Ce sont les _serenos_, gardes de nuit, qui crient le temps et l’heure en

commençant par une invocation à la Vierge: «_Ave Maria sanctissima! Il

est minuit. Le temps est serein!_» Ce chant nocturne, car il est rythmé

comme tous les cris de rue, restant de vieilles coutumes générales dans

presque toute l’Europe, ne manque pas d’originalité. L’usage, il n’y a

pas longtemps encore, existait chez nous dans nombre de villes de

province. A Douai, il y a dix ou quinze ans, un homme criait les heures

au beffroi. Mais c’est surtout au siècle dernier que le veilleur de nuit

offrait un aspect fantastique. Vêtu d’une longue robe brune, bigarrée de

têtes de mort et de tibias en sautoir, il passait à pas lents, agitant

une cloche et criant d’une voix sépulcrale:

Réveillez-vous, gens qui dormez,

Priez pour les trépassés.

Les _serenos_, à Madrid, ouvrent la porte aux locataires attardés.

Chaque quartier, chaque rue, a les siens; ils ont les clefs de toutes

les maisons. On se passe ainsi de concierge, et les bourgeois peuvent

dormir sur leurs deux oreilles:

Car sur la grande ville

Veille un brave gardien,

C’est le bon mile, mile,

C’est le bon milicien!

X

LOGROÑO

Depuis notre entrée en Espagne, nous avons traversé de merveilleux

paysages, d’abord en côtoyant le golfe, puis, à mesure que nous nous

enfoncions par les chemins de la montagne, le panorama se déroulait

pittoresque, varié; villages enfouis dans des nids de verdure, bourgades

échelonnées sur les flancs d’un mont, vieux ponts croulants jetés sur

des abîmes.

Mais passé Estella, la scène n’est plus la même, l’aspect du pays change

presque subitement; la végétation diminue; de grandes roches à aiguille

se dressent çà et là au milieu de bouquets de chênes qui vont en

s’éclaircissant.

Après la Navarre, nous entrons dans la vieille Castille. Ce sont des

montagnes arides, des bourgades qu’on aperçoit tout à coup comme des

forteresses arabes au sommet d’un pic, sans un arbre, sans un brin de

verdure, le pays brûlé. Mais dans une trouée, une crevasse du roc, au

fond d’un vallon reparaît tout à coup la luxuriante flore des chaudes

régions, vignes, figuiers, oliviers. Il semble que le sol séché et

grisâtre ait craqué, laissant de longues déchirures où la végétation

s’entasse comme si la nature féconde voulait se dédommager de la

stérilité d’alentour. D’Estella à Logroño, la route large et soutenue

par des travaux de maçonnerie a dû coûter gros, vu les accidents de

terrain. L’Espagne est sillonnée de ces belles routes ne servant guère

et se détériorant de distance en distance par morceaux qui s’effritent

et s’écroulent. Les Espagnols qui voyagent soit à pied--et ils sont

rares--soit à cheval ou à mule, prennent autant que possible les chemins

de traverse. C’est ce que nous faisions généralement, laissant la voie

royale aux piétons sybarites qui craignent de s’échauffer par les

sentiers raboteux. Reste la diligence qui s’arrange comme elle peut.

Quant aux cantonniers, ils en prennent à leur aise et travaillent à

leurs heures. «Le cantonnier en Espagne, disait plaisamment le vieux

Dumas, voyageur fantaisiste, est un individu qui a pour mission, drapé

dans un grand manteau amadou, de regarder passer les gens.» Le fait est

qu’ils ont chacun trois kilomètres à entretenir, en plein soleil,

travail terrible pour un Espagnol. De six kilomètres en six kilomètres,

on leur a bâti de petites maisons pour deux familles. Dans les grandes

plaines désolées de la Manche, dans les gorges profondes des _Sierras_,

je me suis demandé bien souvent ce que pouvait faire la femme livrée à

la solitude tout le jour. Il est vrai qu’il y a la marmaille, graine

absorbante, les visites des bergers du voisinage, le passage des coches

et des muletiers. Quelques-unes vendent en cachette, car

l’administration le leur défend, de l’aguardiente à un sou le verre;

maigre ressource, le débit d’une bouteille est une affaire qui demande

du temps.

Nous en avons rencontré une dans la Sierra Morena qui nous offrit

l’hospitalité: bon feu et gîte passable; quant au reste... le mari le

saisit. C’était une belle luronne de vingt-cinq à vingt-six ans, brune à

souhait, aux seins dodus, méritant mieux que l’incessant tripotement

d’un affreux marmot qui semblait payé pour les déformer. Elle

baragouinait un peu de français, et nous raconta au souper, non entre la

poire et le fromage--le luxe du dessert n’ayant pas encore pénétré dans

la _Sierra_--mais entre la soupe à l’huile alliacée et le vin goudronné,

qu’elle avait été jadis servante dans une _fonda_ de Logroño, et qu’un

_caballero_ français des mieux tournés lui avait proposé de l’emmener

là-bas, là-bas, _tra los montes_. Elle faisait de grands gestes avec la

main pour indiquer que la France était à ses yeux si éloignée, qu’elle

se perdait dans l’espace. Le cantonnier écoutait d’un air admiratif le

jargon pour lui incompréhensible de son épouse tout en fumant

philosophiquement sa cigarette.

Nous demandâmes à la jeune femme s’il était jaloux. Elle leva les yeux

au ciel avec un geste expressif.

Il a chassé malhonnêtement le _padre_ du village voisin parce que le

saint homme venait ici en son absence.

Sur la poitrine velue du mari s’étalent cependant un scapulaire fort

crasseux et deux ou trois médailles de cuivre usées, indice d’un long

usage, et qui eussent dû témoigner de plus de confiance de sa part.

Mais, en Espagne, catholicisme n’implique pas cléricalisme. En nombre de

provinces, on est froid pour le prêtre tout en fanatisant chaudement au

pied de l’autel; on ferme sa porte à l’apôtre, d’autant plus qu’on a

jolie femme, mais on écoute dévotement le sermon.

L’abolition des dîmes, le désamortissement des biens du clergé, la

suppression des couvents, la sécularisation de l’enseignement ont été

partout accueillis avec enthousiasme, et cependant pas de peuple ne

s’agenouille avec plus de foi devant les images et n’invoque avec plus

de ferveur la _Virgen Santissima_, ne baise plus dévotement ses

chapelets et ses agnus.

Logroño est une ville de quinze à vingt mille âmes, avec une garnison

qui m’a paru nombreuse; elle n’offre de curieux que ses églises et

quelques vieilles rues. Nous avions une lettre d’introduction pour le

gouverneur, appelé ici brigadier général. Il ne nous fut donné de voir

que son premier aide de camp, que nous rencontrâmes sur une promenade

assez sèche et poudreuse appelée _las Delicias_, où lui seul, superbe

garçon, semblait faire en effet les délices d’un groupe animé de jeunes

señoritas.

Après l’absorption de consommations à la glace--pour la confection

desquelles les limonadiers espagnols n’ont pas de rivaux--nous gagnâmes

le _comedor_, où nous trouvâmes la banalité commune à tous les hôtels.

Seulement, pas de garçon. De jolies filles fort dégourdies les

remplaçaient avantageusement.

De la salle à manger j’aperçois les deux étranges flèches guillochées de

l’église de Santiago, où se fonda, dit-on, l’ordre de chevalerie de ce

nom. De gros nids de cigognes sont accrochés à chacune des aiguilles et,

perchées sur le bord, elles claquent mélancoliquement du bec. En bas,

dans la rue étroite, monte le chant doux et un peu traînard de jeunes

filles qu’accompagne un tambour de basque, musique bientôt couverte par

les aigres disputes des servantes de l’hôtel qui, avec la verbosité

méridionale, s’apostrophent abominablement au sujet d’une carafe cassée.

Après dîner, le hasard me pousse dans une antique petite église

d’extérieur assez misérable; mais quel luxe au dedans! Luxe de vieux

tableaux surtout; l’un presque dissimulé dans un coin sombre attira

spécialement mon attention. Il représentait une sainte à robe montante

jusqu’au menton, avec un voile couvrant le front et les épaules, ne

laissant à découvert que les mains et le visage, mais dans un drapement

si savamment voluptueux qu’il valait toutes les splendeurs du nu. C’est

Rose de Lima. Agenouillée, bras en croix, corps en arrière, dans

l’extase, elle semble jouir par avance de célestes béatitudes. Et il y a

de quoi, car un beau séraphin accourt impatient, perçant les nues pour

lui apporter une couronne de roses. Sur le divin corps de la sainte

pâmée, l’artiste a collé, comme une draperie mouillée, sa robe de

dominicaine, dessinant avec une telle exactitude les provocantes

ampleurs des hanches et les contours du ventre et des seins que, dans la

pénombre, elle semblait entièrement nue. Un voile sombre comme une

chevelure noire couvrant ses épaules jusqu’à ses rotondités postérieures

complète l’illusion. Jamais lascive abbesse posant pour la chaste

Suzanne aux yeux ravis de quelque Rubens monacal ne fut plus

scrupuleusement et plus amoureusement peinte. Le visage, surtout, est

remarquable d’ardente passion. En s’approchant, on distingue de petites

touffes crépelées d’un blond vénitien s’échappant de chaque côté du

voile, près de la mignonne oreille. Il était visible que la belle

créature avait exigé de l’artiste admirateur ce sacrifice à la sincérité

du costume pour paraître plus séduisante. L’œil bleu foncé se noyait

dans la jouissance extatique; la bouche entr’ouverte aux lèvres

sensuelles humait des plaisirs inconnus aux humains.

«Eh bien, voilà comme j’aime les saintes!» m’exclamai-je _in petto_,

pour ne pas profaner le lieu sacré.

Le vieux sacripant de bedeau qui m’examinait, lut sans doute ma pensée

dans mon œil.

«Ah! dit-il en soupirant, on n’en fait plus dans ce goût-là.»

XI

LE COL DE PIQUERAS

Il n’est pas de vrai voyage en Espagne sans histoire de brigands; j’y

comptais, et si je n’avais pas eu mon histoire de brigands, je

considérerais mon excursion manquée. Dans un pays où l’on arrête encore

non seulement les coches--ce qui est l’enfance de l’art--mais les trains

de chemin de fer, deux touristes pérégrinant, sac au dos, doivent

s’attendre à quelque aventure cartouchienne; aussi en étions-nous à

peine à notre quinzième journée de marche, après avoir couché à

Villanueva de Cameros et traversé l’Iregua, que nous fûmes pris dans une

venta isolée de ce malaise qui saisit, dit-on, les plus braves lorsqu’on

sent des dangers inconnus rôder comme des loups dans les affres de la

nuit.

En pleine Sierra de Cebollera, près du point culminant qui sépare les

provinces de Soria et de Logroño, nous arriva cette mémorable aventure.

L’endroit est propice aux choses tragiques, désert et suffisamment

sauvage. Il y vente sans cesse et il y souffle même dans les matinées

d’été un froid de loup. Aussi les loups semblent y avoir établi leur

quartier général.

Des forêts de hêtres qui couvrent les hauteurs leur offrent dans l’été

un refuge assuré, et les troupeaux qui paissent dans les pâturages des

flancs des monts et des creux des vallons, une assez suffisante pitance.

J’ai ouï dire que la bourgade de Lumbreras, au milieu de la Sierra de

Cameros, à quelques kilomètres de celle de Cebollera, possédait

autrefois quatre-vingt mille moutons, réduits aujourd’hui à trois mille.

Les bonnes gens de la montagne prétendent que la différence est passée

dans le ventre des loups. Je suppose qu’on exagère et que l’épizootie et

l’incurie castillane ont été plus funestes aux moutons que le terrible

appétit des carnassiers.

Quoi qu’il en soit, bien avant la venue d’octobre, la neige couvre déjà

les _sierras_, et pendant plusieurs mois, le pays entier est bloqué.

Gens et bêtes hivernent dans les fermes avec les provisions d’une place

assiégée. Alors les loups affamés descendent. Par bandes de dix à vingt

ils entourent les habitations isolées, hurlant jusqu’au jour aux portes

des étables le lamentable cri de la famine. Ces pauvres bêtes ont, comme

tout le monde, un estomac à satisfaire, et, comme les anarchistes,

réclament le droit au gigot. Moutons, vaches, chevaux, chiens, enfants,

tout ce qui tombe sous leur dent y passe, et au matin ils regagnent

lentement la forêt. On en détruit bien un grand nombre, mais ça

repousse. Puis, à quoi bon? leur peau ne vaut pas le coup de fusil, et

autant que l’Arabe, l’Espagnol est ménager de sa poudre. On les laisse

donc pulluler, comptant que la misère et la faim les tueront comme elles

tuent les races trop prolifiques, et que, comme les races trop

prolifiques aussi, les loups, à l’encontre du proverbe, finiront par se

manger entre eux.

La _venta_ de Piqueras forme le point central de ces territoires

misérables. C’est un long bâtiment délabré, très bas, sans fenêtre au

rez-de-chaussée, avec un seul étage. Deux portes cochères y donnent

accès, mais l’une est celle d’une chapelle dont le clocheton se dresse à

l’extrémité du toit. C’est là que nous heurtâmes, après avoir vainement

frappé à la première. Elle était ouverte et nous nous trouvâmes dans un

sanctuaire du genre de celui du palacio d’Urvaza, aspect réjouissant

pour de pieux pèlerins, mais lamentable pour des profanes affamés.

Nous appelons: «Hé! le maître? Hé! le curé? Hé! le sacristain?» rien.

Nous retournons à la porte première que nous secouons à grands coups de

pied.

A quelque distance, un homme et deux petites filles battaient le blé à

la manière arabe, c’est-à-dire à l’aide d’un cheval, qui en tournant

écrase les gerbes. Ils nous voyaient bien heurter, mais continuaient

leur besogne sans mot dire.

Nous les hélons.

«Il n’y a personne, nous crie l’homme.

--Où est le maître de la _venta_?

--Il ne rentrera qu’à la nuit.»

Nous nous approchons du batteur, qui nous engage comme avait fait le

_châtelain_ d’Urvaza à continuer vivement notre route pour atteindre la

Poveda, village sur le versant opposé, c’est-à-dire à quatre ou cinq

lieues. Mais nous commençons à nous habituer à l’hospitalité espagnole;

aussi, déposant nos sacs, nous nous allongeons sur la paille hachée,

résolus à attendre le propriétaire de la _venta_, dût-il ne rentrer qu’à

minuit; ce que voyant, l’homme dit quelques mots à l’aînée des petites

filles, gamine fort sérieuse, de dix à onze ans, occupée à balayer le

terrain et à mettre en tas le blé battu.

Elle ramasse une grosse clef, cachée sous la veste paternelle, appelle

sa sœur et nous crie: «Venez, hommes.»

Nous la suivons à la _venta_, nous traversons une grande étable vide et

entrons dans une cuisine qui d’abord nous parut aussi noire qu’un four;

et, en effet, elle ne reçoit le jour que par le trou de la cheminée,

percé juste au milieu de la pièce, comme dans les huttes des

Peaux-Rouges. On peut, ainsi qu’à un feu de bivouac, entourer le foyer

et la marmite. Le feu, la cadette le prépare et l’allume, et la marmite,

l’aînée en entreprend le nettoyage avec un bouchon de paille; puis elle

sort et rentre bientôt avec une énorme cruche pleine d’eau qu’elle porte

sur une de ses hanches.

Étendus sur des bancs, nous goûtions le doux farniente après la fatigue,

et mon regard allait de la flamme joyeuse aux recoins obscurs de l’antre

enfumé où la lumière dansante envoyait ses reflets, éclairant tout à

coup, pour les rejeter dans l’ombre, des rangées de pots et de vieilles

assiettes dressées sur un buffet rustique; des casseroles de cuivre, une

image de la Vierge, des guirlandes d’oignons et d’ail, un portrait en

pied de _torero_ dont l’enluminure primitive disparaissait sous une

couche de suie, un morceau de lard jauni accroché à la voûte, un vase à

huile, deux ou trois lampes de cuivre de forme antique, un chapelet de

dents de loups et un vieux fusil. Et les petites filles allaient et

venaient, passant comme des ombres de gnômes, nous regardant de leurs

grands yeux noirs et sérieux, vaquant silencieusement aux soins du

ménage autour du feu pétillant.

Une odeur d’étable mal tenue mêlée à celle de l’huile rance et de la

fumée de bois vert emplissait et alourdissait l’atmosphère, et la nuit

était tout à fait venue.

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus réveillé

par un grand bruit confus. Près du foyer une horrible femme accroupie

frottait une casserole; maigre et dévastée avec des cheveux grisâtres

qui s’échappaient, en mèches de crin, d’un foulard sale enroulé sur sa

tête, elle me produisit du premier coup l’impression de ces aïeules de

brigands qu’artistes et romanciers représentent préparant au fond des

cavernes le souper de la bande. Son visage était plus criblé de trous

qu’une cible et l’un de ses yeux manquait à l’appel; mais celui qui

restait, le bon, semblait si farouche qu’on l’eût, ma foi, crevé sans

remords. Bien qu’on fût au cœur de l’été, une demi-douzaine de gros

jupons au moins s’accrochaient à ses hanches sèches, ce qui lui faisait

une énorme croupe, contraste étrange avec la maigreur et la platitude du

reste de la charpente.

Elle grommelait je ne sais quoi entre ses dents jaunes qui paraissaient

vouloir s’échapper continuellement de cette mauvaise bouche,

apostrophant de temps à autre l’aînée des petites filles qui n’obéissait

pas assez vite aux exigences d’un affreux marmot qui, le cul par terre,

trépignait de rage, raclait la poussière de ses sales doigts et la

lançait dans la direction de sa sœur en réclamant impérieusement du

lait. Un chat famélique au poil hérissé guignait la tasse de son œil

jaune et scélérat, tandis que deux solides mâtins de haute taille

faisaient une entrée brusque et triomphante qu’un tison ardent lancé par

la vieille changea en fuite honteuse et précipitée. Et une grande

clameur emplissait la maison, jurons de bergers, bêlements de moutons et

de chèvres que dominaient les grognements aigus de cochons.

Le troupeau rentrait.

Entraient en même temps un jeune garçon de quatorze à quinze ans, à

l’œil sournois, visiblement le fils ou le petit-fils de la sorcière, qui

s’assit dans un coin, après un brusque bonsoir; puis, un gaillard de

mauvaise mine, chaussé d’espadrilles de peau, avec un fusil en

bandoulière, et enfin le batteur de blé. Ils s’installèrent sur le banc

faisant face au nôtre, avec des visages dépourvus d’affabilité, celui du

batteur de blé spécialement, sur lequel nos revolvers et nos

cartouchières accrochés au mur, derrière nous, paraissaient produire une

fâcheuse impression.

XII

HISTOIRE DE BRIGANDS

Enfin le souper est prêt; souper d’anachorète. Une panade au lait de

chèvre c’est là tout le menu. Avec de tels repas les mœurs doivent être

pures. On songe aux pastorales genre Daphnis et Chloé. Mais quelle sale

Chloé que cette vieille! Au fait, la fraîche héroïne de Longus devint

sans doute aussi une sorcière avec l’âge, et la maugrabine qui nous sert

fut peut-être une beauté jadis. Belles dames, ce que c’est que de nous!

Je me faisais ces réflexions philosophiques en dégustant ma panade à la

gamelle commune avec la cuillère qu’on avait, pour me la donner,

arrachée de la bouche de l’affreux marmot qui réclamait son bien avec

des cris de colère. Je n’engage pas les gens dégoûtés à s’arrêter à la

venta du col de Piqueras. Il n’y passe d’ailleurs pas deux voyageurs par

an. Aussi, hôte, hôtesse et jusqu’aux petites filles semblaient nous

examiner d’un air goulu; nous étions une de ces proies rares que le bon

Dieu envoie deci, delà aux honnêtes hôteliers, et d’autant mieux qu’en

fouillant ses poches mon compagnon de route avait commis l’imprudence

d’en tirer deux ou trois pièces d’or.

Après la panade au lait suffisamment piquetée de belles mouches, pain et

oignon, vin à discrétion. Cependant le sommeil nous gagne et nous nous

demandons avec une certaine inquiétude dans quel coin d’étable on va

dresser nos litières; calomnie gratuite: on nous a préparé des lits. Par

un escalier de bois auquel manque la moitié des marches et dont le reste

crève sous le pied, l’aînée des petites filles nous guide à l’étage

supérieur, munie d’une lampe, et nous conduit à nos chambres.

Nos chambres! C’est la première fois depuis notre entrée en Espagne que

nous avons chacun la nôtre et toutes deux éloignées l’une de l’autre,

séparées par un long corridor. Voilà qui n’est pas de nature à nous

inspirer confiance, d’autant qu’en montant l’escalier nous avons entendu

des chuchotements suspects. Nous avons nos revolvers heureusement,

décrochés bien ostensiblement, malgré l’observation de l’_amo_ que nous

pouvions aussi bien les laisser à leur clou.

La première chambre où s’arrête mon compagnon est une sorte de cellule

qui n’a d’ouverture que la porte. Je m’empresse de la lui laisser,

aimant les pièces où l’on peut respirer à l’aise. Je suis servi à

souhait. J’entre dans une sorte de halle ouverte à tous vents et qui

couvre une partie de l’étage inférieur.

La petite fille qui me précède avec sa lampe me prévient de faire

attention où je pose le pied. Recommandation tardive, j’avais déjà

failli disparaître deux ou trois fois dans des dessous inconnus. Le

plancher, ou du moins ce qui jadis a été le plancher, n’existe plus qu’à

l’état de carcasse et, d’entre les crevasses, montent d’asphyxiantes

buées. Des grognements et des bêlements partant d’en bas expliquent le

phénomène.

Au rebours du recoin, précédent orné d’une porte, mais privé de

fenêtres, il y a ici quatre fenêtres et pas de porte, et les fenêtres

ouvertes sur la montagne sont barrelées comme celles d’une prison.

Après des tours d’équilibriste sur des planches pourries posées comme

des ponts sur des abîmes béants, j’atteins une sorte d’alcôve, où un lit

est dressé au-dessous d’une image du grand saint Joseph qui, la main

ouverte, vous invite à y dormir sous sa bonne et digne garde.

Comme le plancher, le lit vermoulu fait bascule. Il est, d’ailleurs,

aussi sommaire que le dîner. Deux sacs de paille; le plus petit posé en

travers forme le traversin. Le tout recouvert d’un carré de laine et

d’un drap dont la flamme insuffisante de la lampe ne me permet pas de

vérifier la blancheur.

Je pris la lampe des mains de l’enfant, l’accrochai à la muraille à côté

d’un bénitier et me préparais non à dire mes prières, comme vous

pourriez le supposer, et comme semblait m’y engager le vénérable époux

de la Vierge Marie, mais à me débarrasser de mes culottes, lorsque je

m’aperçus que la petite fille, au lieu de se retirer discrètement, comme

il sied à une personne de son âge, restait plantée devant moi et suivait

tous mes mouvements avec ses grands yeux noirs chargés de curiosité.

«Tu peux t’en aller, lui criai-je en mon patois, je n’ai plus besoin de

tes services.»

Mais elle ne bougea pas, paraissant s’être juré à elle-même d’assister

au coucher d’un Français.

Rapidement débarrassé de mon veston, de mon gilet, de mes chaussures, de

ma ceinture de laine, j’avais placé mon revolver sous mon traversin.

Il ne me restait donc plus que le vêtement que les Anglaises appellent

l’_inexpressible_, mais que, n’étant pas Anglaise, la _niña_ n’avait

nulle raison pour ne pas exprimer, et qu’elle exprima d’ailleurs fort

bien, voyant mon hésitation, en me demandant avec une sorte d’impatience

si je couchais avec mes _calzones_.

Assez surpris de la question, je lui fis entendre que je n’avais pas

l’habitude de retirer mes culottes devant d’aussi jeunes demoiselles,

sur quoi elle s’avança vers mon lit et se saisit de la lampe.

Je crus un instant qu’elle allait l’éteindre afin de ménager ma pudeur,

mais elle n’avait d’autre but que de l’emporter, ce qu’elle fit

rapidement en me souhaitant une bonne nuit.

«Hé! lui criai-je, où vas-tu?

--Me coucher, répliqua-t-elle.

--Pourquoi emportes-tu ma lampe?

--Parce que maman me l’a dit.

--Elle est bien aimable, ta maman, mais j’en ai besoin.

--Pour quoi faire? demanda-t-elle.

--Tu es bien curieuse. Mais puisque tu es si curieuse, je vais l’être

autant que toi. Indique-moi certain endroit indispensable, surtout après

les repas de panade au lait.

--Là! dit-elle.

--Où çà, là?

--Eh bien là! ici! là! où vous voudrez.»

Et elle me montra les crevasses du plancher.

Il était bien inutile de lui disputer la lampe. Je m’aperçus bientôt

qu’elle n’avait que pour quelques minutes de vie, et, en effet, une

dizaine à peine écoulée il ne resta qu’une mèche charbonneuse.

Une heure environ se passa.

Sur ce squelette de plancher, il était dangereux de s’aventurer sans

lumière. J’avais bien un bout de bougie dans mon sac, mais ma boîte

d’allumettes était restée entre les mains de notre hôte qui me l’avait

demandée pour allumer une cigarette.

Sac au dos à travers l'Espagne · 第 4 / 18 段