qu’il appuyait

du mot «_chuto! chuto!_» prononcé à voix basse par deux fois.

Que diable venaient faire ces gens? Évidemment ils ne venaient pas avec

l’intention de nous inviter à une noce. Je pensais bien au jambon de

l’histoire de l’illustre pamphlétaire tourangeau, mais il n’y avait pas

de jambon appendu dans ces soupentes et d’ailleurs ce n’est nulle part

la coutume de les décrocher à coups de fusil.

Il va sans dire que réflexions et réminiscences eurent la durée d’un

éclair, car les brigands montaient toujours, avec le moins de bruit

possible; mais leurs pieds quoique chaussés d’espadrilles font craquer

quand même les marches pourries.

Je songe que mon revolver est resté là-bas, sous mon traversin. Il faut

y arriver sans encombre. Je secoue brusquement mon compagnon, qui répond

par un gémissement et fait un demi-tour sur l’autre oreille. Au risque

de me rompre le cou ou les jambes, ou de passer au travers du plancher,

trébuchant, basculant et me heurtant, j’atteins ma couche.

La bande est sur mes talons: elle a dû entendre le bruit de ma course et

n’ayant pas à s’inquiéter de mon compagnon qui ronfle, arrive à ma

chambre presque en même temps que moi.

A la faible lueur de la lanterne, que porte la vieille gueuse, je vois

les faces patibulaires. Je ne me suis pas trompé. Ils sont bien tous

trois armés de fusils. Notre hôte, en éclaireur, se dirige vers

l’alcôve.

«_Chuto! chuto!_ dit la sorcière; ne le réveillez pas.

--_Pugnatera!_ réplique le second brigand, il va bien se réveiller tout

à l’heure!»

Et tous d’ouvrir la bouche en un rire silencieux et diabolique.

«Mon affaire est faite! pensais-je. Aussi quelle diable d’idée de passer

dans ces gorges et de nous arrêter dans cet antre. Et cet animal qui

ronfle là-bas!

--Gare au revolver! murmura la vieille. La _niña_ à vu l’homme le placer

sous son traversin. Attention!

--Ah! la petite gueuse, me dis-je, c’est donc cela qu’elle guettait!»

J’ai la main posée dessus, le doigt sur la détente et au même moment

avec quelque étonnement on me voit debout, appuyé contre mon lit.

«_Que quiere usted?_ m’écriai-je d’une voix terrible.

--_Chuto! chuto!_ réplique le premier brigand avec un grand geste. Pas

de bruit.»

Je répète ma question.

«Rien, dit l’homme, nous ne voulons rien à vous. Je voulais seulement

voir si vous dormiez.»

Ils se répandent dans la vaste pièce, occupant trois des fenêtres chacun

avec son fusil, comme gens assiégés s’apprêtant à repousser une attaque.

«Qu’est-ce qu’il y a donc? demandai-je à la vieille qui entrait dans

l’alcôve avec sa lanterne pour la placer flamme au mur de façon que la

lumière ne pût être aperçue du dehors.

--Ah! les brigands, répondit-elle, j’espère qu’on va en tuer deux ou

trois.

--Qui donc? On attaque la _venta_?»

Elle me prit la main, me guida jusqu’à la fenêtre restée vide.

«Vous allez les voir. Ils sont là, tenez, tenez... comptez... un, deux,

trois, quatre. Je ne parle pas des capons embusqués, là-bas, dans les

broussailles et qui attendent le signal des camarades pour se mettre en

train. _Ole! ole!_»

Dans la belle nuit claire, je vis se glisser quatre formes allongées

semblables à des silhouettes de gros épagneuls. Et presque au même

instant, trois détonations retentirent, suivies de terribles hurlements

auxquels répondirent les aboiements furieux des chiens enfermés dans

l’étable.

«Bien! s’exclama la vieille. Deux!»

Deux loups en effet se débattaient, pattes en l’air, dans la poussière

du chemin, tandis que mon compagnon, réveillé en sursaut par

l’effroyable bruit, accourait en chemise, œil effaré et revolver au

poing.

«_Vaya! vaya! aségûrese!_ dit en riant notre hôte. Là! là!

tranquillisez-vous!»

Puis se tournant vers moi: «Ça les dégoûtera pour quelques jours.»

Le lendemain, remis des émotions de la nuit, nous partons en même temps

que les troupeaux, après un déjeuner de _panetela_ restant du souper.

Nos hôtes qui, à la lumière fumeuse, nous ont paru avoir des mines de

fieffés coquins semblent au contraire de fort honnêtes gens. Si la

matrone, avec son œil crevé, n’est pas un échantillon séduisant du beau

sexe des Castilles, elle a l’air moins revêche et moins sordide que la

veille, et la vue de quelques _pesetas_ glissées dans sa main adoucit la

dureté de son unique prunelle.

Quant au maître de céans, il nous raconte que les loups lui ont encore

dévoré un mouton le soir précédent, au moment où le troupeau rentrait,

et étranglé deux chiens depuis le commencement de l’été.

Son acolyte, l’homme au fusil, qui n’est autre qu’un honnête cantonnier

du voisinage, est venu à la rescousse dans sa haine des loups. Chaque

année, il est obligé de quitter sa maison dès que tombent les neiges

pour se réfugier à Pajarès, et elles commencent dès septembre pour ne

cesser qu’en avril ou mai; et chaque année il trouve sa porte enfoncée

et sa maison envahie. Les loups entrent parfois, par bandes, dans le

village de Pajarès, et poussent l’audace, comme on l’a vu, jusqu’à rôder

près des étables, même dans les nuits d’été. «Que voulez-vous, dit

philosophiquement notre hôte: _Lo que ha de ser no puede faltar_»,

variante du vieux proverbe fataliste arabe: «Ce qui est écrit est

écrit.»

Et ainsi se termine mon histoire de brigands.

XIII

LA VIEILLE CASTILLE

«Nous ne pouvons passer dans cette partie des Castilles sans aller

visiter les ruines de Numance,» m’a dit mon compagnon de route. J’aurais

désiré voir Burgos, mais notre temps était limité. Il fallait opter

entre la cathédrale, merveille du treizième siècle, et ces ruines, sous

lesquelles s’ensevelirent, il y a deux mille ans, les héroïques

Numantins, et que mes vieux souvenirs de collège me représentaient

semblables à celles de Pœstum.

«Tout le monde court à Burgos, personne ne songe à Numance», cette

raison m’avait décidé.

Nous voici donc traversant les monts ibériques, droit devant nous,

marchant sur le sud. Au sommet de la Sierra de Cebollera, bien qu’au

milieu d’août, il souffle un vent qui rappelle les froides brises du

Nord. En haut de la montée, nous retrouvons la route. Une pierre

milliaire indique qu’on entre dans la province de Soria, qui est

certainement le pays le plus sauvage et le plus désert de l’Espagne.

Ceux qui ont des affaires pressées ou qui attendent impatiemment des

nouvelles de leur maîtresse, ne doivent point passer par ici. Ni

courrier, ni coche, ni poste, dans ces hameaux misérables, entourés de

décombres et saturés de mauvaise odeur.

Les belles routes neuves ne servent guère. Cependant, comme c’était jour

dominical, nous fîmes la rencontre de deux mules montées l’une par un

fier Castillan, et l’autre par deux jolies filles endimanchées, pas

farouches, qui nous crièrent gaiement bonjour.

Je les note, car ce furent les dernières jolies jouvencelles rencontrées

dans les campagnes des Castilles, je dirai plus, nous ne rencontrâmes

même pas une _niña_ vraiment digne de ce nom. Où étaient-elles? Ne

poussait-il dans ces terres argileuses que de vilains garçons? On me

donna à entendre qu’aussitôt nubiles et en âge de jouer des

castagnettes, elles partaient pour la ville, ce que, vu la désolation du

sol natal, je trouvai tout naturel. Pas un bocage pour faire l’amour,

dans ces solitudes, pas un coin discret pour cacher des échanges de

baisers, pas un arbre pour prêter son ombre.

Plaines sans fin, sables, herbes maigres, monticules pierreux, champs de

chardons aux tiges bleues et, çà et là, surgissant de loin en loin,

pittoresques et désolés, des villages roussis, délabrés, silencieux,

comme des gueux somnolents qui sèchent leurs guenilles et leurs plaies

au soleil, ou une vieille forteresse en ruine, peut-être un monastère

abandonné, car rien ne ressemble ici à une forteresse comme un cloître,

tel est l’aspect général des Castilles.

A la vue de ces roches, de ces terrains caillouteux, de ces torrents aux

bords effrités et au lit sec, en sentant les âpres morsures du vent, qui

souffle durant toute l’année, on s’explique la dépopulation de ces

immenses régions, qui coupent obliquement l’Espagne, des portes de

Burgos et de Salamanque à celles de Murcie, et, remontant vers l’ouest,

s’étendent, par les pâturages de la Manche et de l’Estramadure, jusqu’au

Portugal.

L’Espagnol est pour une grande part dans cette œuvre de dénudement. Le

paysan est partout ignorant et fatalement stupide. Bien qu’avide au

gain, il ne comprend pas ses propres intérêts, ou du moins ne les

comprend que par le côté le plus étroit. Au siècle dernier, le Conseil

des Castilles obligeait chaque habitant des campagnes à planter cinq

arbres au moins. Je ne sais ce qu’il est advenu de cette sage

ordonnance, ni des arbres plantés; ils ont été coupés, sans doute, car

il n’en reste pas de traces.

Les paysans les ont en grande haine, leur reprochant de servir d’asile

aux petits oiseaux; et le petit oiseau est, comme l’on sait, l’ennemi du

paysan, qui l’accuse de dévorer sa moisson, sans se rendre compte que

pour un grain volé, le moindre roitelet, en détruisant les insectes, en

sauve dix mille. Pas d’arbre, partant pas d’eau, et pas d’eau, pas de

récolte. Il faut des siècles de luttes pour que le sens commun l’emporte

sur la routine et l’imbécillité.

Aussi marche-t-on des jours entiers sans rien voir que des chardons.

«L’alouette doit emporter son grain lorsqu’elle traverse les Castilles,»

dit le proverbe.

C’est ce que nous n’avions pas fait, et fûmes-nous fort en peine lorsque

nous arrivâmes assoiffés et affamés au village de la _Poveda_, de

l’autre côté du versant. Il y avait cependant une _venta_, mais on nous

refusa des vivres. «Les _Turcs_ ont tout mangé,» nous dit-on. Les Turcs,

c’étaient des Bohémiens passés deux heures auparavant.

Venant de Barcelone, trimbalant leurs chaudrons de cuivre, et traînant

leur smala dans sept ou huit voitures, ils avaient fait main basse sur

toutes les provisions, qu’on s’était hâté de leur céder, à condition

qu’ils iraient camper loin du village, tant ils inspiraient confiance!

Un vieux mendiant de haute mine, drapé dans une couverture trouée, aussi

fièrement qu’un caïd dans son burnous écarlate, témoin de notre

embarras, s’offrit de nous conduire dans une maison où il pensait que

nous trouverions peut-être à manger. Le _peut-être_ n’était pas

rassurant. Enfin, nous arrivons dans le coin le plus infect du village,

où une mare nauséabonde forme un petit lac pestilentiel devant une

chaumière lépreuse; sur le bord de la mare, cottes troussées jusqu’aux

aisselles, deux petites villageoises d’une douzaine d’années se

soulagent bruyamment: «Nécessité n’a point de loi.» C’est ce qu’elles

semblent se dire à notre vue en continuant gravement leur besogne.

Une femme laide, couverte d’une demi-douzaine de jupes à l’instar de la

matrone du col de Piqueras, flanquée de sales marmots et entourée de

chats faméliques, est assise près d’un brasero.

Elle nous refuse d’abord; c’est toujours le premier mouvement. Une pièce

blanche et la recommandation chaleureuse de notre cicérone la décident

au second, qui est de tirer une moitié de miche d’une crédence et un

broc d’une outre de vin. Mais nuls autres apprêts de festin. Elle se

rassoit satisfaite, persuadée de notre béatitude. Comment vivent ces

gens? De rien. Et le plus singulier est qu’ils s’en contentent.

«L’Espagne n’a que six péchés capitaux, écrivait Dumas, tous, excepté la

gourmandise.»

«Olives, salades et radis sont mets de chevalier,» dit encore un ancien

proverbe castillan. Sur les instances du vieux mendiant, qui jure que

nous sommes des _caballeros_, habitués à meilleure chère, si l’on ne

nous offre pas l’entrée ci-dessus, la femme se décide à nous

confectionner une soupe à l’huile rance accompagnée d’une omelette aux

œufs pourris. Comme il ne restait plus assez d’huile au fond de sa

jarre, elle alla décrocher une lampe appendue près de la cheminée, et,

après avoir proprement retiré la mèche, en versa avec une belle

tranquillité le contenu dans la casserole.

Bien que par nature et par éducation je sois dépourvu de préjugés

culinaires et que j’aie lu quelque part que les Chinois, peuple savant

et raffiné, ne se délectent des œufs que lorsque ceux-ci ont atteint un

âge fort avancé, je laisse mon compagnon, doué d’un appétit plus sérieux

que le mien, dévorer ma part et la sienne, me contentant de tremper mon

pain dans le vin, d’ailleurs très passable de notre hôtesse; puis, après

avoir récompensé le mendiant avec une demi-_peseta_ qu’il reçut ainsi

qu’un seigneur accepte l’hommage d’un vassal, nous nous arrachons aux

douceurs de cet Eldorado pour atteindre, vers la fin du jour, Almarza,

centre un peu plus civilisé et patrie de don Juan Ramirez, nom célèbre

dans les pages sanglantes de l’Inquisition.

Nous y trouvons une _posada_, un ragoût à l’huile et le coche, attelé de

trois mules, qui doit, le lendemain, nous conduire aux ruines de

Numance.

XIV

LES RUINES DE NUMANCE ET SORIA

«Seigneurs voyageurs, veuillez monter.» Les seigneurs voyageurs, c’est

un prêtre campagnard et nous. Coiffé d’un chapeau mou, vêtu, comme le

curé du palacio d’Urvaza, d’une jaquette et d’un pantalon noirs fort

crasseux, il ne se distingue du commun des mortels que par son col

clérical et sa face maflue, sournoise et béate. Nous prenons place sur

la banquette, lui s’engouffre dans l’intérieur. A peine installés, le

cocher non encore sur son siège, une mule, sans doute piquée d’un taon,

se cabre et part au galop, entraînant les autres, et toutes s’emballent

dans la rue tortueuse, abrupte, brides à terre; la patache bondit sur

les cailloux, se heurte aux bornes, rase les maisons. Gare au coin

voisin! Nous sommes menacés d’une belle culbute. Cocher et palefreniers

courent derrière, dégoisant leur complet répertoire de jurons, auxquels

se mêlent ceux du curé dans l’intérieur. Mon compagnon parvient à

détacher le frein, ce qui entrave un peu la course.

Voici le coin. Crac! Ça y est! Nous roulons les uns sur les autres. Rien

de cassé, heureusement, que des vitres. Cinq ou six indigènes aident à

relever les mules et la carriole. Pendant ce temps le curé, qui a une

bosse au front, crie comme un possédé en nous montrant:

«_Franceses! Danados! Pugnateros!_»

Il paraît ivre, bien que certainement il n’ait rien bu, et bave de rage.

Nous rions de sa mine grotesque et de son inexplicable colère à notre

égard, et une grosse matrone, jaune de peau, mais blanche de dents et

riche de poitrine, qui riait aussi, nous fait signe, en se touchant le

front, que le _padre_ a quelque chose de craqué dans la cervelle. Nous

reprenons nos places. Le cocher saute sur son siège, tape sur ses mules

à tour de bras avec le manche de son fouet: _Arre! Arre!_ et nous voici

repartis en un galop désordonné, tandis que le _padre_ nous interpelle

par la cloison sans vitre:

«_Ah! Franceses! danados! pugnateros!_»

Et il ajoute:

«_Destructores de las Santas imagenes!_

--Qu’a donc à crier ce vieux fou? demandons-nous au cocher.

--C’est parce que les Français ont dévasté son église.

--Quand cela?

--A l’invasion.»

Longue rancune! La haine de l’étranger se réveille à tout propos, dans

le clergé comme dans le peuple, après trois quarts de siècle. Il paraît

que les soldats de Ney, en traversant son village, ont détroussé les

saints et troussé les vierges. Il n’était pas encore au monde; mais le

souvenir des horreurs du sacrilège est soigneusement gardé et amplifié

dans les veillées.

La soldatesque de tous pays commet partout des excès et les Français

n’en sont pas exempts plus que les autres, surtout quand les généraux

ont donné l’exemple. On se souvient que la fameuse _Assomption_ de

Murillo, enlevée dans une église de Séville par Soult, fut vendue par sa

veuve 600 000 francs. Depuis, toute destruction de monument ou d’objet

d’art nous est attribuée. Sculptures effritées par le temps, statues

mutilées, nez de saint enlevé par la pierre d’un polisson, tableau rongé

par l’humidité: «C’est les Français! les _pugnateros_ de Français.»

C’est ainsi qu’à Soria, où Ney mit une garnison qui occupa quatre ans la

ville, les habitants ne manquent pas de rejeter sur le vandalisme de nos

soldats les mutilations de l’église et du cloître de _San Pedro_, celles

du palais de Gomara et de tous leurs vieux monuments.

D’Almarza à Garray, petit village au pied de la colline sur laquelle

s’élevait Numance, la distance n’est que de dix-sept kilomètres. Les

mules l’ont bientôt dévorée. Nous descendons, laissant le courrier

continuer sur Soria, et traversons le village, qui n’offre d’autre

intérêt qu’un superbe pont de seize arches jeté au confluent du Tera et

du Duero, le _Durius_ des Romains; nous gravissons le raide sentier, à

mi-chemin duquel se dresse une chapelle d’où la vue s’étend sur la

grande plaine que nous venons de parcourir.

Enfin, nous voici en haut de la côte, et je me prépare non pas à lancer

l’invocation de Volney: «Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux

saints, murs silencieux», mais à m’essuyer prosaïquement le front en me

reposant sur quelque débris de colonne.

Je regarde autour de moi. Rien. Où sont les ruines? Le sol est

bouleversé de place en place; quelques pierres sont semées çà et là.

C’est tout. Les archéologues qui ont de bons yeux et beaucoup

d’assurance prétendent reconnaître dans ces petits tas de pierres et de

terre remuée les restes des murailles de l’héroïque cité et même ceux du

camp de Scipion. Mais est-ce bien l’emplacement de Numance? Beaucoup de

gens, entre autres Élisée Reclus, paraissent en douter.

Ces ruines sont une mystification, et sans deux monuments commémoratifs

haut de quatre à cinq pieds, j’eus pensé que nous nous étions trompés de

chemin. L’un porte la date du 26 juin 1886 avec cette inscription:

_A los heroes de Numancia

Regimiento de San Marcial._

On dit que, dans des fouilles récentes, on découvrit des armes, des

idoles, des poteries, des pièces de monnaie. Un manœuvre mit la main sur

un collier d’argent d’une grande valeur artistique pesant dix-huit onces

et orné de médaillons. Dans son ignorance, il le vendit 160 réaux (40

francs) au curé de Garray, non moins ignorant que lui, car le triple

idiot ne trouva rien de mieux que de le fondre pour le transformer en un

vase qu’il offrit à la Vierge Marie, ce qui dut excessivement la

flatter.

Les Numantins, on le sait, bloqués étroitement par Scipion, se mangèrent

entre eux, et les survivants, après quinze mois de siège, incendièrent

la ville et se jetèrent dans les flammes. Les habitants de Lutia, petite

cité voisine, qui avaient promis leur aide aux assiégés, eurent tous la

main droite coupée.

On ne badinait pas en ce temps-là.

Je croirais plutôt que les ruines de Numance sont celles que l’on voit à

Soria, capitale de la province, que nous atteignîmes après une marche de

4 ou 5 kilomètres, lestés à Garray d’un excellent _puchero_, pot-au-feu

agrémenté de pois chiches et de tranches de lard. Soria, la maussade

Soria, est l’ancien fief de Du Guesclin, mais ce n’est pas cela qui

pourrait lui donner un air plus gai. Henri de Transtamarre, pour

récompenser le capitaine des routiers de l’avoir rétabli sur le trône

des Castilles à l’aide de ses _grandes compagnies_, lui fit don de la

ville comme on offrirait maintenant un cigare ou la Légion d’honneur. Du

Guesclin dut s’y ennuyer fort, car il ne garda pas longtemps le cadeau

royal et le recéda au donateur moyennant 260,000 doublons.

Les anciens monuments y sont intéressants et nombreux; et les rues

étroites, les maisons à arceaux, les _miradores_ (fenêtres en saillie)

offrent l’aspect le plus curieux aux rares étrangers qui s’y aventurent,

car, éloignée de tout, au centre de montagnes escarpées, balayée sans

cesse par un vent glacial, avec des moyens de communication primitifs et

incomplets, sans commerce et sans industrie, Soria n’attire guère les

touristes.

Mais après plusieurs jours de pérégrination au travers des déserts et

des villages terreux des Castilles, on est agréablement surpris de se

trouver dans un centre vivant. Il y a une poste où l’on peut sans trop

de difficultés obtenir ses lettres, des rangées de boutiques, des

_paradors_, ce qui est le _nec plus ultra_ de l’hôtellerie espagnole,

une garnison et des cafés! J’y ai même vu un magasin, le Louvre de

l’endroit, où s’étalaient aux vitrines une demi-douzaine de chapeaux

d’élégantes, _à la mode de Paris_, et des bottines vernies et pointues,

dernier degré du crétinisme de la civilisation! Horreur! retrouver le

soulier à la poulaine en pleine Sierra de Penalba, dans le plus sauvage

chef-lieu de la province la moins peuplée des Castilles[7]. C’est à fuir

au delà des mers à la recherche de rares peuplades qui foulent le sol

d’un pied léger et sain, auquel le cor, juste châtiment infligé à notre

puérile vanité, est supplice inconnu.

[7] Les provinces centrales, Albacete, Caceres, Cuenca, Guadalajara,

Soria, n’atteignent pas le chiffre de 15 habitants par kilomètre

carré, le chiffre des provinces russes; celle de Madrid est de 76

habitants par kilomètre carré, tandis que la province de Barcelone

en a 108, à peu près la densité des comtés anglais.

Cependant, grâce à l’éloignement de toute voie ferrée, les costumes du

peuple ont conservé leur cachet pittoresque. On voit des paysans à

cheval, culottes courtes et jambes nues, la tête serrée dans un foulard,

chétive réminiscence du majestueux turban, et enveloppés de grandes

couvertures rayées; des femmes au chignon minutieusement tressé comme un

filet, travail qui, vu le temps qu’il exige, ne doit pas se renouveler

souvent et laisse de nombreux doutes sur la propreté de ces laborieuses

mailles.

San Pedro, la principale église, est un bel édifice dorique à trois

nefs, couvert de vieilles toiles dont une de Titien. Les chapelles,

d’une grande richesse artistique, sont fermées par des grilles

habilement forgées; et comme dans toutes les églises espagnoles, le

grotesque est inévitablement accouplé à l’art, on remarque, à la place

d’honneur du maître autel, un grand diable de Christ affublé d’un jupon

blanc qui produit le plus réjouissant effet. Ce jupon bordé d’une large

dentelle rouge pailletée d’or tombe décemment jusqu’à la cheville dans

le but d’éviter les coupables pensées aux dévotes timorées mais

inflammables, en leur cachant la vue des cuisses et des mollets du fils

de Dieu.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 5 / 18 段