terrain avec le pied avant de l’y poser, comme font les bons chevaux
dans les mauvais chemins, je me guidai sans trop d’encombre jusqu’à son
réduit.
Il ronflait déjà comme un juste, et tandis que je tâtonnais, cherchant
ses allumettes, en évitant de troubler son somme, j’aperçus, par une
large crevasse, un filet de lumière, en bas, et l’ombre projetée sur le
mur d’un homme qui chargeait silencieusement son fusil. Puis l’ombre se
doubla; se tripla; se quadrupla; le rayon lumineux se déplaça, les
marches de l’escalier craquèrent, et je distinguai l’horrible vieille,
une lanterne à la main, précédant une troupe de brigands armés.
Les deux hommes, le fils, la mère. La bande au complet.
Je me remémorais en vain, pour me rassurer, l’aventure des faux brigands
que raconte si plaisamment Courier, lorsqu’il voyageait en Calabre. La
mienne s’offrait toute semblable. Rien n’y manquait: la nuit, l’endroit
isolé, le désert environnant, l’aspect farouche de nos hôtes, leurs
armes, la vieille scélérate, jusqu’aux deux énormes chiens qui, sans
doute attachés en bas, près de la porte, coupaient toute retraite;
jusqu’à mon compagnon qui, rompu de fatigue, dormait comme un sourd.
Ils n’étaient pas une quinzaine, il est vrai, comme les charbonniers de
Paul-Louis, et je n’avais pas entendu le mari dire à sa femme: «Faut-il
les tuer tous deux?» mais je voyais distinctement celui-ci lever et
baisser le bras pour ordonner de marcher doucement, geste qu’il appuyait
du mot «_chuto! chuto!_» prononcé à voix basse par deux fois.
Que diable venaient faire ces gens? Évidemment ils ne venaient pas avec
l’intention de nous inviter à une noce. Je pensais bien au jambon de
l’histoire de l’illustre pamphlétaire tourangeau, mais il n’y avait pas
de jambon appendu dans ces soupentes et d’ailleurs ce n’est nulle part
la coutume de les décrocher à coups de fusil.
Il va sans dire que réflexions et réminiscences eurent la durée d’un
éclair, car les brigands montaient toujours, avec le moins de bruit
possible; mais leurs pieds quoique chaussés d’espadrilles font craquer
quand même les marches pourries.
Je songe que mon revolver est resté là-bas, sous mon traversin. Il faut
y arriver sans encombre. Je secoue brusquement mon compagnon, qui répond
par un gémissement et fait un demi-tour sur l’autre oreille. Au risque
de me rompre le cou ou les jambes, ou de passer au travers du plancher,
trébuchant, basculant et me heurtant, j’atteins ma couche.
La bande est sur mes talons: elle a dû entendre le bruit de ma course et
n’ayant pas à s’inquiéter de mon compagnon qui ronfle, arrive à ma
chambre presque en même temps que moi.
A la faible lueur de la lanterne, que porte la vieille gueuse, je vois
les faces patibulaires. Je ne me suis pas trompé. Ils sont bien tous
trois armés de fusils. Notre hôte, en éclaireur, se dirige vers
l’alcôve.
«_Chuto! chuto!_ dit la sorcière; ne le réveillez pas.
--_Pugnatera!_ réplique le second brigand, il va bien se réveiller tout
à l’heure!»
Et tous d’ouvrir la bouche en un rire silencieux et diabolique.
«Mon affaire est faite! pensais-je. Aussi quelle diable d’idée de passer
dans ces gorges et de nous arrêter dans cet antre. Et cet animal qui
ronfle là-bas!
--Gare au revolver! murmura la vieille. La _niña_ à vu l’homme le placer
sous son traversin. Attention!
--Ah! la petite gueuse, me dis-je, c’est donc cela qu’elle guettait!»
J’ai la main posée dessus, le doigt sur la détente et au même moment
avec quelque étonnement on me voit debout, appuyé contre mon lit.
«_Que quiere usted?_ m’écriai-je d’une voix terrible.
--_Chuto! chuto!_ réplique le premier brigand avec un grand geste. Pas
de bruit.»
Je répète ma question.
«Rien, dit l’homme, nous ne voulons rien à vous. Je voulais seulement
voir si vous dormiez.»
Ils se répandent dans la vaste pièce, occupant trois des fenêtres chacun
avec son fusil, comme gens assiégés s’apprêtant à repousser une attaque.
«Qu’est-ce qu’il y a donc? demandai-je à la vieille qui entrait dans
l’alcôve avec sa lanterne pour la placer flamme au mur de façon que la
lumière ne pût être aperçue du dehors.
--Ah! les brigands, répondit-elle, j’espère qu’on va en tuer deux ou
trois.
--Qui donc? On attaque la _venta_?»
Elle me prit la main, me guida jusqu’à la fenêtre restée vide.
«Vous allez les voir. Ils sont là, tenez, tenez... comptez... un, deux,
trois, quatre. Je ne parle pas des capons embusqués, là-bas, dans les
broussailles et qui attendent le signal des camarades pour se mettre en
train. _Ole! ole!_»
Dans la belle nuit claire, je vis se glisser quatre formes allongées
semblables à des silhouettes de gros épagneuls. Et presque au même
instant, trois détonations retentirent, suivies de terribles hurlements
auxquels répondirent les aboiements furieux des chiens enfermés dans
l’étable.
«Bien! s’exclama la vieille. Deux!»
Deux loups en effet se débattaient, pattes en l’air, dans la poussière
du chemin, tandis que mon compagnon, réveillé en sursaut par
l’effroyable bruit, accourait en chemise, œil effaré et revolver au
poing.
«_Vaya! vaya! aségûrese!_ dit en riant notre hôte. Là! là!
tranquillisez-vous!»
Puis se tournant vers moi: «Ça les dégoûtera pour quelques jours.»
Le lendemain, remis des émotions de la nuit, nous partons en même temps
que les troupeaux, après un déjeuner de _panetela_ restant du souper.
Nos hôtes qui, à la lumière fumeuse, nous ont paru avoir des mines de
fieffés coquins semblent au contraire de fort honnêtes gens. Si la
matrone, avec son œil crevé, n’est pas un échantillon séduisant du beau
sexe des Castilles, elle a l’air moins revêche et moins sordide que la
veille, et la vue de quelques _pesetas_ glissées dans sa main adoucit la
dureté de son unique prunelle.
Quant au maître de céans, il nous raconte que les loups lui ont encore
dévoré un mouton le soir précédent, au moment où le troupeau rentrait,
et étranglé deux chiens depuis le commencement de l’été.
Son acolyte, l’homme au fusil, qui n’est autre qu’un honnête cantonnier
du voisinage, est venu à la rescousse dans sa haine des loups. Chaque
année, il est obligé de quitter sa maison dès que tombent les neiges
pour se réfugier à Pajarès, et elles commencent dès septembre pour ne
cesser qu’en avril ou mai; et chaque année il trouve sa porte enfoncée
et sa maison envahie. Les loups entrent parfois, par bandes, dans le
village de Pajarès, et poussent l’audace, comme on l’a vu, jusqu’à rôder
près des étables, même dans les nuits d’été. «Que voulez-vous, dit
philosophiquement notre hôte: _Lo que ha de ser no puede faltar_»,
variante du vieux proverbe fataliste arabe: «Ce qui est écrit est
écrit.»
Et ainsi se termine mon histoire de brigands.
XIII
LA VIEILLE CASTILLE
«Nous ne pouvons passer dans cette partie des Castilles sans aller
visiter les ruines de Numance,» m’a dit mon compagnon de route. J’aurais
désiré voir Burgos, mais notre temps était limité. Il fallait opter
entre la cathédrale, merveille du treizième siècle, et ces ruines, sous
lesquelles s’ensevelirent, il y a deux mille ans, les héroïques
Numantins, et que mes vieux souvenirs de collège me représentaient
semblables à celles de Pœstum.
«Tout le monde court à Burgos, personne ne songe à Numance», cette
raison m’avait décidé.
Nous voici donc traversant les monts ibériques, droit devant nous,
marchant sur le sud. Au sommet de la Sierra de Cebollera, bien qu’au
milieu d’août, il souffle un vent qui rappelle les froides brises du
Nord. En haut de la montée, nous retrouvons la route. Une pierre
milliaire indique qu’on entre dans la province de Soria, qui est
certainement le pays le plus sauvage et le plus désert de l’Espagne.
Ceux qui ont des affaires pressées ou qui attendent impatiemment des
nouvelles de leur maîtresse, ne doivent point passer par ici. Ni
courrier, ni coche, ni poste, dans ces hameaux misérables, entourés de
décombres et saturés de mauvaise odeur.
Les belles routes neuves ne servent guère. Cependant, comme c’était jour
dominical, nous fîmes la rencontre de deux mules montées l’une par un
fier Castillan, et l’autre par deux jolies filles endimanchées, pas
farouches, qui nous crièrent gaiement bonjour.
Je les note, car ce furent les dernières jolies jouvencelles rencontrées
dans les campagnes des Castilles, je dirai plus, nous ne rencontrâmes
même pas une _niña_ vraiment digne de ce nom. Où étaient-elles? Ne
poussait-il dans ces terres argileuses que de vilains garçons? On me
donna à entendre qu’aussitôt nubiles et en âge de jouer des
castagnettes, elles partaient pour la ville, ce que, vu la désolation du
sol natal, je trouvai tout naturel. Pas un bocage pour faire l’amour,
dans ces solitudes, pas un coin discret pour cacher des échanges de
baisers, pas un arbre pour prêter son ombre.
Plaines sans fin, sables, herbes maigres, monticules pierreux, champs de
chardons aux tiges bleues et, çà et là, surgissant de loin en loin,
pittoresques et désolés, des villages roussis, délabrés, silencieux,
comme des gueux somnolents qui sèchent leurs guenilles et leurs plaies
au soleil, ou une vieille forteresse en ruine, peut-être un monastère
abandonné, car rien ne ressemble ici à une forteresse comme un cloître,
tel est l’aspect général des Castilles.
A la vue de ces roches, de ces terrains caillouteux, de ces torrents aux
bords effrités et au lit sec, en sentant les âpres morsures du vent, qui
souffle durant toute l’année, on s’explique la dépopulation de ces
immenses régions, qui coupent obliquement l’Espagne, des portes de
Burgos et de Salamanque à celles de Murcie, et, remontant vers l’ouest,
s’étendent, par les pâturages de la Manche et de l’Estramadure, jusqu’au
Portugal.
L’Espagnol est pour une grande part dans cette œuvre de dénudement. Le
paysan est partout ignorant et fatalement stupide. Bien qu’avide au
gain, il ne comprend pas ses propres intérêts, ou du moins ne les
comprend que par le côté le plus étroit. Au siècle dernier, le Conseil
des Castilles obligeait chaque habitant des campagnes à planter cinq
arbres au moins. Je ne sais ce qu’il est advenu de cette sage
ordonnance, ni des arbres plantés; ils ont été coupés, sans doute, car
il n’en reste pas de traces.
Les paysans les ont en grande haine, leur reprochant de servir d’asile
aux petits oiseaux; et le petit oiseau est, comme l’on sait, l’ennemi du
paysan, qui l’accuse de dévorer sa moisson, sans se rendre compte que
pour un grain volé, le moindre roitelet, en détruisant les insectes, en
sauve dix mille. Pas d’arbre, partant pas d’eau, et pas d’eau, pas de
récolte. Il faut des siècles de luttes pour que le sens commun l’emporte
sur la routine et l’imbécillité.
Aussi marche-t-on des jours entiers sans rien voir que des chardons.
«L’alouette doit emporter son grain lorsqu’elle traverse les Castilles,»
dit le proverbe.
C’est ce que nous n’avions pas fait, et fûmes-nous fort en peine lorsque
nous arrivâmes assoiffés et affamés au village de la _Poveda_, de
l’autre côté du versant. Il y avait cependant une _venta_, mais on nous
refusa des vivres. «Les _Turcs_ ont tout mangé,» nous dit-on. Les Turcs,
c’étaient des Bohémiens passés deux heures auparavant.
Venant de Barcelone, trimbalant leurs chaudrons de cuivre, et traînant
leur smala dans sept ou huit voitures, ils avaient fait main basse sur
toutes les provisions, qu’on s’était hâté de leur céder, à condition
qu’ils iraient camper loin du village, tant ils inspiraient confiance!
Un vieux mendiant de haute mine, drapé dans une couverture trouée, aussi
fièrement qu’un caïd dans son burnous écarlate, témoin de notre
embarras, s’offrit de nous conduire dans une maison où il pensait que
nous trouverions peut-être à manger. Le _peut-être_ n’était pas
rassurant. Enfin, nous arrivons dans le coin le plus infect du village,
où une mare nauséabonde forme un petit lac pestilentiel devant une
chaumière lépreuse; sur le bord de la mare, cottes troussées jusqu’aux
aisselles, deux petites villageoises d’une douzaine d’années se
soulagent bruyamment: «Nécessité n’a point de loi.» C’est ce qu’elles
semblent se dire à notre vue en continuant gravement leur besogne.
Une femme laide, couverte d’une demi-douzaine de jupes à l’instar de la
matrone du col de Piqueras, flanquée de sales marmots et entourée de
chats faméliques, est assise près d’un brasero.
Elle nous refuse d’abord; c’est toujours le premier mouvement. Une pièce
blanche et la recommandation chaleureuse de notre cicérone la décident
au second, qui est de tirer une moitié de miche d’une crédence et un
broc d’une outre de vin. Mais nuls autres apprêts de festin. Elle se
rassoit satisfaite, persuadée de notre béatitude. Comment vivent ces
gens? De rien. Et le plus singulier est qu’ils s’en contentent.
«L’Espagne n’a que six péchés capitaux, écrivait Dumas, tous, excepté la
gourmandise.»
«Olives, salades et radis sont mets de chevalier,» dit encore un ancien
proverbe castillan. Sur les instances du vieux mendiant, qui jure que
nous sommes des _caballeros_, habitués à meilleure chère, si l’on ne
nous offre pas l’entrée ci-dessus, la femme se décide à nous
confectionner une soupe à l’huile rance accompagnée d’une omelette aux
œufs pourris. Comme il ne restait plus assez d’huile au fond de sa
jarre, elle alla décrocher une lampe appendue près de la cheminée, et,
après avoir proprement retiré la mèche, en versa avec une belle
tranquillité le contenu dans la casserole.
Bien que par nature et par éducation je sois dépourvu de préjugés
culinaires et que j’aie lu quelque part que les Chinois, peuple savant
et raffiné, ne se délectent des œufs que lorsque ceux-ci ont atteint un
âge fort avancé, je laisse mon compagnon, doué d’un appétit plus sérieux
que le mien, dévorer ma part et la sienne, me contentant de tremper mon
pain dans le vin, d’ailleurs très passable de notre hôtesse; puis, après
avoir récompensé le mendiant avec une demi-_peseta_ qu’il reçut ainsi
qu’un seigneur accepte l’hommage d’un vassal, nous nous arrachons aux
douceurs de cet Eldorado pour atteindre, vers la fin du jour, Almarza,
centre un peu plus civilisé et patrie de don Juan Ramirez, nom célèbre
dans les pages sanglantes de l’Inquisition.
Nous y trouvons une _posada_, un ragoût à l’huile et le coche, attelé de
trois mules, qui doit, le lendemain, nous conduire aux ruines de
Numance.
XIV
LES RUINES DE NUMANCE ET SORIA
«Seigneurs voyageurs, veuillez monter.» Les seigneurs voyageurs, c’est
un prêtre campagnard et nous. Coiffé d’un chapeau mou, vêtu, comme le
curé du palacio d’Urvaza, d’une jaquette et d’un pantalon noirs fort
crasseux, il ne se distingue du commun des mortels que par son col
clérical et sa face maflue, sournoise et béate. Nous prenons place sur
la banquette, lui s’engouffre dans l’intérieur. A peine installés, le
cocher non encore sur son siège, une mule, sans doute piquée d’un taon,
se cabre et part au galop, entraînant les autres, et toutes s’emballent
dans la rue tortueuse, abrupte, brides à terre; la patache bondit sur
les cailloux, se heurte aux bornes, rase les maisons. Gare au coin
voisin! Nous sommes menacés d’une belle culbute. Cocher et palefreniers
courent derrière, dégoisant leur complet répertoire de jurons, auxquels
se mêlent ceux du curé dans l’intérieur. Mon compagnon parvient à
détacher le frein, ce qui entrave un peu la course.
Voici le coin. Crac! Ça y est! Nous roulons les uns sur les autres. Rien
de cassé, heureusement, que des vitres. Cinq ou six indigènes aident à
relever les mules et la carriole. Pendant ce temps le curé, qui a une
bosse au front, crie comme un possédé en nous montrant:
«_Franceses! Danados! Pugnateros!_»
Il paraît ivre, bien que certainement il n’ait rien bu, et bave de rage.
Nous rions de sa mine grotesque et de son inexplicable colère à notre
égard, et une grosse matrone, jaune de peau, mais blanche de dents et
riche de poitrine, qui riait aussi, nous fait signe, en se touchant le
front, que le _padre_ a quelque chose de craqué dans la cervelle. Nous
reprenons nos places. Le cocher saute sur son siège, tape sur ses mules
à tour de bras avec le manche de son fouet: _Arre! Arre!_ et nous voici
repartis en un galop désordonné, tandis que le _padre_ nous interpelle
par la cloison sans vitre:
«_Ah! Franceses! danados! pugnateros!_»
Et il ajoute:
«_Destructores de las Santas imagenes!_
--Qu’a donc à crier ce vieux fou? demandons-nous au cocher.
--C’est parce que les Français ont dévasté son église.
--Quand cela?
--A l’invasion.»
Longue rancune! La haine de l’étranger se réveille à tout propos, dans
le clergé comme dans le peuple, après trois quarts de siècle. Il paraît
que les soldats de Ney, en traversant son village, ont détroussé les
saints et troussé les vierges. Il n’était pas encore au monde; mais le
souvenir des horreurs du sacrilège est soigneusement gardé et amplifié
dans les veillées.
La soldatesque de tous pays commet partout des excès et les Français
n’en sont pas exempts plus que les autres, surtout quand les généraux
ont donné l’exemple. On se souvient que la fameuse _Assomption_ de
Murillo, enlevée dans une église de Séville par Soult, fut vendue par sa
veuve 600 000 francs. Depuis, toute destruction de monument ou d’objet
d’art nous est attribuée. Sculptures effritées par le temps, statues
mutilées, nez de saint enlevé par la pierre d’un polisson, tableau rongé
par l’humidité: «C’est les Français! les _pugnateros_ de Français.»
C’est ainsi qu’à Soria, où Ney mit une garnison qui occupa quatre ans la
ville, les habitants ne manquent pas de rejeter sur le vandalisme de nos
soldats les mutilations de l’église et du cloître de _San Pedro_, celles
du palais de Gomara et de tous leurs vieux monuments.
D’Almarza à Garray, petit village au pied de la colline sur laquelle
s’élevait Numance, la distance n’est que de dix-sept kilomètres. Les
mules l’ont bientôt dévorée. Nous descendons, laissant le courrier
continuer sur Soria, et traversons le village, qui n’offre d’autre
intérêt qu’un superbe pont de seize arches jeté au confluent du Tera et
du Duero, le _Durius_ des Romains; nous gravissons le raide sentier, à
mi-chemin duquel se dresse une chapelle d’où la vue s’étend sur la
grande plaine que nous venons de parcourir.
Enfin, nous voici en haut de la côte, et je me prépare non pas à lancer
l’invocation de Volney: «Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux
saints, murs silencieux», mais à m’essuyer prosaïquement le front en me
reposant sur quelque débris de colonne.
Je regarde autour de moi. Rien. Où sont les ruines? Le sol est
bouleversé de place en place; quelques pierres sont semées çà et là.
C’est tout. Les archéologues qui ont de bons yeux et beaucoup
d’assurance prétendent reconnaître dans ces petits tas de pierres et de
terre remuée les restes des murailles de l’héroïque cité et même ceux du
camp de Scipion. Mais est-ce bien l’emplacement de Numance? Beaucoup de
gens, entre autres Élisée Reclus, paraissent en douter.
Ces ruines sont une mystification, et sans deux monuments commémoratifs
haut de quatre à cinq pieds, j’eus pensé que nous nous étions trompés de
chemin. L’un porte la date du 26 juin 1886 avec cette inscription:
_A los heroes de Numancia
Regimiento de San Marcial._
On dit que, dans des fouilles récentes, on découvrit des armes, des
idoles, des poteries, des pièces de monnaie. Un manœuvre mit la main sur
un collier d’argent d’une grande valeur artistique pesant dix-huit onces
et orné de médaillons. Dans son ignorance, il le vendit 160 réaux (40
francs) au curé de Garray, non moins ignorant que lui, car le triple
idiot ne trouva rien de mieux que de le fondre pour le transformer en un
vase qu’il offrit à la Vierge Marie, ce qui dut excessivement la
flatter.
Les Numantins, on le sait, bloqués étroitement par Scipion, se mangèrent
entre eux, et les survivants, après quinze mois de siège, incendièrent
la ville et se jetèrent dans les flammes. Les habitants de Lutia, petite
cité voisine, qui avaient promis leur aide aux assiégés, eurent tous la
main droite coupée.
On ne badinait pas en ce temps-là.
Je croirais plutôt que les ruines de Numance sont celles que l’on voit à
Soria, capitale de la province, que nous atteignîmes après une marche de
4 ou 5 kilomètres, lestés à Garray d’un excellent _puchero_, pot-au-feu
agrémenté de pois chiches et de tranches de lard. Soria, la maussade
Soria, est l’ancien fief de Du Guesclin, mais ce n’est pas cela qui
pourrait lui donner un air plus gai. Henri de Transtamarre, pour
récompenser le capitaine des routiers de l’avoir rétabli sur le trône
des Castilles à l’aide de ses _grandes compagnies_, lui fit don de la
ville comme on offrirait maintenant un cigare ou la Légion d’honneur. Du
Guesclin dut s’y ennuyer fort, car il ne garda pas longtemps le cadeau
royal et le recéda au donateur moyennant 260,000 doublons.
Les anciens monuments y sont intéressants et nombreux; et les rues
étroites, les maisons à arceaux, les _miradores_ (fenêtres en saillie)
offrent l’aspect le plus curieux aux rares étrangers qui s’y aventurent,
car, éloignée de tout, au centre de montagnes escarpées, balayée sans
cesse par un vent glacial, avec des moyens de communication primitifs et
incomplets, sans commerce et sans industrie, Soria n’attire guère les
touristes.
Mais après plusieurs jours de pérégrination au travers des déserts et
des villages terreux des Castilles, on est agréablement surpris de se
trouver dans un centre vivant. Il y a une poste où l’on peut sans trop
de difficultés obtenir ses lettres, des rangées de boutiques, des
_paradors_, ce qui est le _nec plus ultra_ de l’hôtellerie espagnole,
une garnison et des cafés! J’y ai même vu un magasin, le Louvre de
l’endroit, où s’étalaient aux vitrines une demi-douzaine de chapeaux
d’élégantes, _à la mode de Paris_, et des bottines vernies et pointues,
dernier degré du crétinisme de la civilisation! Horreur! retrouver le
soulier à la poulaine en pleine Sierra de Penalba, dans le plus sauvage
chef-lieu de la province la moins peuplée des Castilles[7]. C’est à fuir
au delà des mers à la recherche de rares peuplades qui foulent le sol
d’un pied léger et sain, auquel le cor, juste châtiment infligé à notre
puérile vanité, est supplice inconnu.
[7] Les provinces centrales, Albacete, Caceres, Cuenca, Guadalajara,
Soria, n’atteignent pas le chiffre de 15 habitants par kilomètre
carré, le chiffre des provinces russes; celle de Madrid est de 76
habitants par kilomètre carré, tandis que la province de Barcelone
en a 108, à peu près la densité des comtés anglais.
Cependant, grâce à l’éloignement de toute voie ferrée, les costumes du
peuple ont conservé leur cachet pittoresque. On voit des paysans à
cheval, culottes courtes et jambes nues, la tête serrée dans un foulard,
chétive réminiscence du majestueux turban, et enveloppés de grandes
couvertures rayées; des femmes au chignon minutieusement tressé comme un
filet, travail qui, vu le temps qu’il exige, ne doit pas se renouveler
souvent et laisse de nombreux doutes sur la propreté de ces laborieuses
mailles.
San Pedro, la principale église, est un bel édifice dorique à trois
nefs, couvert de vieilles toiles dont une de Titien. Les chapelles,
d’une grande richesse artistique, sont fermées par des grilles
habilement forgées; et comme dans toutes les églises espagnoles, le
grotesque est inévitablement accouplé à l’art, on remarque, à la place
d’honneur du maître autel, un grand diable de Christ affublé d’un jupon
blanc qui produit le plus réjouissant effet. Ce jupon bordé d’une large
dentelle rouge pailletée d’or tombe décemment jusqu’à la cheville dans
le but d’éviter les coupables pensées aux dévotes timorées mais
inflammables, en leur cachant la vue des cuisses et des mollets du fils
de Dieu.