commençant par une invocation à la Vierge: «_Ave Maria sanctissima! Il
est minuit. Le temps est serein!_» Ce chant nocturne, car il est rythmé
comme tous les cris de rue, restant de vieilles coutumes générales dans
presque toute l’Europe, ne manque pas d’originalité. L’usage, il n’y a
pas longtemps encore, existait chez nous dans nombre de villes de
province. A Douai, il y a dix ou quinze ans, un homme criait les heures
au beffroi. Mais c’est surtout au siècle dernier que le veilleur de nuit
offrait un aspect fantastique. Vêtu d’une longue robe brune, bigarrée de
têtes de mort et de tibias en sautoir, il passait à pas lents, agitant
une cloche et criant d’une voix sépulcrale:
Réveillez-vous, gens qui dormez,
Priez pour les trépassés.
Les _serenos_, à Madrid, ouvrent la porte aux locataires attardés.
Chaque quartier, chaque rue, a les siens; ils ont les clefs de toutes
les maisons. On se passe ainsi de concierge, et les bourgeois peuvent
dormir sur leurs deux oreilles:
Car sur la grande ville
Veille un brave gardien,
C’est le bon mile, mile,
C’est le bon milicien!
X
LOGROÑO
Depuis notre entrée en Espagne, nous avons traversé de merveilleux
paysages, d’abord en côtoyant le golfe, puis, à mesure que nous nous
enfoncions par les chemins de la montagne, le panorama se déroulait
pittoresque, varié; villages enfouis dans des nids de verdure, bourgades
échelonnées sur les flancs d’un mont, vieux ponts croulants jetés sur
des abîmes.
Mais passé Estella, la scène n’est plus la même, l’aspect du pays change
presque subitement; la végétation diminue; de grandes roches à aiguille
se dressent çà et là au milieu de bouquets de chênes qui vont en
s’éclaircissant.
Après la Navarre, nous entrons dans la vieille Castille. Ce sont des
montagnes arides, des bourgades qu’on aperçoit tout à coup comme des
forteresses arabes au sommet d’un pic, sans un arbre, sans un brin de
verdure, le pays brûlé. Mais dans une trouée, une crevasse du roc, au
fond d’un vallon reparaît tout à coup la luxuriante flore des chaudes
régions, vignes, figuiers, oliviers. Il semble que le sol séché et
grisâtre ait craqué, laissant de longues déchirures où la végétation
s’entasse comme si la nature féconde voulait se dédommager de la
stérilité d’alentour. D’Estella à Logroño, la route large et soutenue
par des travaux de maçonnerie a dû coûter gros, vu les accidents de
terrain. L’Espagne est sillonnée de ces belles routes ne servant guère
et se détériorant de distance en distance par morceaux qui s’effritent
et s’écroulent. Les Espagnols qui voyagent soit à pied--et ils sont
rares--soit à cheval ou à mule, prennent autant que possible les chemins
de traverse. C’est ce que nous faisions généralement, laissant la voie
royale aux piétons sybarites qui craignent de s’échauffer par les
sentiers raboteux. Reste la diligence qui s’arrange comme elle peut.
Quant aux cantonniers, ils en prennent à leur aise et travaillent à
leurs heures. «Le cantonnier en Espagne, disait plaisamment le vieux
Dumas, voyageur fantaisiste, est un individu qui a pour mission, drapé
dans un grand manteau amadou, de regarder passer les gens.» Le fait est
qu’ils ont chacun trois kilomètres à entretenir, en plein soleil,
travail terrible pour un Espagnol. De six kilomètres en six kilomètres,
on leur a bâti de petites maisons pour deux familles. Dans les grandes
plaines désolées de la Manche, dans les gorges profondes des _Sierras_,
je me suis demandé bien souvent ce que pouvait faire la femme livrée à
la solitude tout le jour. Il est vrai qu’il y a la marmaille, graine
absorbante, les visites des bergers du voisinage, le passage des coches
et des muletiers. Quelques-unes vendent en cachette, car
l’administration le leur défend, de l’aguardiente à un sou le verre;
maigre ressource, le débit d’une bouteille est une affaire qui demande
du temps.
Nous en avons rencontré une dans la Sierra Morena qui nous offrit
l’hospitalité: bon feu et gîte passable; quant au reste... le mari le
saisit. C’était une belle luronne de vingt-cinq à vingt-six ans, brune à
souhait, aux seins dodus, méritant mieux que l’incessant tripotement
d’un affreux marmot qui semblait payé pour les déformer. Elle
baragouinait un peu de français, et nous raconta au souper, non entre la
poire et le fromage--le luxe du dessert n’ayant pas encore pénétré dans
la _Sierra_--mais entre la soupe à l’huile alliacée et le vin goudronné,
qu’elle avait été jadis servante dans une _fonda_ de Logroño, et qu’un
_caballero_ français des mieux tournés lui avait proposé de l’emmener
là-bas, là-bas, _tra los montes_. Elle faisait de grands gestes avec la
main pour indiquer que la France était à ses yeux si éloignée, qu’elle
se perdait dans l’espace. Le cantonnier écoutait d’un air admiratif le
jargon pour lui incompréhensible de son épouse tout en fumant
philosophiquement sa cigarette.
Nous demandâmes à la jeune femme s’il était jaloux. Elle leva les yeux
au ciel avec un geste expressif.
Il a chassé malhonnêtement le _padre_ du village voisin parce que le
saint homme venait ici en son absence.
Sur la poitrine velue du mari s’étalent cependant un scapulaire fort
crasseux et deux ou trois médailles de cuivre usées, indice d’un long
usage, et qui eussent dû témoigner de plus de confiance de sa part.
Mais, en Espagne, catholicisme n’implique pas cléricalisme. En nombre de
provinces, on est froid pour le prêtre tout en fanatisant chaudement au
pied de l’autel; on ferme sa porte à l’apôtre, d’autant plus qu’on a
jolie femme, mais on écoute dévotement le sermon.
L’abolition des dîmes, le désamortissement des biens du clergé, la
suppression des couvents, la sécularisation de l’enseignement ont été
partout accueillis avec enthousiasme, et cependant pas de peuple ne
s’agenouille avec plus de foi devant les images et n’invoque avec plus
de ferveur la _Virgen Santissima_, ne baise plus dévotement ses
chapelets et ses agnus.
Logroño est une ville de quinze à vingt mille âmes, avec une garnison
qui m’a paru nombreuse; elle n’offre de curieux que ses églises et
quelques vieilles rues. Nous avions une lettre d’introduction pour le
gouverneur, appelé ici brigadier général. Il ne nous fut donné de voir
que son premier aide de camp, que nous rencontrâmes sur une promenade
assez sèche et poudreuse appelée _las Delicias_, où lui seul, superbe
garçon, semblait faire en effet les délices d’un groupe animé de jeunes
señoritas.
Après l’absorption de consommations à la glace--pour la confection
desquelles les limonadiers espagnols n’ont pas de rivaux--nous gagnâmes
le _comedor_, où nous trouvâmes la banalité commune à tous les hôtels.
Seulement, pas de garçon. De jolies filles fort dégourdies les
remplaçaient avantageusement.
De la salle à manger j’aperçois les deux étranges flèches guillochées de
l’église de Santiago, où se fonda, dit-on, l’ordre de chevalerie de ce
nom. De gros nids de cigognes sont accrochés à chacune des aiguilles et,
perchées sur le bord, elles claquent mélancoliquement du bec. En bas,
dans la rue étroite, monte le chant doux et un peu traînard de jeunes
filles qu’accompagne un tambour de basque, musique bientôt couverte par
les aigres disputes des servantes de l’hôtel qui, avec la verbosité
méridionale, s’apostrophent abominablement au sujet d’une carafe cassée.
Après dîner, le hasard me pousse dans une antique petite église
d’extérieur assez misérable; mais quel luxe au dedans! Luxe de vieux
tableaux surtout; l’un presque dissimulé dans un coin sombre attira
spécialement mon attention. Il représentait une sainte à robe montante
jusqu’au menton, avec un voile couvrant le front et les épaules, ne
laissant à découvert que les mains et le visage, mais dans un drapement
si savamment voluptueux qu’il valait toutes les splendeurs du nu. C’est
Rose de Lima. Agenouillée, bras en croix, corps en arrière, dans
l’extase, elle semble jouir par avance de célestes béatitudes. Et il y a
de quoi, car un beau séraphin accourt impatient, perçant les nues pour
lui apporter une couronne de roses. Sur le divin corps de la sainte
pâmée, l’artiste a collé, comme une draperie mouillée, sa robe de
dominicaine, dessinant avec une telle exactitude les provocantes
ampleurs des hanches et les contours du ventre et des seins que, dans la
pénombre, elle semblait entièrement nue. Un voile sombre comme une
chevelure noire couvrant ses épaules jusqu’à ses rotondités postérieures
complète l’illusion. Jamais lascive abbesse posant pour la chaste
Suzanne aux yeux ravis de quelque Rubens monacal ne fut plus
scrupuleusement et plus amoureusement peinte. Le visage, surtout, est
remarquable d’ardente passion. En s’approchant, on distingue de petites
touffes crépelées d’un blond vénitien s’échappant de chaque côté du
voile, près de la mignonne oreille. Il était visible que la belle
créature avait exigé de l’artiste admirateur ce sacrifice à la sincérité
du costume pour paraître plus séduisante. L’œil bleu foncé se noyait
dans la jouissance extatique; la bouche entr’ouverte aux lèvres
sensuelles humait des plaisirs inconnus aux humains.
«Eh bien, voilà comme j’aime les saintes!» m’exclamai-je _in petto_,
pour ne pas profaner le lieu sacré.
Le vieux sacripant de bedeau qui m’examinait, lut sans doute ma pensée
dans mon œil.
«Ah! dit-il en soupirant, on n’en fait plus dans ce goût-là.»
XI
LE COL DE PIQUERAS
Il n’est pas de vrai voyage en Espagne sans histoire de brigands; j’y
comptais, et si je n’avais pas eu mon histoire de brigands, je
considérerais mon excursion manquée. Dans un pays où l’on arrête encore
non seulement les coches--ce qui est l’enfance de l’art--mais les trains
de chemin de fer, deux touristes pérégrinant, sac au dos, doivent
s’attendre à quelque aventure cartouchienne; aussi en étions-nous à
peine à notre quinzième journée de marche, après avoir couché à
Villanueva de Cameros et traversé l’Iregua, que nous fûmes pris dans une
venta isolée de ce malaise qui saisit, dit-on, les plus braves lorsqu’on
sent des dangers inconnus rôder comme des loups dans les affres de la
nuit.
En pleine Sierra de Cebollera, près du point culminant qui sépare les
provinces de Soria et de Logroño, nous arriva cette mémorable aventure.
L’endroit est propice aux choses tragiques, désert et suffisamment
sauvage. Il y vente sans cesse et il y souffle même dans les matinées
d’été un froid de loup. Aussi les loups semblent y avoir établi leur
quartier général.
Des forêts de hêtres qui couvrent les hauteurs leur offrent dans l’été
un refuge assuré, et les troupeaux qui paissent dans les pâturages des
flancs des monts et des creux des vallons, une assez suffisante pitance.
J’ai ouï dire que la bourgade de Lumbreras, au milieu de la Sierra de
Cameros, à quelques kilomètres de celle de Cebollera, possédait
autrefois quatre-vingt mille moutons, réduits aujourd’hui à trois mille.
Les bonnes gens de la montagne prétendent que la différence est passée
dans le ventre des loups. Je suppose qu’on exagère et que l’épizootie et
l’incurie castillane ont été plus funestes aux moutons que le terrible
appétit des carnassiers.
Quoi qu’il en soit, bien avant la venue d’octobre, la neige couvre déjà
les _sierras_, et pendant plusieurs mois, le pays entier est bloqué.
Gens et bêtes hivernent dans les fermes avec les provisions d’une place
assiégée. Alors les loups affamés descendent. Par bandes de dix à vingt
ils entourent les habitations isolées, hurlant jusqu’au jour aux portes
des étables le lamentable cri de la famine. Ces pauvres bêtes ont, comme
tout le monde, un estomac à satisfaire, et, comme les anarchistes,
réclament le droit au gigot. Moutons, vaches, chevaux, chiens, enfants,
tout ce qui tombe sous leur dent y passe, et au matin ils regagnent
lentement la forêt. On en détruit bien un grand nombre, mais ça
repousse. Puis, à quoi bon? leur peau ne vaut pas le coup de fusil, et
autant que l’Arabe, l’Espagnol est ménager de sa poudre. On les laisse
donc pulluler, comptant que la misère et la faim les tueront comme elles
tuent les races trop prolifiques, et que, comme les races trop
prolifiques aussi, les loups, à l’encontre du proverbe, finiront par se
manger entre eux.
La _venta_ de Piqueras forme le point central de ces territoires
misérables. C’est un long bâtiment délabré, très bas, sans fenêtre au
rez-de-chaussée, avec un seul étage. Deux portes cochères y donnent
accès, mais l’une est celle d’une chapelle dont le clocheton se dresse à
l’extrémité du toit. C’est là que nous heurtâmes, après avoir vainement
frappé à la première. Elle était ouverte et nous nous trouvâmes dans un
sanctuaire du genre de celui du palacio d’Urvaza, aspect réjouissant
pour de pieux pèlerins, mais lamentable pour des profanes affamés.
Nous appelons: «Hé! le maître? Hé! le curé? Hé! le sacristain?» rien.
Nous retournons à la porte première que nous secouons à grands coups de
pied.
A quelque distance, un homme et deux petites filles battaient le blé à
la manière arabe, c’est-à-dire à l’aide d’un cheval, qui en tournant
écrase les gerbes. Ils nous voyaient bien heurter, mais continuaient
leur besogne sans mot dire.
Nous les hélons.
«Il n’y a personne, nous crie l’homme.
--Où est le maître de la _venta_?
--Il ne rentrera qu’à la nuit.»
Nous nous approchons du batteur, qui nous engage comme avait fait le
_châtelain_ d’Urvaza à continuer vivement notre route pour atteindre la
Poveda, village sur le versant opposé, c’est-à-dire à quatre ou cinq
lieues. Mais nous commençons à nous habituer à l’hospitalité espagnole;
aussi, déposant nos sacs, nous nous allongeons sur la paille hachée,
résolus à attendre le propriétaire de la _venta_, dût-il ne rentrer qu’à
minuit; ce que voyant, l’homme dit quelques mots à l’aînée des petites
filles, gamine fort sérieuse, de dix à onze ans, occupée à balayer le
terrain et à mettre en tas le blé battu.
Elle ramasse une grosse clef, cachée sous la veste paternelle, appelle
sa sœur et nous crie: «Venez, hommes.»
Nous la suivons à la _venta_, nous traversons une grande étable vide et
entrons dans une cuisine qui d’abord nous parut aussi noire qu’un four;
et, en effet, elle ne reçoit le jour que par le trou de la cheminée,
percé juste au milieu de la pièce, comme dans les huttes des
Peaux-Rouges. On peut, ainsi qu’à un feu de bivouac, entourer le foyer
et la marmite. Le feu, la cadette le prépare et l’allume, et la marmite,
l’aînée en entreprend le nettoyage avec un bouchon de paille; puis elle
sort et rentre bientôt avec une énorme cruche pleine d’eau qu’elle porte
sur une de ses hanches.
Étendus sur des bancs, nous goûtions le doux farniente après la fatigue,
et mon regard allait de la flamme joyeuse aux recoins obscurs de l’antre
enfumé où la lumière dansante envoyait ses reflets, éclairant tout à
coup, pour les rejeter dans l’ombre, des rangées de pots et de vieilles
assiettes dressées sur un buffet rustique; des casseroles de cuivre, une
image de la Vierge, des guirlandes d’oignons et d’ail, un portrait en
pied de _torero_ dont l’enluminure primitive disparaissait sous une
couche de suie, un morceau de lard jauni accroché à la voûte, un vase à
huile, deux ou trois lampes de cuivre de forme antique, un chapelet de
dents de loups et un vieux fusil. Et les petites filles allaient et
venaient, passant comme des ombres de gnômes, nous regardant de leurs
grands yeux noirs et sérieux, vaquant silencieusement aux soins du
ménage autour du feu pétillant.
Une odeur d’étable mal tenue mêlée à celle de l’huile rance et de la
fumée de bois vert emplissait et alourdissait l’atmosphère, et la nuit
était tout à fait venue.
Je ne sais depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus réveillé
par un grand bruit confus. Près du foyer une horrible femme accroupie
frottait une casserole; maigre et dévastée avec des cheveux grisâtres
qui s’échappaient, en mèches de crin, d’un foulard sale enroulé sur sa
tête, elle me produisit du premier coup l’impression de ces aïeules de
brigands qu’artistes et romanciers représentent préparant au fond des
cavernes le souper de la bande. Son visage était plus criblé de trous
qu’une cible et l’un de ses yeux manquait à l’appel; mais celui qui
restait, le bon, semblait si farouche qu’on l’eût, ma foi, crevé sans
remords. Bien qu’on fût au cœur de l’été, une demi-douzaine de gros
jupons au moins s’accrochaient à ses hanches sèches, ce qui lui faisait
une énorme croupe, contraste étrange avec la maigreur et la platitude du
reste de la charpente.
Elle grommelait je ne sais quoi entre ses dents jaunes qui paraissaient
vouloir s’échapper continuellement de cette mauvaise bouche,
apostrophant de temps à autre l’aînée des petites filles qui n’obéissait
pas assez vite aux exigences d’un affreux marmot qui, le cul par terre,
trépignait de rage, raclait la poussière de ses sales doigts et la
lançait dans la direction de sa sœur en réclamant impérieusement du
lait. Un chat famélique au poil hérissé guignait la tasse de son œil
jaune et scélérat, tandis que deux solides mâtins de haute taille
faisaient une entrée brusque et triomphante qu’un tison ardent lancé par
la vieille changea en fuite honteuse et précipitée. Et une grande
clameur emplissait la maison, jurons de bergers, bêlements de moutons et
de chèvres que dominaient les grognements aigus de cochons.
Le troupeau rentrait.
Entraient en même temps un jeune garçon de quatorze à quinze ans, à
l’œil sournois, visiblement le fils ou le petit-fils de la sorcière, qui
s’assit dans un coin, après un brusque bonsoir; puis, un gaillard de
mauvaise mine, chaussé d’espadrilles de peau, avec un fusil en
bandoulière, et enfin le batteur de blé. Ils s’installèrent sur le banc
faisant face au nôtre, avec des visages dépourvus d’affabilité, celui du
batteur de blé spécialement, sur lequel nos revolvers et nos
cartouchières accrochés au mur, derrière nous, paraissaient produire une
fâcheuse impression.
XII
HISTOIRE DE BRIGANDS
Enfin le souper est prêt; souper d’anachorète. Une panade au lait de
chèvre c’est là tout le menu. Avec de tels repas les mœurs doivent être
pures. On songe aux pastorales genre Daphnis et Chloé. Mais quelle sale
Chloé que cette vieille! Au fait, la fraîche héroïne de Longus devint
sans doute aussi une sorcière avec l’âge, et la maugrabine qui nous sert
fut peut-être une beauté jadis. Belles dames, ce que c’est que de nous!
Je me faisais ces réflexions philosophiques en dégustant ma panade à la
gamelle commune avec la cuillère qu’on avait, pour me la donner,
arrachée de la bouche de l’affreux marmot qui réclamait son bien avec
des cris de colère. Je n’engage pas les gens dégoûtés à s’arrêter à la
venta du col de Piqueras. Il n’y passe d’ailleurs pas deux voyageurs par
an. Aussi, hôte, hôtesse et jusqu’aux petites filles semblaient nous
examiner d’un air goulu; nous étions une de ces proies rares que le bon
Dieu envoie deci, delà aux honnêtes hôteliers, et d’autant mieux qu’en
fouillant ses poches mon compagnon de route avait commis l’imprudence
d’en tirer deux ou trois pièces d’or.
Après la panade au lait suffisamment piquetée de belles mouches, pain et
oignon, vin à discrétion. Cependant le sommeil nous gagne et nous nous
demandons avec une certaine inquiétude dans quel coin d’étable on va
dresser nos litières; calomnie gratuite: on nous a préparé des lits. Par
un escalier de bois auquel manque la moitié des marches et dont le reste
crève sous le pied, l’aînée des petites filles nous guide à l’étage
supérieur, munie d’une lampe, et nous conduit à nos chambres.
Nos chambres! C’est la première fois depuis notre entrée en Espagne que
nous avons chacun la nôtre et toutes deux éloignées l’une de l’autre,
séparées par un long corridor. Voilà qui n’est pas de nature à nous
inspirer confiance, d’autant qu’en montant l’escalier nous avons entendu
des chuchotements suspects. Nous avons nos revolvers heureusement,
décrochés bien ostensiblement, malgré l’observation de l’_amo_ que nous
pouvions aussi bien les laisser à leur clou.
La première chambre où s’arrête mon compagnon est une sorte de cellule
qui n’a d’ouverture que la porte. Je m’empresse de la lui laisser,
aimant les pièces où l’on peut respirer à l’aise. Je suis servi à
souhait. J’entre dans une sorte de halle ouverte à tous vents et qui
couvre une partie de l’étage inférieur.
La petite fille qui me précède avec sa lampe me prévient de faire
attention où je pose le pied. Recommandation tardive, j’avais déjà
failli disparaître deux ou trois fois dans des dessous inconnus. Le
plancher, ou du moins ce qui jadis a été le plancher, n’existe plus qu’à
l’état de carcasse et, d’entre les crevasses, montent d’asphyxiantes
buées. Des grognements et des bêlements partant d’en bas expliquent le
phénomène.
Au rebours du recoin, précédent orné d’une porte, mais privé de
fenêtres, il y a ici quatre fenêtres et pas de porte, et les fenêtres
ouvertes sur la montagne sont barrelées comme celles d’une prison.
Après des tours d’équilibriste sur des planches pourries posées comme
des ponts sur des abîmes béants, j’atteins une sorte d’alcôve, où un lit
est dressé au-dessous d’une image du grand saint Joseph qui, la main
ouverte, vous invite à y dormir sous sa bonne et digne garde.
Comme le plancher, le lit vermoulu fait bascule. Il est, d’ailleurs,
aussi sommaire que le dîner. Deux sacs de paille; le plus petit posé en
travers forme le traversin. Le tout recouvert d’un carré de laine et
d’un drap dont la flamme insuffisante de la lampe ne me permet pas de
vérifier la blancheur.
Je pris la lampe des mains de l’enfant, l’accrochai à la muraille à côté
d’un bénitier et me préparais non à dire mes prières, comme vous
pourriez le supposer, et comme semblait m’y engager le vénérable époux
de la Vierge Marie, mais à me débarrasser de mes culottes, lorsque je
m’aperçus que la petite fille, au lieu de se retirer discrètement, comme
il sied à une personne de son âge, restait plantée devant moi et suivait
tous mes mouvements avec ses grands yeux noirs chargés de curiosité.
«Tu peux t’en aller, lui criai-je en mon patois, je n’ai plus besoin de
tes services.»
Mais elle ne bougea pas, paraissant s’être juré à elle-même d’assister
au coucher d’un Français.
Rapidement débarrassé de mon veston, de mon gilet, de mes chaussures, de
ma ceinture de laine, j’avais placé mon revolver sous mon traversin.
Il ne me restait donc plus que le vêtement que les Anglaises appellent
l’_inexpressible_, mais que, n’étant pas Anglaise, la _niña_ n’avait
nulle raison pour ne pas exprimer, et qu’elle exprima d’ailleurs fort
bien, voyant mon hésitation, en me demandant avec une sorte d’impatience
si je couchais avec mes _calzones_.
Assez surpris de la question, je lui fis entendre que je n’avais pas
l’habitude de retirer mes culottes devant d’aussi jeunes demoiselles,
sur quoi elle s’avança vers mon lit et se saisit de la lampe.
Je crus un instant qu’elle allait l’éteindre afin de ménager ma pudeur,
mais elle n’avait d’autre but que de l’emporter, ce qu’elle fit
rapidement en me souhaitant une bonne nuit.
«Hé! lui criai-je, où vas-tu?
--Me coucher, répliqua-t-elle.
--Pourquoi emportes-tu ma lampe?
--Parce que maman me l’a dit.
--Elle est bien aimable, ta maman, mais j’en ai besoin.
--Pour quoi faire? demanda-t-elle.
--Tu es bien curieuse. Mais puisque tu es si curieuse, je vais l’être
autant que toi. Indique-moi certain endroit indispensable, surtout après
les repas de panade au lait.
--Là! dit-elle.
--Où çà, là?
--Eh bien là! ici! là! où vous voudrez.»
Et elle me montra les crevasses du plancher.
Il était bien inutile de lui disputer la lampe. Je m’aperçus bientôt
qu’elle n’avait que pour quelques minutes de vie, et, en effet, une
dizaine à peine écoulée il ne resta qu’une mèche charbonneuse.
Une heure environ se passa.
Sur ce squelette de plancher, il était dangereux de s’aventurer sans
lumière. J’avais bien un bout de bougie dans mon sac, mais ma boîte
d’allumettes était restée entre les mains de notre hôte qui me l’avait
demandée pour allumer une cigarette.